Acadissima
Troisième partie EN FRANCHE-COMTÉ
Troisième partie
EN FRANCHE-COMTÉ
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Une lettre de France
En France, le 29 mai 1917
Chère Angelaine,
J’espère que tu vas bien ainsi que tout le monde.
Nous voici en Franche-Comté, tu comprendras que je sois plutôt
discret sur les noms des villages voisins. Nous sommes dans le bois, la
forêt, des sapins, des épicéas, des hêtres et pis des chevreuils. C’est
beau, tu sais. La forêt sent bon, ce n’est pas la mer bleue changeante,
mais la mer verte, elle aussi de couleurs variées. Pas le temps
d’admirer tout ça, l’ouvrage ne cesse jamais !
Nous sommes sous la tente. Je t’écris après une dure journée de
labeur.
Ici, dit-on, ce mois de mai fut un des plus chauds du siècle.
Je pense que nos lettres se croisent, est-ce que je reçois toutes les
tiennes, reçois-tu toutes les miennes ? Passent-elles la censure ?
Rassure-toi, je vais bien et l’ami Cyprien aussi. Nous espérons que tu
te portes bien ainsi que tes parents.
Je suis content que ton père t’ait rendu visite à la maison de Fond-des-
Brisants, que tu peux considérer comme tienne. Il est bon que vous
vous soyez franchement parlé. Il y a, dans les attitudes hostiles des
personnes, des raisons que parfois nous ignorons et qui peuvent
remonter à loin. J’espère que vous êtes sur le chemin de la
réconciliation, toi et ta mère. Tu agis sagement, tu ne pourras te
reprocher de lui avoir tendu la main. Ta mère est-elle en mesure de te
comprendre ? Le temps le dira. Ton père est le mieux placé pour vous
réunir, si ça doit arriver.
Nous voyons trop les effets néfastes de la guerre ici, elle vide les
foyers, prive les enfants, les femmes, du père, de l’époux. Il y a
beaucoup de blessés, des invalides. Il ne faut surtout pas que la guerre
s’infiltre dans les familles, je parle de cette animosité, ces malentendus
qui dérivent en affrontements qui s’incrustent et perdurent trop
longtemps. Je sais que la paix, ici ou chez vous, est une conquête
permanente. Tu as accompli tous les efforts possibles. Je souhaite que,
si ce n’est l’amour, du moins le respect, s’installe entre vous, et puis, le
temps parfois arrange bien les choses, comme on dit.
Ce soir, j’ai du temps de repos pour t’écrire.
Laisse-moi te raconter notre voyage.
Depuis Shoreham-by-Sea, nous avons tant vécu que ces jours me
paraissent des mois.
Nous avons donc pris le train pour Southampton, un grand port du sud
de l’Angleterre. Nous avons embarqué des chevaux dans le convoi.
J’ai demandé à aider les hommes qui s’en occupent, ce n’est pas dans
mon rôle, mais mon expérience aussitôt a été reconnue par mes
supérieurs et par les gardiens qui m’ont vite intégré à leur équipe. Je
suis souvent en meilleure compagnie avec les chevaux qu’avec les
humains ! Eux et moi, c’est une communication instantanée. On se dit
maintes choses, leurs yeux me parlent, tout comme leurs oreilles, les
plis de leur peau, les mouvements de leurs pattes. Je sens les chevaux,
ils me sentent. S’ils sont nerveux, et il y a de quoi, je le sais tout de
suite. Il est un temps où il faut les laisser se calmer, les conduire en
douceur, les convaincre, ou est-ce eux qui nous calment, nous guident
? Leur intelligence me surprend toujours. En ce moment, je les
entends, ils sont parqués non loin de notre tente. De les savoir si près,
cela me donne l’impression d’être un peu chez nous auprès de
Champion. J’aime l’odeur des chevaux. J’aime passer ma main sur
leur poil si différent au fil des saisons. Il y a les chevaux doux et les
inquiets, les fonceurs, les tranquilles, et robustes, les fiers, ils sont
comme les humains et chacun porte une histoire qui explique parfois
leur comportement. Comme les humains, je te le disais ! Ces chevaux
ont traversé avec nous la Manche, ce ne fut pas long. À peine le temps
pour certains soldats d’être malades et nous avons débarqué au Havre
le 25 mai pour reprendre le train vers l’est de la France le 28 mai.
