Acadissima
Au revoir, Valcartier, bonjour, Saint-Jean
E n septembre courut la rumeur que le bataillon acadien n’irait pas en Europe avec le reste de la brigade. On ne savait pas pourquoi. À moins qu’ils s’agissent de faux-semblants pour leurrer l’ennemi.
Le départ du camp fut annoncé pour le premier octobre 1916.
Destination : non pas le port de Québec, mais Saint-Jean au Nouveau-
Brunswick.
Les soldats du 165 e bataillon d’infanterie retournaient chez eux pour
aller où ? Nul ne le savait. Certains étaient heureux, d’autres souhaitaient se
battre tout de suite.
Jean-Baptiste ne se préoccupait pas des questions qui le dépassaient.
Peut-être aurait-il l’occasion de revoir Angelaine ?
Déjà, des bataillons étaient partis via le port de Québec vers
l’Angleterre.
Cyprien était très déçu. Il en avait assez des exercices et de
l’entraînement. Il avait hâte d’aller au front. Il n’était pas le seul à penser
ainsi.
À midi, le 2 octobre, le train venu du nord entra en gare de Moncton.
La foule applaudissait les soldats. Parents, amis, enfants s’étaient
assemblés. Jean-Baptiste n’espérait pas voir Angelaine ; pour elle, se rendre
à Moncton représentait un long trajet et il n’avait pu l’aviser à temps de cet
arrêt à Moncton, il ne l’avait appris lui-même que la veille. Penché à la fenêtre du train, Jean-Baptiste observait la foule. Les gens agitaient des
mouchoirs, des foulards, des chapeaux, tendaient des fleurs, soulevaient des
enfants. Le train ressemblait à un immense animal sombre ayant à son bord
une armée bruyante, jeune et pleine d’énergie.
Puis, dans un tintamarre de cris de joie et de peine, le train s’arracha du
quai, les larmes coulaient.
Au terme de 36 heures de voyage depuis Québec, le train transportant le
165e bataillon entra lentement dans la gare de Saint-Jean au Nouveau-
Brunswick.
Comme à Moncton, de nombreuses personnes s’étaient déplacées pour
accueillir les soldats.
Chacun portant son équipement et son barda, les soldats se mirent en
rang et marchèrent jusqu’à leur caserne sous les vivats de la foule et les cris
des enfants. Des drapeaux ornaient les rues. Assis dans l’automobile du
maire de la ville, le lieutenant-colonel D’Aigle et le maire ouvraient le
cortège.
À la caserne, les dames du Canadian Club servirent un bon repas aux
soldats. Jean-Baptiste fut surpris de cet accueil faste. Cyprien prétendait
qu’ils ne le méritaient pas, après tout, ils ne faisaient que revenir de
Valcartier.
Cyprien trouva d’ailleurs que dans le repas manquait l’essentiel,
l’alcool.
« Quelles manies ont-ils tous à nous assécher le gosier avec leurs
interminables discours ? On dit qu’en France, ils ont leur ration de vin, de
pinard, dans les tranchées. Ça, c’est le savoir-vivre, surtout quand on sait
qu’on peut mourir. »
La routine de l’entraînement reprit, à Saint-Jean cette fois. Au moins, à
la caserne, on ne gelait pas la nuit et la boue ne collait pas tout le temps aux
bottes.
Le bruit courut, une fois encore – il y avait tant de rumeurs qui
circulaient parmi la troupe –, que le bataillon acadien n’était pas complet,
qu’il fallait d’autres volontaires et que cela retardait le départ outre-mer.
Le dimanche, tous assistaient à la messe célébrée par l’aumônier du
bataillon, Jean-Vital Gaudet. Un dimanche, ce fut à la cathédrale, en
présence de Monseigneur Édouard Leblanc, du diocèse de Saint-Jean, premier évêque d’origine acadienne. Jean-Baptiste était ému. Un
monseigneur, il n’en avait jamais vu. La fanfare du bataillon et la City
Cornet Band jouèrent des airs religieux et martiaux. Quelle émotion quand
le chœur des soldats entonna l’Ave Maris Stella !
À cet instant, tous se sentir fiers d’être Acadiens, de défendre l’Acadie,
de s’être engagés pour combattre les ennemis.
L’évêque mit en garde les soldats contre les mauvaises fréquentations,
les encouragea à bien se comporter en ville, car les protestants seraient
prompts à leur reprocher toute incartade.
