Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 16 sur 67

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Acadissima

Au travail ! Les « pas » d’Armand

 

L e lendemain, le ciel était nuageux, un petit vent poussait la neige, rien de redoutable. Jean-Baptiste prit le baluchon de son père. Il portait les taches de tous ses voyages vers le Nord et l’Ouest, et il portait encore bien

plus, le courage, la force, l’endurance d’Alcide. Jean-Baptiste plaça le

baluchon sur le lit, il y rangea quelques vêtements, des objets de toilette, les

livres du docteur, de la poésie de Francis Jammes, Clairières dans le ciel, et

Pêcheurs d’Islande, de Pierre Loti.

Jean-Baptiste allait s’installer à Piligan pour quelques jours. Dès que les

apparences de beau temps prolongé se confirmeraient, il reviendrait ici chez

lui. Il avait accepté l’offre du docteur, il devait être disponible au village

chaque jour.

C’est avec regret qu’il ferma la porte de la maison. Il chaussa ses

raquettes et descendit vers le chemin. Une page se tournait. Il n’avait pas

souvent dormi hors de chez lui. Les rares fois où il était resté au village,

c’était alors qu’il était écolier, lorsque le temps était mauvais et qu’Alcide

ne pouvait venir le chercher avec Champion. À ce moment-là, il se rendait

chez une tante de son père qui demeurait à l’autre extrémité de Piligan.

C’était convenu, les parents ne s’inquiétaient pas. La tante Georgina était

aimable, sans plus: « Encore une bouche à nourrir », s’était-elle lamentée à

son mari Hormidas, qui, très âgé, passait son temps dans une semi-

somnolence et ne s’intéressait pas du tout au petit.

Jean-Baptiste ne se plaignait pas, il était nourri, il se trouvait au chaud.

Il écoutait sa tante, heureuse malgré tout de la présence du jeune sur lequel

elle déversait une avalanche de paroles, reprenant tous les potins, ragots et

histoires du village. Jean-Baptiste la nommait secrètement la Bagoule.

C’était pratique pour lui, il n’avait pas besoin de se fatiguer, elle offrait les

questions et les réponses, tandis qu’Hormidas, assoupi dans un fauteuil,

écoutait vaguement. Jean-Baptiste jouait avec la chatte Marionnette, ravie

d’avoir un compagnon s’intéressant à elle.

Elle se blottissait dans les bras de Jean-Baptiste, elle ronronnait

doucement, c’était le bonheur.

Jean-Baptiste repensait à cette parenté défunte.

De son bâton, il sonda la neige, il en avait jusqu’à la taille. Jamais il ne

pourrait la dégager à la pelle. Il faudrait un cheval, mais le printemps

finirait par arriver et Jean-Baptiste était le seul à venir ici. Il se lança à pas

lents, les orteils encore sensibles.

Dès qu’il atteignit la route du village, il déchaussa ses raquettes, la

neige ayant été aplanie avec des grattoirs tirés par des chevaux. Il avança en

claudiquant vers Piligan, évitant de se retourner sur une maison qu’il avait

le sentiment de déserter.

Dans la rue Principale régnait l’activité habituelle, affluence au magasin

général, quelques personnes en route vers le bureau de poste, le rideau du

barbier qui s’écarte sur son passage, des carrioles stationnées devant la

taverne, la vie quotidienne d’un village un matin d’hiver.

— Ah ! Voilà notre rescapé. Bonjour, Ti-Gars !

— Bonjour, madame.

— Tonine, je t’ai dit. TONINE !

Armand surgit au même instant.

— Alors, on commence vraiment aujourd’hui ?

— Je suis prêt.

— Tu pourras emprunter Bijou pour ouvrir ton entrée. Je vois que tu as

ton baluchon. Tu vas dormir où ?

— Je vais prendre pension.

— Chez qui ?

— Au village, je sais qu’il y a une ou deux pensions.

— T’aimerais pas mieux dormir dans le banc de quêteux, comme la

dernière fois ?

— Je veux pas déranger.

— Si le docteur est d’accord, tu pourrais dormir ici les journées de

mauvais temps.

— Vous pensez ?

— Et la pension, tu vas la payer avec quoi ? Tes gages ? Tu vas

dépenser tout ton gain. Et moi, j’y verrais un gros avantage.

— C’est-à-dire ?

— Le docteur peut être appelé n’importe quand. Si j’suis absent, c’est

lui qui attelle Bijou. Tu vois ce que j’veux dire ?

— Oui.

— Laisse-moi demander son avis au docteur. Tu économiserais une

fortune, Ti-Gars. En plus, tu serais utile.

— Merci.

— Dès que j’le vois, j’lui en parle. Bon, on commence la journée ?

— As-tu mangé, Jean-Baptiste ? s’enquit Tonine.

— Pas vraiment.

— Donc, non. Alors, sers-toi en pain et en lait et puis il y a de la

confiture. Faut qu’il se remplume, ce jeune. Comprenez-vous, monsieur

Armand ?

Armand souriait.

Jean-Baptiste engloutit son déjeuner. Armand et Tonine s’échangeaient

des regards amusés.

 

Dans la petite grange, atelier et écurie à la fois, Armand exposa à Jean-

Baptiste les coutumes de la maison, ce que Tonine appelait les « pas »

d’Armand.

— Faut tout de suite que j’t’explique, précisa Armand. Ici il y a des «

pas ». Pas de sacres, de jurons, de crachats, jamais ! Pas de médisance, sur

personne ! Pas d’alcool, de tabac, de chique, rien. Pas de politique. Pas

d’histoires sales. Pas d’insultes. Pas de cris.

