Acadissima
Au travail ! Les « pas » d’Armand
L e lendemain, le ciel était nuageux, un petit vent poussait la neige, rien de redoutable. Jean-Baptiste prit le baluchon de son père. Il portait les taches de tous ses voyages vers le Nord et l’Ouest, et il portait encore bien
plus, le courage, la force, l’endurance d’Alcide. Jean-Baptiste plaça le
baluchon sur le lit, il y rangea quelques vêtements, des objets de toilette, les
livres du docteur, de la poésie de Francis Jammes, Clairières dans le ciel, et
Pêcheurs d’Islande, de Pierre Loti.
Jean-Baptiste allait s’installer à Piligan pour quelques jours. Dès que les
apparences de beau temps prolongé se confirmeraient, il reviendrait ici chez
lui. Il avait accepté l’offre du docteur, il devait être disponible au village
chaque jour.
C’est avec regret qu’il ferma la porte de la maison. Il chaussa ses
raquettes et descendit vers le chemin. Une page se tournait. Il n’avait pas
souvent dormi hors de chez lui. Les rares fois où il était resté au village,
c’était alors qu’il était écolier, lorsque le temps était mauvais et qu’Alcide
ne pouvait venir le chercher avec Champion. À ce moment-là, il se rendait
chez une tante de son père qui demeurait à l’autre extrémité de Piligan.
C’était convenu, les parents ne s’inquiétaient pas. La tante Georgina était
aimable, sans plus: « Encore une bouche à nourrir », s’était-elle lamentée à
son mari Hormidas, qui, très âgé, passait son temps dans une semi-
somnolence et ne s’intéressait pas du tout au petit.
Jean-Baptiste ne se plaignait pas, il était nourri, il se trouvait au chaud.
Il écoutait sa tante, heureuse malgré tout de la présence du jeune sur lequel
elle déversait une avalanche de paroles, reprenant tous les potins, ragots et
histoires du village. Jean-Baptiste la nommait secrètement la Bagoule.
C’était pratique pour lui, il n’avait pas besoin de se fatiguer, elle offrait les
questions et les réponses, tandis qu’Hormidas, assoupi dans un fauteuil,
écoutait vaguement. Jean-Baptiste jouait avec la chatte Marionnette, ravie
d’avoir un compagnon s’intéressant à elle.
Elle se blottissait dans les bras de Jean-Baptiste, elle ronronnait
doucement, c’était le bonheur.
Jean-Baptiste repensait à cette parenté défunte.
De son bâton, il sonda la neige, il en avait jusqu’à la taille. Jamais il ne
pourrait la dégager à la pelle. Il faudrait un cheval, mais le printemps
finirait par arriver et Jean-Baptiste était le seul à venir ici. Il se lança à pas
lents, les orteils encore sensibles.
Dès qu’il atteignit la route du village, il déchaussa ses raquettes, la
neige ayant été aplanie avec des grattoirs tirés par des chevaux. Il avança en
claudiquant vers Piligan, évitant de se retourner sur une maison qu’il avait
le sentiment de déserter.
Dans la rue Principale régnait l’activité habituelle, affluence au magasin
général, quelques personnes en route vers le bureau de poste, le rideau du
barbier qui s’écarte sur son passage, des carrioles stationnées devant la
taverne, la vie quotidienne d’un village un matin d’hiver.
— Ah ! Voilà notre rescapé. Bonjour, Ti-Gars !
— Bonjour, madame.
— Tonine, je t’ai dit. TONINE !
Armand surgit au même instant.
— Alors, on commence vraiment aujourd’hui ?
— Je suis prêt.
— Tu pourras emprunter Bijou pour ouvrir ton entrée. Je vois que tu as
ton baluchon. Tu vas dormir où ?
— Je vais prendre pension.
— Chez qui ?
— Au village, je sais qu’il y a une ou deux pensions.
— T’aimerais pas mieux dormir dans le banc de quêteux, comme la
dernière fois ?
— Je veux pas déranger.
— Si le docteur est d’accord, tu pourrais dormir ici les journées de
mauvais temps.
— Vous pensez ?
— Et la pension, tu vas la payer avec quoi ? Tes gages ? Tu vas
dépenser tout ton gain. Et moi, j’y verrais un gros avantage.
— C’est-à-dire ?
— Le docteur peut être appelé n’importe quand. Si j’suis absent, c’est
lui qui attelle Bijou. Tu vois ce que j’veux dire ?
— Oui.
— Laisse-moi demander son avis au docteur. Tu économiserais une
fortune, Ti-Gars. En plus, tu serais utile.
— Merci.
— Dès que j’le vois, j’lui en parle. Bon, on commence la journée ?
— As-tu mangé, Jean-Baptiste ? s’enquit Tonine.
— Pas vraiment.
— Donc, non. Alors, sers-toi en pain et en lait et puis il y a de la
confiture. Faut qu’il se remplume, ce jeune. Comprenez-vous, monsieur
Armand ?
Armand souriait.
Jean-Baptiste engloutit son déjeuner. Armand et Tonine s’échangeaient
des regards amusés.
Dans la petite grange, atelier et écurie à la fois, Armand exposa à Jean-
Baptiste les coutumes de la maison, ce que Tonine appelait les « pas »
d’Armand.
— Faut tout de suite que j’t’explique, précisa Armand. Ici il y a des «
pas ». Pas de sacres, de jurons, de crachats, jamais ! Pas de médisance, sur
personne ! Pas d’alcool, de tabac, de chique, rien. Pas de politique. Pas
d’histoires sales. Pas d’insultes. Pas de cris.