Quel pays, chère Angelaine ! Je pensais que la France était petite,
non, même si le train roulait à bonne allure, il nous fallut la journée
entière et une partie de la nuit pour arriver à Andelot-en-Montagne.
Du Havre à ici, nous en avons vu des paysages ! C’est beau, la
France, dommage qu’il y ait cette guerre et toutes les horreurs qu’elle
entraîne.
Nous avons aperçu la Seine, le fleuve n’est pas toujours large, parfois
il serpente en longs méandres à travers des régions verdoyantes.
Nous n’avons pas traversé beaucoup de forêts durant la première
partie du voyage. La campagne est plus habitée que chez nous. On
voyait beaucoup de maisons en brique ou en pierre.
Il n’y a pas de galerie en avant des maisons. Les bâtiments sont
souvent contigus à la maison principale, des fermes complètes, des
bâtiments soudés, pas comme chez nous. Il y a peu de maisons isolées,
je n’ai pas vu de rang non plus. Et que d’églises ! Chaque village un
peu important en a une, tout en pierres, des églises vieilles et parfois
des châteaux, comme dans les contes de fées. J’ai vraiment de la
chance de voir le pays de nos ancêtres, même si ce n’est pas leur
province d’origine. Je comprends aussi que je suis différent des
Français que l’on croise, du moins jusqu’à présent, dans les gares
surtout. Ici, nous n’avons pas eu l’occasion de parler avec eux. Nous
venons d’arriver. Je trouve qu’il y a beaucoup de monde dans ces
campagnes.
Nous avons atteint une autre région, la montagne, la forêt. Là, je ne
savais plus où j’étais, chez nous ou ailleurs. Ça ressemblait à la
France, avec ses villages que nous avons traversés et leurs églises,
mais la forêt, c’est chez nous ! En plus majestueuse.
Demain, je remettrai cette lettre aux soldats responsables du courrier.
Je t’écris sur du papier acheté à Valcartier, enveloppe comprise. Il
faudra que je me procure de nouveau de quoi écrire.
Même si nous ne sommes pas au front, ce qui en déçoit plus d’un, nous
sommes ici pour servir et d’ailleurs nous ne savons pas si nous ne
serons pas un jour appelés à la bataille. Nous avons été formés pour
ça. On raconte que l’on recrute encore des forestiers au Canada. Nous
ne savons rien, nous obéirons. Mais ne sois pas inquiète, ici tout va
bien. Nous avons beaucoup d’ouvrages à effectuer. D’abord la coupe
des sapins, qui sont majestueux, comme je te le disais. Quel dommage
de les abattre ! Un gars qui est allé dans l’Ouest nous confiait qu’il
n’y a qu’en Colombie-Britannique qu’il a vu des arbres aussi
imposants.
En même temps, il nous faut installer des scieries. Des Canadiens
noirs travaillent fort à tracer des chemins, à prolonger la voie ferrée.
Nous ne les côtoyons pas souvent, chacun fait son boulot. Ça
bourdonne d’activités. Je te jaserai de tout ça. Le temps presse pour le
courrier.
J’aimerais juste te répéter que la forêt est grandiose ici. La campagne
est vallonnée, avec de petites rivières, des torrents, de vieux villages.
Les gens nous ressemblent. Leur bel accent chante. Ils n’articulent pas
comme nous, mais emploient beaucoup de nos mots et nous des leurs.
Ça nous change de l’anglais que nous entendons si souvent depuis des
mois.
Ici, c’est un bon pays, un peu rude au premier abord et qu’il faut
apprendre à aimer. Je m’y sens chez nous.
Voilà, je dois hélas m’arrêter, chère Angelaine.
Donne-moi des nouvelles des gens que je connais. Parle-moi de tes
parents. Où en êtes-vous ? Dis-moi comment vont le docteur
Grandmaison et son épouse, ont-ils reçu des nouvelles de leurs fils ?
J’écris aux Grandmaison, ainsi qu’à Tonine, Armand et Donat.
Nous ne sommes pas à plaindre ici. L’aumônier Gaudet nous répète
que nous devons être exemplaires, que nous représentons l’Acadie.
Cyprien va bien, tant qu’il est actif son esprit est ailleurs. Il semble
heureux dans la forêt comtoise.
Je t’embrasse, chère amie, porte-toi bien !
Jean-Baptiste
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