Acadissima
Le docteur Grandmaison
L e vent froid surprit Jean-Baptiste, qui éprouva une sorte de joie à retrouver l’air pur et la nature ensevelie dans son univers blanc. Il chaussa ses raquettes et descendit vers la route.
Balayée en dunes, la neige ressemblait à la mer en vagues que le vent
écrêtait.
La marche était exigeante. Jean-Baptiste eut vite chaud. Il entrouvrit son
manteau, enleva sa tuque. Ses cheveux noirs se couvrirent de blancheur.
Il lui fallut près de trois quarts d’heure pour atteindre les premières
maisons.
Personne dehors. Parfois, il apercevait une silhouette à une fenêtre. Les
gens savaient qu’hier le docteur était passé ; une carriole, cela se voit sur
une route déserte et les chiens avaient jappé. Là, ils aboyaient encore. Il
était advenu quelque chose chez les Beausoleil. Quoi ? Aujourd’hui, c’était
le fils qui marchait. D’habitude, c’était la mère qui allait au magasin
général. C’était étrange. Lui serait-il arrivé quelque chose ? Pauvre dame
qui avait perdu son mari. Alcide, un bon gars, un solide, mais fier, un peu
trop peut-être. Sûr de lui, et, voyez-vous, il est parti le premier, on est peu
de choses, je vous dis…
— Donc, c’est bien ça, d’aucuns disent qu’ils ont vu la carriole du
docteur aller dans ce coin-là hier. Sûr et certain, il est arrivé queuque chose
à queuqu’un.
Jean-Baptiste se souvenait fort bien de chacune des heures passées depuis
que sa mère avait commencé à éprouver des malaises et tout ce que le
docteur Grandmaison avait dit au cours de sa visite. C’était un homme de
bien et non de biens, mais Jean-Baptiste devait le payer et pour ce faire, il
avait puisé dans le tiroir de la table un montant qui lui paraissait
raisonnable.
La maison du docteur avait fière allure avec ses briques roses au milieu
du blanc ouaté. Autour, des sapins rayonnaient de leurs branches enneigées.
La petite allée menant à la porte au verre biseauté avait été méticuleusement
débarrassée de la neige. Des rideaux blancs ornaient les fenêtres et, de loin,
on apercevait dans le salon des feuilles de palmiers et le cuivre doré de pots.
C’était une demeure riche, sans ostentation. D’ailleurs, le docteur
Grandmaison n’était pas homme de pavane. Il était consciencieux, certains
le trouvaient austère, il était strict ; pour lui, la santé était aussi une question
de discipline personnelle. Il était inflexible sur l’excès d’alcool et de tabac.
Le docteur réprimandait sévèrement les malades qui s’adonnaient à ces
deux vices, fumer et boire ; il n’avait rien contre, un peu oui, trop, jamais. Il
ne s’était pas fait que des amis, pas plus que le curé qui prônait la
tempérance. Le docteur déplorait le manque d’éducation, l’hygiène
déficiente : « On peut être pauvres, mais rester propres ! Ce n’est pas le
savon qui coûte cher. Lever le coude souvent, c’est creuser sa tombe
rapidement. Trop fumer, c’est respirer une locomotive au charbon ! »
Pour l’alcool ou le tabac, il n’avait rien à reprocher à la famille de Jean-
Baptiste.
Ce dernier, qui avait déchaussé ses raquettes en arrivant à Piligan, les
posa sur la galerie de la maison du docteur.
— Entrez, dit une aimable assistante, monsieur le docteur est avec une
patiente, quelques personnes sont arrivées avant vous.
Dans la petite salle d’attente, Jean-Baptiste ôta son manteau. Alors qu’il
cherchait où le suspendre, un enfant lui dit :
— Y a une panthère là, tu peux y pendre ton affaire.
— Patère, Mathieu. Y’a pas de panthère en Acadie ! dit la mère du petit.
— Ben, y a des lynx…
— Ouais, mais on n’y accroche point de vêtement.
Jean-Baptiste sourit. Le petit, six ans peut-être, voulait causer.
— T’es malade ?
— Non.
— Ben pourquoi t’es là ?
— Pour voir le docteur.
— Moi, ma mère pense que j’ai le lapin d’icitte.
La mère haussa les épaules.
— Voyons, c’est à la gorge que t’as mal. Tu dis n’importe quoi !
— C’est vrai, j’ai des éruptions à la gorge.
— Mathieu, tu déformes tout, irritations.
— C’est ça que j’ai dit ! J’peux pas aller à l’école, c’est pas dommage,
j’aime pas. Toi tu vas à l’école ?
— Non, je ne peux plus y aller.
— Chanceux ! Que t’es chanceux !
— Pas sûr.
— L’école, ça me chauffe les fesses.
— Mathieu, sois poli !
— Ben, j’ai presque rien dit. Sûrement que le médecin va me prescrire
des pinnules, ou de la moutarde, sais pas. Pis, maudit, faudra que j’retourne
à l’école !
— L’école, c’est bien.
— Ben non, on joue jamais.
— C’est la vie !
— Si on joue pas dans la vie, qu’est-ce qu’on fait ?
— On travaille.
— Toi, tu fais quoi ?
