Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 27 sur 67

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Acadissima

Je vais rejoindre vos enfants

 

— D octeur, je vais rejoindre vos enfants. Le visage grave, le docteur fixa Jean-Baptiste. Le docteur

hocha de la tête, comme pour assimiler la phrase. Il regarda devant lui sur le

bureau le sous-main de cuir. Le docteur se dirigea ensuite vers Jean-

Baptiste.

— Asseyons-nous là, dit-il en montrant les deux fauteuils.

Muet, les lèvres serrées, le docteur était absorbé dans ses pensées.

— C’est une décision majeure.

— Je sais, docteur.

— Je nous revois, ma femme et moi, lorsque nos fils nous ont annoncé

la même nouvelle. Je revis en ce moment ces instants et cela me bouleverse.

Permets-moi d’aller chercher ma femme.

Il se leva et sortit.

Jean-Baptiste observait le cabinet du docteur. Ici même, il y a peu, le

docteur le soignait de ses engelures. Le temps avait passé vite.

Le cabinet donnait sur le jardin qu’Armand et lui avaient entretenu, tout

cela se transformait en souvenirs. Les saisons se bousculaient, une nouvelle

vie commençait, une vie qui s’ouvrait sur quoi ? L’inquiétude, l’angoisse, la

guerre habitaient constamment cette maison. Ici, un père, une mère

surveillaient toutes les nouvelles dans les journaux, guettaient l’arrivée du

facteur. Eux aussi vivaient dans les tranchées, même si les lettres, trop rares, veillaient à les rassurer. Le conflit s’éternisait, les combats étaient féroces,

ils décimaient des jeunes et des moins jeunes dont la liste de noms

s’allongeait dans les journaux. On les déclarait héros.

La porte s’ouvrit. L’épouse du docteur s’approcha de Jean-Baptiste.

— Charles m’a dit que vous aviez une annonce importante à nous faire.

Il tenait à ce que je sois présente. J’espère que c’est une bonne nouvelle,

mais cela me semble si sérieux.

— Madame, j’ai signé mes papiers militaires. Je vais rejoindre vos fils.

— Mon Dieu !

Suzanne s’assit. Le corps si droit, quelques secondes auparavant, se

replia sur une peine au cœur.

— Comme vos enfants, je dois accomplir mon devoir.

Suzanne leva les yeux.

Ce n’était pas la femme du docteur qui, les yeux humides, se tenait

devant Jean-Baptiste. C’était une mère.

Jean-Baptiste pensa aussitôt à la sienne. Comment aurait-elle réagi à son

départ pour la guerre ? Et son père ?

Le silence du cabinet médical n’était interrompu que par le chant des

geais qui voletaient dans le jardin.

— Jean-Baptiste, nous te souhaitons une bonne chance, affirma le

docteur d’une voix émue.

Suzanne, le mouchoir à la main, essuyait ses yeux.

— C’est notre troisième fils qui s’en va… ajouta-t-elle sans pouvoir

finir sa phrase. Le docteur prit la main de sa femme, se leva, puis il se

dirigea vers Jean-Baptiste.

— Jean-Baptiste, porte fièrement l’uniforme du bataillon acadien. Nos

fils n’ont pas eu la chance de se joindre à ce bataillon créé il y a peu de

temps. Tu nous représentes tous. Que Dieu te protège ! Nous t’aimons

comme l’un de nos fils.

Le docteur marqua une pause.

Les larmes brouillaient la vue de Jean-Baptiste.

— Écris-nous, comme le font nos enfants. Nous penserons bien à toi.

Nous sommes fiers de toi. Jean-Baptiste, tu fais partie de notre famille.

Debout devant le docteur et son épouse, Jean-Baptiste s’essuyait les

yeux.

— Au revoir, Jean-Baptiste, que le bon vent te porte.

Le docteur lui serra la main, le regarda droit dans les yeux et ajouta :

— Va, Jean-Baptiste, va !

Suzanne s’approcha, fragile, elle l’enlaça doucement.

— Bonne route, cher Jean-Baptiste…

— Merci, répondit-il en séchant ses larmes.

Ils l’accompagnèrent jusqu’à la porte de la maison, puis l’observèrent

marcher dans l’allée.

Tonine et Armand l’attendaient au bout, près de la rue Principale.

Tonine embrassa Jean-Baptiste dont le cœur fondait. Elle pleurait.

Armand lui donna une grande accolade.

— Au revoir, dirent-ils ensemble.

Jean-Baptiste avança dans la rue. Sur le palier se tenaient le docteur et

son épouse, et à l’entrée de la propriété, Tonine et Armand. À tous, il

envoya la main et, les yeux humides, il prit le chemin de sa maison. Il

sentait qu’on le fixait. Il se redressa, marcha plus rapidement. Il devait être

fort, être fier, être un Acadien !

 

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