— C’est rien que des « pas » ? demanda Jean-Baptiste.

— Il y a aussi les « du ».

— Les du ?

— Du respect, du silence, de la politesse, et, attention – et, ça, le

docteur est très strict –, on se lave les mains ! Pas facile quand on travaille comme tu vas le faire. Y a toujours une bassine ici dans le coin, du savon et

une serviette. Propre, ici on est propre ! Propre de corps et d’esprit. Il

appelle ça l’hygiène, le docteur. Pour le reste, c’est pareil qu’ailleurs, sourit

Armand.

— Pis ses enfants, ils font tout ça ?

— Pas tout le temps. Sont un peu indépendants, mais bien élevés. C’est

strict ici. On sait d’où on vient, où on est, où on s’en va.

— On va où ?

— Elle est bonne celle-là ! Où ? Dans la bonne direction ! On aime le

travail, et puis j’te dirais que c’est comme si le travail m’aimait. Aller à son

rythme, mon gars, avoir le temps de bien faire l’ouvrage. Pas garrocher de-

ci, de-là, pis rien finir. Voir devant, plus loin. Tu apprendras. C’est une

bonne maison, exigeante. J’parle pas du bâtiment, j’parle des gens.

— C’est comme un monastère ?

— Peut-être ben. Moi, en tout cas, ça me convient.

Jean-Baptiste regarda Armand, simple homme à tout faire, comme il se

présentait ! et pourtant, quel homme aussi ! Tout aussi déroutant que Donat,

surprenant dans leur parler, qui de direct pouvait subitement devenir soigné,

pour l’un, cela devait tenir à l’influence du curé et de sa gouvernante et

pour l’autre, sûrement du docteur et de son épouse. Bien, si on se modèle

sur mieux que soi, pensa Jean-Baptiste, qui mesurait ainsi tout le chemin

qu’il avait à parcourir. Heureusement, il avait reçu à la petite école et à la

maison une base solide sur laquelle bâtir.

La journée se passa en menus travaux. Armand avait tant à réparer sur

la maison, à dégager toute cette neige, à nettoyer l’écurie, à conduire le

docteur ; il y avait du travail pour deux et même plus.

À midi, après un bref repas, Jean-Baptiste profita de la pause pour se

rendre à l’église.

Donat se trouvait à la sacristie.

— Jean-Baptiste, as-tu vu toute cette neige ?

Jean-Baptiste hocha la tête.

— Tu sais, on ne peut pas enterrer ta mère ces jours-ci. Le cimetière est

envahi. La tombe est pleine de neige. Pis maintenant, le sol doit être gelé

profond. Ça ira au printemps, m’a dit monsieur le curé.

— Et maman ?

— Au charnier, ensuite, quand on pourra, au cimetière.

— Bien…

— À part ça, toi, ça va ?

— Comme si, comme ça.

— Ça reviendra.

— Et Champion ?

— Toujours aussi beau. Tu peux venir le voir quand tu veux. Il est à

l’écurie. Si tu désires le sortir quand on ne s’en sert pas, ça lui fera grand

bien.

— Si un jour vous devez vous en départir, je le reprendrai volontiers.

— C’est noté, Jean-Baptiste. Je sais que c’est ton cheval, puis il ne t’a

pas oublié.

Jean-Baptiste se souvint du triste jour où Champion était allé en demi-

pension. Il était le seul survivant des jours heureux à la maison.

— À bientôt, Jean-Baptiste, et porte-toi bien !

— Merci, Donat. Salut à Champion de ma part.

— Ne t’inquiète pas !

 

Durant l’après-midi, Armand dut partir avec le docteur pour une visite dans

une ferme éloignée. Jean-Baptiste se trouva seul, il ne chôma pas.

C’est ainsi que Jean-Baptiste passa les mois de janvier et de février. Il

s’activait entre la maison du docteur et la sienne, il profitait des douceurs de

la nourriture de Tonine.

Il n’y eut pas de grosse tempête, mais, par prudence, Jean-Baptiste resta

certains soirs chez le docteur. D’ailleurs, ce dernier lui demanda plusieurs

fois de se tenir disponible pour des malades qu’il devait rencontrer en fin de

journée.

Lorsque Jean-Baptiste reçut sa première paye dans une enveloppe, il se

sentit fier. Il entrait vraiment dans le monde des grands. Il aimait son travail

et on l’appréciait.

Quelques fois, il avait aperçu Angelaine, mais trop rapidement. Il

voulait lui parler. Lors du service funèbre de sa mère, Angelaine n’avait-elle

pas exprimé le souhait de le revoir ?

 

Les journaux faisaient état des combats meurtriers en Europe, d’intenses

bombardements.

Jean-Baptiste évitait de penser à cela, il lisait ces nouvelles dramatiques,

il était seul et endeuillé. Sa guerre, il la vivait, c’était assez.

Au village, tout le monde parlait de la guerre, les gens la commentaient

au magasin général, chez le coiffeur, dans la rue. « Les jeunes devraient

aller en Europe », disait-on.

Jean-Baptiste fit quelques petites sorties avec Champion, des emplettes

pour Tonine, du bois à chercher pour Armand.

Ces heures auprès du compagnon d’enfance passaient trop vite. Jean-

Baptiste espérait qu’elles seraient le prélude à un vrai retour de Champion à

la maison de Fond-des-Brisants.

 

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