Acadissima
Monsieur le curé
S i l’église était la fierté de Piligan, le presbytère en était la plus imposante maison. Dieu était le roi du village et des âmes, le curé en était le ministre.
Jean-Baptiste se sentait toujours mal à l’aise devant cette résidence aux
larges fenêtres. Elle était précédée d’un jardin agrémenté de massifs, pour
l’instant recouverts de neige. Les rideaux de dentelle, la longue galerie de
bois peinte en blanc, les murs de briques lui donnaient un style anglais
inusité dans le paysage. La façade arrière s’ouvrait sur l’immensité de la
mer. Sur la gauche, l’église, sur la droite, le cimetière marin. Des croix, des
tombes simples, pas de statues dans ce village modeste, quelques arbres et,
sous les branches couvertes de neige, brillait la mer dont les premières eaux
étaient figées par le froid.
Jean-Baptiste posa ses raquettes contre le mur et frappa à la porte
d’entrée.
Une dame vêtue de noir ouvrit le battant de chêne. Dès qu’elle reconnut
Jean-Baptiste, le sourire d’accueil de la dame se crispa en une moue sévère.
— Oui ? dit-elle d’un ton sec, tandis que des volutes de givre
s’infiltraient dans la demeure.
— Je viens annoncer que ma mère est décédée.
— Attendez, je vais voir si monsieur le curé est disponible.
Elle referma la porte. Jean-Baptiste patienta. Le vent glacé de la mer
courait sur la galerie et cinglait sur les bardeaux de cèdre du toit.
De nouveau, la porte s’ouvrit.
— Monsieur le curé peut vous recevoir. Entrez.
— Merci, répondit Jean-Baptiste.
La servante lui fit signe de s’asseoir sur une chaise dans une sorte de
boudoir rempli de livres et orné de gravures religieuses.
Il faisait trop chaud pour Jean-Baptiste vêtu de son manteau de grand
froid.
Jean-Baptiste attendit, crispé sur la chaise, il examina le décor.
Enfin, le curé avança. Il portait une soutane noire. C’était un homme
sérieux, solide, carré, avec un léger embonpoint, une force de la nature.
Jean-Baptiste se leva.
— Asseyez-vous, lui dit le curé. Votre mère a rejoint la maison du Père,
à ce que l’on me dit.
— Oui, monsieur le curé.
— Mes condoléances, jeune homme. Je vais consigner tout cela dans les
registres. Nous pourrions procéder très rapidement à l’enterrement. Le sol
n’est pas complètement gelé, cela éviterait de remettre l’inhumation au
printemps. Ce qui vous épargnerait une autre épreuve. Qu’en dites-vous ?
— Oui, comme vous le voudrez, monsieur le curé.
— Donc, dans deux jours. Cela convient-il ? Demain dimanche,
j’annoncerai la cérémonie à l’église. Lundi, la dépouille y sera conduite et
nous procéderons aux funérailles. Cela vous va ?
— Oui, monsieur le curé.
— Alors j’espère vous voir demain à la messe.
— Oui, monsieur le curé.
— Au revoir, monsieur Beausoleil.
Le curé se leva, tendit la main à Jean-Baptiste, le fixa droit dans les
yeux. Jean-Baptiste ne baissa pas le regard. Le curé sembla surpris, puis
Jean-Baptiste crut discerner de la compassion dans les yeux du curé.
— Condoléances, et bon retour chez vous.
Jean-Baptiste fut reconduit à la porte par la servante toujours aussi
engoncée dans sa sévérité.
Jean-Baptiste reprit ses raquettes, il marcha au milieu de la rue Principale.
Demain aurait lieu la messe, et après-demain l’enterrement. Tout allait vite.
Il pensa à sa mère, elle allait être descendue dans un trou sombre et glacé.
Certes, ce n’était plus elle, mais c’était elle tout de même. Le temps de la
grande séparation arrivait. Jean-Baptiste ne se sentait pas prêt à l’affronter,
mais il le fallait. Jamais sa mère, jamais son père ne s’étaient plaints. Il
n’allait pas commencer, il était assez vieux pour pouvoir se débrouiller.
D’autres étaient orphelins en plus bas âge.
Il haussa les épaules, repoussa ce fardeau qui s’abattait sur lui. Quant à
l’attitude du curé et de la servante, elle aurait pu être pire. Entre baptême et
enterrement, la famille de Fond-des-Brisants ne fréquentait pas souvent
l’église. Le curé savait certainement que les Beausoleil ne blasphémaient
jamais, même dans les graves ennuis du quotidien, que le crucifix était bien
en vue dans la demeure, non par obéissance à la coutume, mais par
dévotion. Mais ni son père ni sa mère ne participaient aux interminables
adorations, processions et autres cérémonies. Pâques et Noël étaient fêtés,
malgré tout, chez ces esprits plutôt libres. Le curé était resté distant, se
disait Jean-Baptiste, comme nous l’étions et comme je le suis. « La religion,
c’est personnel, c’est l’homme qui a créé la religion, pas Dieu. Fais bien le
bien ! Soit bon. Pour le reste, tu verras quand tu seras grand », disait Alcide.
Le père s’exprimait rarement ainsi. Chaque mot était important. Il
n’avait pas besoin de faire de discours, on pouvait lire sur son visage. Sa
mère était plus loquace, mais à peine plus, ses yeux surtout parlaient. Jean-
Baptiste apprit vite à en percer les nuances, les forces, les sentiments.
Jean-Baptiste jasait souvent, comme on dit, les parents l’écoutaient,
hochaient la tête, souriaient. Jamais de cris dans cette maison. La vie roulait
d’une voix douce et apaisante et, enseignement surprenant dans un village
de commérages, les parents recommandaient à leur fils de toujours
reconnaître le bien chez autrui. Ce que Jean-Baptiste trouvait très difficile.
Les parents ne disaient jamais de mal des autres, des voisins. Il n’y avait
que certains politiciens, surtout ceux qui n’aimaient ni les Canadiens
français ni les Acadiens, qui ne résistaient pas aux critiques de la
maisonnée.
— Non seulement ils nous mangent la laine sur le dos, mais ils nous
déporteraient une seconde fois, s’ils le pouvaient, râlait son père à la lecture
du journal. Je parle français, suis Canadien français, suis Acadien avant
tout, mon sang est de France, de Mi’kma’ki1, et qui sait, d’Angleterre, d’Écosse ou d’Irlande, je suis un sang-mêlé, donc je suis d’icitte et pas
question de me forcer à parler une autre langue ou à déménager ! Voilà
pourquoi il tenait aussi à sa religion, son église : « Ce sont nos institutions,
après tout ». Jean-Baptiste pensait à tout cela, et aux nombreux souvenirs
d’enfance, de jeunesse heureuse, ils s’enfuyaient à trop vive allure ces
jours-ci.
Le bonheur s’effaçait, comme vagues sur la rive.
Jean-Baptiste eut le sentiment d’avoir brusquement vieilli.
1. « Le mot Mi’kmaq signifie “allié” ou “mes frères amis.” Les Mi’kmaq font partie de la famille
algonquine. Ils habitent le territoire du nom de Mi’kma’ki, qui comprend les provinces maritimes du Canada ainsi qu’une partie de la Gaspésie, au Québec. André-Carl VACHON, op. cit., p.16.
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