Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 45 sur 67

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Acadissima

Dans la forêt de la Joux et de la Fresse

 

D u soir au matin, et parfois même la nuit, les soldats travaillaient. Jean-Baptiste s’occupait souvent des chevaux de son équipe de bûcherons. Ces chevaux avaient souffert durant les voyages et la nourriture n’était pas

la meilleure, le sous-bois avait été vite épuisé, du fourrage était venu

d’Angleterre. Jean-Baptiste prenait soin de ses chevaux, les flattait, veillait

à leur eau, inspectait leurs sabots, tentait de prévenir la gale, les tiques, les

blessures. Ceux qui maltraitaient les chevaux étaient lourdement punis par

les autorités. Ces bêtes – il y en avait quelques centaines ici entre les

milliers venus du Canada – avaient été placées en repos près de Reading 1,

en Angleterre. Là, on les avait soignés, traités contre la gale et, après la

longue et éprouvante traversée de l’Atlantique, ils avaient reçu une

nourriture de qualité. Pour Jean-Baptiste, c’était un peu comme être en

Acadie, auprès de Champion2. Les chevaux ressemblaient un brin aux

chevaux comtois, si rares en ce temps-là dans les campagnes environnantes,

qui avaient été envoyés dans l’incandescente chaudière du front.

 

L’aumônier ne manquait jamais de recommander aux soldats de se

comporter de manière exemplaire. Parfois, des dames de petite vertu

vendaient leurs charmes. Des maladies vénériennes se propageaient.

Il y eut aussi de belles rencontres et des histoires d’amour.

Certains ne pouvaient résister à l’alcool. Même s’il était interdit d’en

vendre aux soldats, il arriva que des soldats un peu grisés eussent maille à

partir avec la population locale. On eut à déplorer des confrontations

fâcheuses.

Un soldat qui se faisait arrêter parce qu’il était en état d’ébriété passait

en cour martiale. La sentence tombait ensuite : plusieurs mois de prison, des

travaux forcés. Les cafetiers et les aubergistes étaient soumis à des amendes

s’ils étaient surpris à vendre de l’alcool aux soldats.

Cyprien se tenait tranquille. Le sort de ses camarades emprisonnés

durant de longs mois le sevra. Quand il était en service dans un village et

qu’on lui offrait un verre, il refusait ou alors il goûtait l’alcool de gentiane

ou de mirabelle, « pour ne pas offenser les gens ».

Les victimes d’accidents de travail étaient soignées à l’infirmerie du

bataillon, à la Joux, près de la gare où il y avait aussi un cabinet dentaire. Le

personnel était composé de six à neuf infirmières volontaires. Pour les cas

graves, il fallait transporter en ambulance le souffrant au Canadian Hospital

(Canadian Forestry Corps Hospital) de la rue du Sauget, à Champagnole,

qui comprenait cent cinquante lits. Une aile était réservée aux soldats

noirs3. Le corps médical compétent, les infirmières canadiennes,

l’accessibilité à des bains chauds ou froids, les cuisines propres, les salles à

manger, l’aide de la Société de la Croix-Rouge canadienne, tout cela permit

de fournir de bons soins aux forestiers canadiens.

Malgré tout, la pneumonie emporta des soldats que l’on avait pourtant

crus solides et résistants. Outre les accidents de travail, les maladies, les

diarrhées, les grippes n’épargnaient pas les forestiers canadiens. En

automne, les pluies constantes sur le massif forestier rendaient le travail très

difficile. Les hommes étaient transis, les vêtements pendus dans la

chambrée froide et humide n’arrivaient pas à sécher. Des soldats qui

toussaient et avaient de la fièvre les revêtaient le lendemain matin et une

autre journée commençait.

Les jours s’écoulaient, ils étaient rythmés par un horaire rigoureux :

réveil à 5 h; petit déjeuner à 5 h 30, revue du matin, départ pour les lieux de

travail qui débute à 7 h ; midi, repas sur le chantier ; 13 h à 18 h travail ;

souper à 18 h ; extinction des feux à 21 h 45 4.

