Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 38 sur 67

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Acadissima

Au revoir, Valcartier, bonjour, Saint-Jean

 

E n septembre courut la rumeur que le bataillon acadien n’irait pas en Europe avec le reste de la brigade. On ne savait pas pourquoi. À moins qu’ils s’agissent de faux-semblants pour leurrer l’ennemi.

Le départ du camp fut annoncé pour le premier octobre 1916.

Destination : non pas le port de Québec, mais Saint-Jean au Nouveau-

Brunswick.

Les soldats du 165 e bataillon d’infanterie retournaient chez eux pour

aller où ? Nul ne le savait. Certains étaient heureux, d’autres souhaitaient se

battre tout de suite.

Jean-Baptiste ne se préoccupait pas des questions qui le dépassaient.

Peut-être aurait-il l’occasion de revoir Angelaine ?

Déjà, des bataillons étaient partis via le port de Québec vers

l’Angleterre.

Cyprien était très déçu. Il en avait assez des exercices et de

l’entraînement. Il avait hâte d’aller au front. Il n’était pas le seul à penser

ainsi.

À midi, le 2 octobre, le train venu du nord entra en gare de Moncton.

La foule applaudissait les soldats. Parents, amis, enfants s’étaient

assemblés. Jean-Baptiste n’espérait pas voir Angelaine ; pour elle, se rendre

à Moncton représentait un long trajet et il n’avait pu l’aviser à temps de cet

arrêt à Moncton, il ne l’avait appris lui-même que la veille. Penché à la fenêtre du train, Jean-Baptiste observait la foule. Les gens agitaient des

mouchoirs, des foulards, des chapeaux, tendaient des fleurs, soulevaient des

enfants. Le train ressemblait à un immense animal sombre ayant à son bord

une armée bruyante, jeune et pleine d’énergie.

Puis, dans un tintamarre de cris de joie et de peine, le train s’arracha du

quai, les larmes coulaient.

Au terme de 36 heures de voyage depuis Québec, le train transportant le

165e bataillon entra lentement dans la gare de Saint-Jean au Nouveau-

Brunswick.

Comme à Moncton, de nombreuses personnes s’étaient déplacées pour

accueillir les soldats.

Chacun portant son équipement et son barda, les soldats se mirent en

rang et marchèrent jusqu’à leur caserne sous les vivats de la foule et les cris

des enfants. Des drapeaux ornaient les rues. Assis dans l’automobile du

maire de la ville, le lieutenant-colonel D’Aigle et le maire ouvraient le

cortège.

À la caserne, les dames du Canadian Club servirent un bon repas aux

soldats. Jean-Baptiste fut surpris de cet accueil faste. Cyprien prétendait

qu’ils ne le méritaient pas, après tout, ils ne faisaient que revenir de

Valcartier.

Cyprien trouva d’ailleurs que dans le repas manquait l’essentiel,

l’alcool.

 

« Quelles manies ont-ils tous à nous assécher le gosier avec leurs

interminables discours ? On dit qu’en France, ils ont leur ration de vin, de

pinard, dans les tranchées. Ça, c’est le savoir-vivre, surtout quand on sait

qu’on peut mourir. »

La routine de l’entraînement reprit, à Saint-Jean cette fois. Au moins, à

la caserne, on ne gelait pas la nuit et la boue ne collait pas tout le temps aux

bottes.

Le bruit courut, une fois encore – il y avait tant de rumeurs qui

circulaient parmi la troupe –, que le bataillon acadien n’était pas complet,

qu’il fallait d’autres volontaires et que cela retardait le départ outre-mer.

Le dimanche, tous assistaient à la messe célébrée par l’aumônier du

bataillon, Jean-Vital Gaudet. Un dimanche, ce fut à la cathédrale, en

présence de Monseigneur Édouard Leblanc, du diocèse de Saint-Jean, premier évêque d’origine acadienne. Jean-Baptiste était ému. Un

monseigneur, il n’en avait jamais vu. La fanfare du bataillon et la City

Cornet Band jouèrent des airs religieux et martiaux. Quelle émotion quand

le chœur des soldats entonna l’Ave Maris Stella !

À cet instant, tous se sentir fiers d’être Acadiens, de défendre l’Acadie,

de s’être engagés pour combattre les ennemis.

L’évêque mit en garde les soldats contre les mauvaises fréquentations,

les encouragea à bien se comporter en ville, car les protestants seraient

prompts à leur reprocher toute incartade.