— De tout, de rien, de ce temps-là, je suis surtout dans le bois.
— Vous êtes pas le fils de Jeanne ? demanda la dame.
— Oui, madame.
— Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue.
Jean-Baptiste baissa la tête.
— Elle est pas malade toujours ?
Jean-Baptiste baissa encore plus la tête.
— T’es triste, remarqua Mathieu, en regardant Jean-Baptiste.
— Pardon, que lui est-il arrivé ? questionna la dame.
La porte s’ouvrit, le docteur fit signe à la mère et au fils d’entrer.
La mère hocha la tête en passant devant Jean-Baptiste et Mathieu fila
dans le cabinet du docteur.
Puis, ce fut le tour de Jean-Baptiste.
Le médecin avait la soixantaine passée. Il portait de petites lunettes
rondes. Son bureau était dégagé, à peine quelques feuilles, un porte-plume,
un encrier, une armoire pleine de dossiers ; une horloge sur un buffet tintait
doucement. La fenêtre donnait sur le jardin enneigé.
— Ta mère ?
— Oui… Elle est morte.
— Je m’en doutais, paix à son âme. Le médecin se leva, tendit la main à
Jean-Baptiste.
Il revint s’asseoir à son bureau.
— Toi, comment vas-tu ?
— Tout croche, docteur.
Jean-Baptiste gardait les yeux rivés sur les lames du parquet.
— Il faut du temps. Surtout que tu as perdu ton père il y a deux ans.
— Oui.
— J’aimais beaucoup tes parents. Toi, je te connais plus que tu ne
penses. J’ai assisté ta mère lorsqu’elle t’a donné naissance !
Jean-Baptiste leva les yeux, presque souriants.
— Dans ce temps-là, tes parents habitaient un petit loyer, ici sur la rue
Principale, au premier étage, chez madame Chevarie, tu vois ?
— Oui.
— Tu es né par un jour de tempête, un peu comme hier. Ta mère est
venue me consulter ces derniers temps. J’ai vite su que je ne pouvais rien.
Le ventre, une boule, une tumeur. Ta mère a aussitôt pensé à toi. Je lui ai dit
que je ferai ce que je pourrai pour t’aider. Elle m’a fixé dans les yeux.
Rarement une personne m’a regardé avec une telle intensité. C’était
profond, soutenu, d’une puissance douce aussi. Je venais de m’engager, non
par pitié, mais par le respect que je portais, il faut bien le dire au passé
maintenant, à tes parents, par solidarité.
— J’sais que vous aidez bien des gens.
— Je fais ma part, les bonnes sœurs aussi. Nous avons la vocation.
L’entraide en Acadie, plus qu’ailleurs, c’est la survie. Nous avons deux fils,
que tu connais un peu. L’aîné, Damien, a deux ans de plus de que toi. Il ne
rêve que de voyage et de se battre. Avec la guerre, je crains qu’il ne parte vers les vieux pays. Il lit tout ce qu’il y a dans les journaux là-dessus. Sa
mère et moi sommes inquiets. Le plus jeune, Fabien, qui a ton âge, est plus
insouciant, distrait. Nous avons tout pour être heureux, et puis on se pose
encore des questions. Donc, Jean-Baptiste, si tu as besoin de quoi que ce
soit, n’hésite pas. Je sais, par ta mère, que tu aurais aimé continuer à l’école.
Je t’ai mis de côté ces deux livres. Ils sont à toi.
Jean-Baptiste ouvrit grand les yeux. Il n’avait aucun livre à lui. Il avait
lu les rares livres de son père, quelques pages à l’école et le catéchisme
qu’il dût, comme les autres enfants, apprendre par cœur.
— Pour moi ?
— Oui, bien sûr. Je t’ai ajouté quelques journaux. Si tu le désires, je t’en
mettrai d’autres de côté. Si tu ne les lis pas, au moins cela pourra repartir le
feu dans ton fourneau.
— Je vous dois combien docteur, pour la visite auprès de ma mère ?
— Rien, rien. Ce que j’aurais tant voulu, c’est sauver ta mère. La
science n’est pas assez avancée. Pour un médecin, ne rien pouvoir faire
contre la maladie, c’est difficile à accepter. C’est pour cela qu’il faut se
battre contre l’ignorance, pousser à l’éducation, éveiller les esprits. Dire que
j’y arrive à peine avec nos fils. Jean-Baptiste, lutte, ne lâche pas, fonce et
puis garde les belles valeurs de tes parents.
Jean-Baptiste serra les livres contre lui. Dans le flou de ses yeux
inondés, il les rangea dans sa besace.
— Tu vas aller à l’église pour les arrangements ?
— J’y vais de suite.
Jean-Baptiste se leva, regarda ce géant du cœur devant lui. Ils
s’observaient avec attention, les yeux de Jean-Baptiste étaient embués.
— Va, Jean-Baptiste, ma femme te salue bien. On se reverra.
— Merci, monsieur Grandmaison. Merci infiniment.
— Au revoir, Ti-Gars.
Jean-Baptiste sortit à pas lents. L’assistante referma la porte lentement.
Il prit ses raquettes sous son bras, cala bien sa besace et se dirigea vers
l’église.
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