Un jour, Jean-Baptiste eut l’occasion d’échanger quelques mots avec un

camionneur de Saint-Jean. Arthur Seymour lui raconta qu’après deux accès de grippe, il était devenu sourd de l’oreille droite. Pas de plainte chez cet

homme d’une belle et digne prestance. Il faisait partie du 2e bataillon de

construction. Seymour confia à Jean-Baptiste que, le 11 juin 1917, parce

qu’il était arrivé en retard sur le terrain de parade, il fut condamné à 10

jours de peine ; menotté, les chevilles entravées, il dut effectuer des travaux

forcés, et cela, sans solde. Arthur Seymour Tyler, un nom dont Jean-

Baptiste se souviendrait, un Noir parmi d’autres dans le Jura forestier5.

L’armée ne manquait pas d’idées lorsqu’il s’agissait de punir un soldat,

quelle que soit sa race. Il y avait toutes sortes de corvées harassantes :

creusage, nettoyage, etc., jours sans solde. On ligotait le coupable à un

poteau ou un wagon immobile sans qu’il puisse se réchauffer ou éloigner

les puces et les poux. On le contraignait aux travaux forcés, alors que revêtu

de tout son équipement, ou on lui infligeait l’isolement cellulaire. Ces

peines duraient un maximum de 28 jours 6. Mais la cour martiale pouvait

être beaucoup plus sévère.

 

L’été comtois se dilatait même en forêt où le soleil et la chaleur pesaient sur

les Canadiens.

Ils appréciaient toutefois ces forêts où les moustiques, plus rares qu’au

pays, n’avaient pas la virulence des hordes de mouches noires et de

maringouins canadiens. Cependant, les tavins ou taons, les tiques

s’invitaient au festin !

Cyprien devenait presque raisonnable. La routine militaire lui

convenait, la discipline l’encadrait, le pays lui plaisait, et les vins, il les

savourait sagement.

Toux, bronchites et pneumonies se propageaient. C’était moins la

température qui affectait les Canadiens que l’humidité. Au début, les tentes

offrirent un abri, bien vite la toile ne protégeait plus des chaleurs ou des

nuits froides d’automne.

Le mal du pays accablait certains. On avait beau se dire que cela ne

durerait pas, on n’en savait rien et la guerre, comme une maladie sournoise,

ne lâchait pas prise. On était jeune, on devait vivre comme des moines,

mais peu avaient la foi et ils travaillaient tous durement. Le temps

s’éternisait, on se demandait si un jour on ne serait pas appelés au front,

alors, entre mourir dans un cloaque et peiner en forêt, qu’importent les

intempéries, on se résignait.

1. Tim COOK et Anna ENGLAND «Munnings and the Canadians », Canadian Military History,

vol. 27, n°. 2, Article 17, p. 4. https://scholars.wlu.ca/cmh/vol27/iss2/1.

2. Près de six cents chevaux travaillèrent durant les deux années où les Canadiens étaient présents

dans la forêt de la Joux et de la Fresse. Charles THÉVENIN, op. cit., p. 61 : « Il existe un

Canadian Army Veterinary Corps qui examine régulièrement les bêtes. »

3. Ibid., p. 64–65. Au sujet du rôle du lieutenant-colonel F. W. E Wilson dans le développement de

cet hôpital : C. W. Bird et J. B. Davies, The Canadian Forestry Corps; Its Inception, Development

and Achievements, Londres, H. M. Stationery Office, 1919, p. 39.

4. Danielle PITTMAN, Moving Mountains: The No. 2 Construction Battalion and African Canadian

Experience During the First World War, Thèse (Ph.D.), Mount Saint Vincent University, 2012, p.

67.

5. Bibliothèque et Archives Canada, « Arthur Seymour Tyler », [En ligne], 100 Histoires : Les

Canadiens à la Première Guerre mondiale. [https://www.bac-lac.gc.ca/fra/decouvrez/patrimoine-

militaire/premiere-guerre-mondiale/100-histoires/Pages/tyler.aspx]. Libéré en 1919, il fut en

service dans le régiment Carleton et York durant la Seconde Guerre mondiale. Il est décédé le 17

février 1985 à 88 ans.

6. Danielle PITTMAN, op. cit., p. 77.

 

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