C’était un appel à la discipline personnelle, à la fierté acadienne.
Cyprien souriait. Il fera de son mieux, disait-il, mais comme les jeunes
filles de Saint-Jean étaient aguichantes ! Et comme les débits de boissons
étaient invitants ! Cyprien, qui souhaitait plus que tout à se battre en France,
se tint tranquille, ne voulant pas être expulsé de l’armée pour inconduite,
comme cela s’était déjà produit pour des recrues.
Des anglophones se plaignaient que l’on dépensait de l’argent pour les
familles de soldats acadiens, alors que ceux-ci n’étaient pas encore partis au
front. Le recrutement traînait. On parlait même de la possibilité de
démembrer le bataillon acadien si le nombre de nouvelles recrues n’était
pas suffisant. Qui était mieux placé que les soldats eux-mêmes pour
convaincre leurs proches ou amis de rejoindre le bataillon lors des
permissions de Noël ? Ni Cyprien ni Jean-Baptiste ne bénéficièrent d’une
permission. Ils restèrent cantonnés à la caserne à Saint-Jean. De toute façon,
le trajet aller-retour de Saint-Jean au village aurait été trop long pour le
temps alloué, d’autant qu’avec l’hiver, le retour impératif à la date fixée ne
pouvait être garanti.
Ce fut donc un Noël qui se déroula à la caserne. Un jour un peu comme
les autres, avec une pensée omniprésente pour ceux du village, les fiancés,
la famille. C’était un faible prix à payer lorsqu’on le comparait au sacrifice
des soldats au front.
Selon les bruits, les départs se feraient sous peu et, encore une fois, les
faits démentaient les rumeurs. De nouveau, des personnes de Saint-Jean se
plaignirent de ce bataillon qui ne partait jamais au combat, ils l’appelèrent
le Safety First Battalion.
En ville, des gens reprochaient aux soldats de loger dans des casernes
aux frais des contribuables tandis que les autres mouraient au front.
Alors que l’on tentait de compléter le recrutement, des soldats
profitèrent de leur séjour à Saint-Jean pour déserter.
Cette tentation, Jean-Baptiste l’avait rejetée depuis Valcartier. Il s’était
engagé, il irait jusqu’au bout. Se battre pour l’Angleterre était impensable
pour quelques-uns. La discipline, l’éloignement de la famille et bien
d’autres raisons suffisaient à inciter à sauter la barrière et à déserter. La
France, elle était loin, loin dans le cœur de plusieurs. Bien sûr, on
compatissait pour elle, mais les liens avaient été depuis si longtemps
rompus que certains se demandaient pourquoi ils allaient lui offrir leur vie.
Mais alors pourquoi s’étaient-ils engagés ? Coup de tête de la part de
jeunes, élan encouragé par la pression du village, des voisins, la vue des
fanfares, des uniformes, le goût de l’aventure, des voyages. Avec le temps,
on se rendait compte que ce n’était pas une partie de plaisir, mais un risque
grave. On découvrait la stricte discipline d’une vie encadrée. Il était encore
temps, ici, à Saint-Jean, de dire au revoir et merci !
Cher Jean-Baptiste,
J’espère que tu vas bien.
Pardonne le ton de mes précédentes lettres. J’y parlais trop de mes
relations difficiles avec ma mère. Tout de suite, je peux te dire que de
ce côté-là il n’y a pas d’amélioration. Maman est comme ça. Je dois
m’y résoudre.
Je ne sais où tu es en ce moment. J’ai une bonne nouvelle à
t’annoncer.
J’ai obtenu mon diplôme de secrétaire ! J’en suis très fière. Mon père
aussi. Ma mère, ça la laisse indifférente. Dans ta maison, j’ai
beaucoup étudié, j’ai atteint mon but. Je me suis rendue en ville pour
l’examen. Je l’ai réussi ! En plus, j’ai trouvé du travail tout de suite !
Ici à Piligan, chez le notaire Lafortune, le nom lui va si bien.
J’ai commencé la semaine passée. Tout va très bien. J’aime mon
travail. Je me lève tôt, je rentre tard, hélas, je suis moins souvent à la
maison de Fond-des-Brisants.
Cet hiver, je prendrai pension à Piligan, chez madame Lafleur, pour ne
pas avoir à effectuer le chemin de noirceur, le matin ou le soir, et
surtout pour ne pas affronter les tempêtes de ma mère et les tempêtes
de neige. Tu sais de quoi je parle.