C’était un appel à la discipline personnelle, à la fierté acadienne.

Cyprien souriait. Il fera de son mieux, disait-il, mais comme les jeunes

filles de Saint-Jean étaient aguichantes ! Et comme les débits de boissons

étaient invitants ! Cyprien, qui souhaitait plus que tout à se battre en France,

se tint tranquille, ne voulant pas être expulsé de l’armée pour inconduite,

comme cela s’était déjà produit pour des recrues.

Des anglophones se plaignaient que l’on dépensait de l’argent pour les

familles de soldats acadiens, alors que ceux-ci n’étaient pas encore partis au

front. Le recrutement traînait. On parlait même de la possibilité de

démembrer le bataillon acadien si le nombre de nouvelles recrues n’était

pas suffisant. Qui était mieux placé que les soldats eux-mêmes pour

convaincre leurs proches ou amis de rejoindre le bataillon lors des

permissions de Noël ? Ni Cyprien ni Jean-Baptiste ne bénéficièrent d’une

permission. Ils restèrent cantonnés à la caserne à Saint-Jean. De toute façon,

le trajet aller-retour de Saint-Jean au village aurait été trop long pour le

temps alloué, d’autant qu’avec l’hiver, le retour impératif à la date fixée ne

pouvait être garanti.

Ce fut donc un Noël qui se déroula à la caserne. Un jour un peu comme

les autres, avec une pensée omniprésente pour ceux du village, les fiancés,

la famille. C’était un faible prix à payer lorsqu’on le comparait au sacrifice

des soldats au front.

Selon les bruits, les départs se feraient sous peu et, encore une fois, les

faits démentaient les rumeurs. De nouveau, des personnes de Saint-Jean se

plaignirent de ce bataillon qui ne partait jamais au combat, ils l’appelèrent

le Safety First Battalion.

En ville, des gens reprochaient aux soldats de loger dans des casernes

aux frais des contribuables tandis que les autres mouraient au front.

Alors que l’on tentait de compléter le recrutement, des soldats

profitèrent de leur séjour à Saint-Jean pour déserter.

Cette tentation, Jean-Baptiste l’avait rejetée depuis Valcartier. Il s’était

engagé, il irait jusqu’au bout. Se battre pour l’Angleterre était impensable

pour quelques-uns. La discipline, l’éloignement de la famille et bien

d’autres raisons suffisaient à inciter à sauter la barrière et à déserter. La

France, elle était loin, loin dans le cœur de plusieurs. Bien sûr, on

compatissait pour elle, mais les liens avaient été depuis si longtemps

rompus que certains se demandaient pourquoi ils allaient lui offrir leur vie.

Mais alors pourquoi s’étaient-ils engagés ? Coup de tête de la part de

jeunes, élan encouragé par la pression du village, des voisins, la vue des

fanfares, des uniformes, le goût de l’aventure, des voyages. Avec le temps,

on se rendait compte que ce n’était pas une partie de plaisir, mais un risque

grave. On découvrait la stricte discipline d’une vie encadrée. Il était encore

temps, ici, à Saint-Jean, de dire au revoir et merci !

 

Cher Jean-Baptiste,

J’espère que tu vas bien.

Pardonne le ton de mes précédentes lettres. J’y parlais trop de mes

relations difficiles avec ma mère. Tout de suite, je peux te dire que de

ce côté-là il n’y a pas d’amélioration. Maman est comme ça. Je dois

m’y résoudre.

Je ne sais où tu es en ce moment. J’ai une bonne nouvelle à

t’annoncer.

J’ai obtenu mon diplôme de secrétaire ! J’en suis très fière. Mon père

aussi. Ma mère, ça la laisse indifférente. Dans ta maison, j’ai

beaucoup étudié, j’ai atteint mon but. Je me suis rendue en ville pour

l’examen. Je l’ai réussi ! En plus, j’ai trouvé du travail tout de suite !

Ici à Piligan, chez le notaire Lafortune, le nom lui va si bien.

J’ai commencé la semaine passée. Tout va très bien. J’aime mon

travail. Je me lève tôt, je rentre tard, hélas, je suis moins souvent à la

maison de Fond-des-Brisants.

Cet hiver, je prendrai pension à Piligan, chez madame Lafleur, pour ne

pas avoir à effectuer le chemin de noirceur, le matin ou le soir, et

surtout pour ne pas affronter les tempêtes de ma mère et les tempêtes

de neige. Tu sais de quoi je parle.