— C’est rien que des « pas » ? demanda Jean-Baptiste.
— Il y a aussi les « du ».
— Les du ?
— Du respect, du silence, de la politesse, et, attention – et, ça, le
docteur est très strict –, on se lave les mains ! Pas facile quand on travaille comme tu vas le faire. Y a toujours une bassine ici dans le coin, du savon et
une serviette. Propre, ici on est propre ! Propre de corps et d’esprit. Il
appelle ça l’hygiène, le docteur. Pour le reste, c’est pareil qu’ailleurs, sourit
Armand.
— Pis ses enfants, ils font tout ça ?
— Pas tout le temps. Sont un peu indépendants, mais bien élevés. C’est
strict ici. On sait d’où on vient, où on est, où on s’en va.
— On va où ?
— Elle est bonne celle-là ! Où ? Dans la bonne direction ! On aime le
travail, et puis j’te dirais que c’est comme si le travail m’aimait. Aller à son
rythme, mon gars, avoir le temps de bien faire l’ouvrage. Pas garrocher de-
ci, de-là, pis rien finir. Voir devant, plus loin. Tu apprendras. C’est une
bonne maison, exigeante. J’parle pas du bâtiment, j’parle des gens.
— C’est comme un monastère ?
— Peut-être ben. Moi, en tout cas, ça me convient.
Jean-Baptiste regarda Armand, simple homme à tout faire, comme il se
présentait ! et pourtant, quel homme aussi ! Tout aussi déroutant que Donat,
surprenant dans leur parler, qui de direct pouvait subitement devenir soigné,
pour l’un, cela devait tenir à l’influence du curé et de sa gouvernante et
pour l’autre, sûrement du docteur et de son épouse. Bien, si on se modèle
sur mieux que soi, pensa Jean-Baptiste, qui mesurait ainsi tout le chemin
qu’il avait à parcourir. Heureusement, il avait reçu à la petite école et à la
maison une base solide sur laquelle bâtir.
La journée se passa en menus travaux. Armand avait tant à réparer sur
la maison, à dégager toute cette neige, à nettoyer l’écurie, à conduire le
docteur ; il y avait du travail pour deux et même plus.
À midi, après un bref repas, Jean-Baptiste profita de la pause pour se
rendre à l’église.
Donat se trouvait à la sacristie.
— Jean-Baptiste, as-tu vu toute cette neige ?
Jean-Baptiste hocha la tête.
— Tu sais, on ne peut pas enterrer ta mère ces jours-ci. Le cimetière est
envahi. La tombe est pleine de neige. Pis maintenant, le sol doit être gelé
profond. Ça ira au printemps, m’a dit monsieur le curé.
— Et maman ?
— Au charnier, ensuite, quand on pourra, au cimetière.
— Bien…
— À part ça, toi, ça va ?
— Comme si, comme ça.
— Ça reviendra.
— Et Champion ?
— Toujours aussi beau. Tu peux venir le voir quand tu veux. Il est à
l’écurie. Si tu désires le sortir quand on ne s’en sert pas, ça lui fera grand
bien.
— Si un jour vous devez vous en départir, je le reprendrai volontiers.
— C’est noté, Jean-Baptiste. Je sais que c’est ton cheval, puis il ne t’a
pas oublié.
Jean-Baptiste se souvint du triste jour où Champion était allé en demi-
pension. Il était le seul survivant des jours heureux à la maison.
— À bientôt, Jean-Baptiste, et porte-toi bien !
— Merci, Donat. Salut à Champion de ma part.
— Ne t’inquiète pas !
Durant l’après-midi, Armand dut partir avec le docteur pour une visite dans
une ferme éloignée. Jean-Baptiste se trouva seul, il ne chôma pas.
C’est ainsi que Jean-Baptiste passa les mois de janvier et de février. Il
s’activait entre la maison du docteur et la sienne, il profitait des douceurs de
la nourriture de Tonine.
Il n’y eut pas de grosse tempête, mais, par prudence, Jean-Baptiste resta
certains soirs chez le docteur. D’ailleurs, ce dernier lui demanda plusieurs
fois de se tenir disponible pour des malades qu’il devait rencontrer en fin de
journée.
Lorsque Jean-Baptiste reçut sa première paye dans une enveloppe, il se
sentit fier. Il entrait vraiment dans le monde des grands. Il aimait son travail
et on l’appréciait.
Quelques fois, il avait aperçu Angelaine, mais trop rapidement. Il
voulait lui parler. Lors du service funèbre de sa mère, Angelaine n’avait-elle
pas exprimé le souhait de le revoir ?
Les journaux faisaient état des combats meurtriers en Europe, d’intenses
bombardements.
Jean-Baptiste évitait de penser à cela, il lisait ces nouvelles dramatiques,
il était seul et endeuillé. Sa guerre, il la vivait, c’était assez.
Au village, tout le monde parlait de la guerre, les gens la commentaient
au magasin général, chez le coiffeur, dans la rue. « Les jeunes devraient
aller en Europe », disait-on.
Jean-Baptiste fit quelques petites sorties avec Champion, des emplettes
pour Tonine, du bois à chercher pour Armand.
Ces heures auprès du compagnon d’enfance passaient trop vite. Jean-
Baptiste espérait qu’elles seraient le prélude à un vrai retour de Champion à
la maison de Fond-des-Brisants.
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