Si tu es à Saint-Jean, peut-être pourrais-je te rencontrer, c’est loin de
Piligan, il faudrait que j’aie un congé. Je suis débutante, je crains que
ça ne soit possible. Et combien de temps seras-tu à Saint-Jean ? Je
suppose que tu ne peux pas le savoir. Enfin, on verra.
Cher Jean-Baptiste, je t’embrasse très affectueusement.
Angelaine
Chère Angelaine,
Bravo pour ton diplôme ! Toutes mes félicitations !
Tu peux être fière de toi. Ma mère rêvait d’être institutrice, elle n’a pas
eu la chance d’aller à l’école. Elle m’a transmis ses connaissances, sa
curiosité, son amour de la belle langue de notre Acadie, elle m’a
donné son goût d’apprendre, j’étais son unique élève.
Oui, ce sera plus prudent cet hiver d’habiter au village. Tu n’as pas de
carriole, pas de cheval. Le chemin peut être difficile. Ça me rassurera
de te savoir à l’abri au village.
Je vois que tu ne veux pas être chez tes parents. Je comprends. Ainsi
l’oiseau quitte le nid, le chaton s’en va; parfois, c’est la mère qui
expulse le chaton pour qu’il vive sa vie.
Nous sommes à Saint-Jean. Je ne pense pas que nous partirons de
suite et j’ignore pour où.
Peut-être à Halifax ou au dans le port de Québec. Quoique là-bas, le
port et le Saint-Laurent seront peut-être encombrés de glaces.
Ne te fais pas de souci. Si je le peux, c’est moi qui irai en permission à
Piligan. Mais je ne peux absolument rien te promettre.
Je t’embrasse, mon Acadienne chérie.
Ton Jean-Baptiste
Le 8 mars 1917, le lieutenant-colonel D’Aigle reçut l’ordre de préparer le
bataillon à partir outre-mer.
Des officiers commençaient à organiser une compagnie d’Acadiens
pour le Corps forestier de l’armée canadienne, des bûcherons militaires.
On parlait d’aller dans la forêt des Landes en France.
Début mars, la rumeur se répandit que, de nouveau, un départ imminent
se profilait.
Cette fois cela se concrétisait, les permissionnaires reçurent l’ordre de
rejoindre la caserne. Le bataillon quitta Saint-Jean samedi 24 mars 1917 en
fin d’après-midi.
La tristesse des parents et amis se lisait sur les visages. Il y eut aussi des
heureux, tous ceux qui avaient qualifié d’oisifs les soldats du bataillon
acadien. Enfin, ces derniers allaient accomplir leur devoir outre-mer, il était
plus que temps !
Cyprien était chagrin. Il s’était épris d’une jeune fille. Elle ne parlait
que l’anglais, lui ne parlait que le français. C’est en naviguant au-dessus des
flots de bière qu’ils s’étaient connus. Doris était rousse, le visage orné de
délicates taches de rousseur, elle avait « un corps en or », se plaisait à dire
Cyprien et c’est sûr que, dès son retour, il la reverrait. En attendant, il avait
son adresse en poche près de son cœur. Ils s’écriraient.
— Dans quelle langue ? avait demandé Jean-Baptiste.
— Celle de l’amour, avait répondu Cyprien.
La jeune Doris agitait le bras, essuyait ses larmes, envoyait des baisers.
Deux trains spéciaux partaient pour Halifax. Cyprien et Jean-Baptiste
étaient dans le premier.
— Maudit ! Je pensais jamais que ça ferait aussi mal. Pour un peu, je
déserterais, soupira Cyprien. Il se tourna vers Jean-Baptiste et poursuivit :
— Je suis vraiment tombé en amour, juste le dernier jour, c’est trop
court, trop cruel.
Il salua une ultime fois la belle Doris qui, toute petite dans sa robe
blanche et ses cheveux bouclés voyait un amour s’éloigner, peut-être pour
toujours.
On avait prétendu que les soldats changeaient de camps pour suivre un
entraînement plus intense. Du moins, c’est ce qui était relaté dans les
journaux. C’était peut-être une fausse annonce pour tromper l’ennemi. Pour
les soldats, il n’y avait plus aucun doute, on se dirigeait vers l’Europe par
Halifax.
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