Si tu es à Saint-Jean, peut-être pourrais-je te rencontrer, c’est loin de

Piligan, il faudrait que j’aie un congé. Je suis débutante, je crains que

ça ne soit possible. Et combien de temps seras-tu à Saint-Jean ? Je

suppose que tu ne peux pas le savoir. Enfin, on verra.

Cher Jean-Baptiste, je t’embrasse très affectueusement.

Angelaine

 

Chère Angelaine,

Bravo pour ton diplôme ! Toutes mes félicitations !

Tu peux être fière de toi. Ma mère rêvait d’être institutrice, elle n’a pas

eu la chance d’aller à l’école. Elle m’a transmis ses connaissances, sa

curiosité, son amour de la belle langue de notre Acadie, elle m’a

donné son goût d’apprendre, j’étais son unique élève.

Oui, ce sera plus prudent cet hiver d’habiter au village. Tu n’as pas de

carriole, pas de cheval. Le chemin peut être difficile. Ça me rassurera

de te savoir à l’abri au village.

Je vois que tu ne veux pas être chez tes parents. Je comprends. Ainsi

l’oiseau quitte le nid, le chaton s’en va; parfois, c’est la mère qui

expulse le chaton pour qu’il vive sa vie.

Nous sommes à Saint-Jean. Je ne pense pas que nous partirons de

suite et j’ignore pour où.

Peut-être à Halifax ou au dans le port de Québec. Quoique là-bas, le

port et le Saint-Laurent seront peut-être encombrés de glaces.

Ne te fais pas de souci. Si je le peux, c’est moi qui irai en permission à

Piligan. Mais je ne peux absolument rien te promettre.

Je t’embrasse, mon Acadienne chérie.

Ton Jean-Baptiste

 

Le 8 mars 1917, le lieutenant-colonel D’Aigle reçut l’ordre de préparer le

bataillon à partir outre-mer.

Des officiers commençaient à organiser une compagnie d’Acadiens

pour le Corps forestier de l’armée canadienne, des bûcherons militaires.

On parlait d’aller dans la forêt des Landes en France.

Début mars, la rumeur se répandit que, de nouveau, un départ imminent

se profilait.

Cette fois cela se concrétisait, les permissionnaires reçurent l’ordre de

rejoindre la caserne. Le bataillon quitta Saint-Jean samedi 24 mars 1917 en

fin d’après-midi.

La tristesse des parents et amis se lisait sur les visages. Il y eut aussi des

heureux, tous ceux qui avaient qualifié d’oisifs les soldats du bataillon

acadien. Enfin, ces derniers allaient accomplir leur devoir outre-mer, il était

plus que temps !

Cyprien était chagrin. Il s’était épris d’une jeune fille. Elle ne parlait

que l’anglais, lui ne parlait que le français. C’est en naviguant au-dessus des

flots de bière qu’ils s’étaient connus. Doris était rousse, le visage orné de

délicates taches de rousseur, elle avait « un corps en or », se plaisait à dire

Cyprien et c’est sûr que, dès son retour, il la reverrait. En attendant, il avait

son adresse en poche près de son cœur. Ils s’écriraient.

— Dans quelle langue ? avait demandé Jean-Baptiste.

— Celle de l’amour, avait répondu Cyprien.

La jeune Doris agitait le bras, essuyait ses larmes, envoyait des baisers.

Deux trains spéciaux partaient pour Halifax. Cyprien et Jean-Baptiste

étaient dans le premier.

— Maudit ! Je pensais jamais que ça ferait aussi mal. Pour un peu, je

déserterais, soupira Cyprien. Il se tourna vers Jean-Baptiste et poursuivit :

— Je suis vraiment tombé en amour, juste le dernier jour, c’est trop

court, trop cruel.

Il salua une ultime fois la belle Doris qui, toute petite dans sa robe

blanche et ses cheveux bouclés voyait un amour s’éloigner, peut-être pour

toujours.

On avait prétendu que les soldats changeaient de camps pour suivre un

entraînement plus intense. Du moins, c’est ce qui était relaté dans les

journaux. C’était peut-être une fausse annonce pour tromper l’ennemi. Pour

les soldats, il n’y avait plus aucun doute, on se dirigeait vers l’Europe par

Halifax.

 

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