Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 13 sur 67

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Acadissima

Bonjour docteur !

 

L a demeure du docteur Grandmaison était certainement la plus chaleureuse de Piligan. Jean-Baptiste admirait les lames luisantes du plancher. Chez lui, c’était un plancher de larges planches disjointes, usées

par les années.

Ici, il n’y avait pas une trace de poussière. Des fauteuils confortables,

des tableaux, des gravures et combien d’étagères de livres ! Deux palmiers

aux feuilles d’un vert éclatant trônaient dans le salon.

Le docteur s’assit dans un petit fauteuil près de la fenêtre. Il invita Jean-

Baptiste à prendre place en face de lui. Le milieu de la pièce était occupé

par le bureau en bois verni, plus loin se trouvait un lit d’auscultation revêtu

d’un drap blanc.

Le visage fin du docteur, ses cheveux poivre et sel, sa mine sérieuse

semblaient annoncer un homme sévère. Pourtant, ses yeux vifs, d’un gris

clair, observaient Jean-Baptiste avec bienveillance.

— Tu dois être fatigué.

— C’est un mot que nous ne prononcions jamais à la maison.

Jean-Baptiste regardait le docteur. Cet homme de science lui inspirait le

respect.

— Je désirais que tu viennes ici, car j’ai une proposition à te faire.

— Une proposition ?

— Oui. Tu sais que nous avons Armand pour nous aider à tenir la

maison. Il y a toujours du travail sur une propriété, même en ville. En plus,

il fait toutes les corvées, il conduit la voiture, il s’occupe de Bijou, notre

cheval, il conduit Madame, il m’amène chez les patients, il entretient la

maison. Voilà, j’ai une offre à te faire.

— À votre disposition.

— Je ne sais pas si tu as des contrats en ce moment, pour le bois ou

autre chose, mais on pourrait s’arranger. J’ai pensé que tu serais la bonne

personne pour assister Armand. Tu l’as déjà vu, c’est un homme de

confiance.

Jean-Baptiste l’écoutait attentivement.

— Tu serais nourri le midi, comme nous le faisons avec Armand. Il te

montrerait les us et coutumes de la maison et, progressivement, tu le

remplacerais. Tu serais payé convenablement, moins que lui, mais

honnêtement. Attention, c’est un travail qui se déroule du matin au soir. Je

débute tôt, je finis à la brunante. Lorsque je dois me rendre au chevet d’un

malade durant la nuit, j’attelle moi-même le cheval. Armand a droit à ses

nuits chez lui. Le samedi et le dimanche seraient à toi. Es-tu intéressé ? Tu

peux me donner ta réponse dans quelques jours.

— Je commencerais quand ?

— Demain, si tu veux.

— Armand est au courant ?

— Je lui en ai glissé un mot. Il m’a dit que tu savais y faire avec les

chevaux, que tu savais t’occuper du bois et qu’il te jugeait fiable.

— Je suis d’accord avec votre proposition.

— Tu ne me demandes pas combien tu gagneras.

— J’ai confiance. Si je suis digne du travail, vous déciderez.

— C’est décidé.

Ils se serrèrent la main en souriant.

— C’est signé, affirma le docteur. Va à la cuisine, tu dois avoir faim.

Notre Tonine te servira à manger. Je vais lui dire un mot.

— Merci !

— Cela me fait plaisir. On va bien s’entendre. As-tu lu les journaux et

feuilleté les livres que je t’avais donnés ?

— Non, je n’ai pas eu le temps avec…

— Je te comprends.

Jean-Baptiste baissa la tête. Il revit le vide de la maison familiale. Il se

ressaisit. Il n’allait tout de même pas s’effondrer en larmes, pas ici, pas

devant le docteur.

— Je te parle des livres et des journaux, car comme tu le sais, le monde

ne va pas bien de ce temps-ci. On ne parle que de la durée prolongée de la

guerre.

Ils avancèrent vers la cuisine.

— Dame Antonine, je vous présente l’aide d’Armand. Il fait désormais

partie de la maison. Je vais en aviser Armand personnellement dès son

retour.

— Bien, monsieur le docteur.

Ce dernier se tourna vers Jean-Baptiste.

— À demain donc, et sois le bienvenu chez nous.

— À demain docteur, merci. Jean-Baptiste inclina la tête.

 

Antonine régnait sur son royaume.

Elle allait et venait dans les vapeurs de choux bouillis et de pain chaud.

Les joues rouges, les gestes souples malgré une certaine corpulence, elle

s’activait au poêle, un gros monument à l’émail brillant couvert de

marmites de fonte et de casseroles en cuivre. Le comptoir de la cuisine était

jonché d’ustensiles, de planches à découper, de plats, d’assiettes, de bols.

Antonine rangeait, lavait, essuyait, parlait, déployait une vive énergie.

— Jean-Baptiste, j’ai connu tes parents, un peu, vous restiez loin. Des

gens bien. Jamais de problème, un beau couple. T’as eu ben de la chance,

mon gars. Les couples qui s’entendent ne sont pas si fréquents que ça. Bon,

voilà la soupe qui va déborder. Assieds-toi. Après ce que tu as vécu, tu dois

avoir faim.

— Euh, oui !

— T’es encore trop secoué. J’sais ce que c’est. Quand j’ai perdu mon

Alphonse – Fons, c’était mon mari –, ça m’a détruit pendant un bon bout de

temps. Mais faut que l’appétit revienne, sinon tu n’as pas de force, pis là tu

tombes. Dans la vie, faut se relever, tu sais ça. Allez, mange ! On fera plus

ample connaissance plus tard. On a le temps. T’es dans une bonne maison

icitte !

Antonine posa des tranches de pain chaud sur la table. En plus, il y avait

du beurre. Du beurre ! Ils en mangeaient rarement à la maison. Antonine servit une soupe aux pois.

— Bon appétit, Ti-Gars ! Tu mangeras icitte, comme Armand. Il n’a pas

l’air de se plaindre du restaurant.

Jean-Baptiste fixa l’assiette fumante. Cela sentait bon, le pain onctueux

chauffait sa main, mon Dieu ! Il y avait encore des petits bonheurs ! Oui, il

était dans une bonne maison. Il regarda au plafond, comme il le faisait

souvent, saluant là-haut, ou ailleurs, ses parents, les remerciant. Jean-

Baptiste savoura le pain. Il était pareil à celui de sa mère, quand elle

boulangeait. L’odeur du pain embaumait alors la maison.

Il découpa des morceaux de pain, les trempa dans la soupe et,

lentement, dégusta.

— Est bonne ma soupe, hein ?

— Délicieuse, Madame.

— Appelle-moi Tonine.

— Non, je ne pourrai pas.

— Comment ça ?

— C’est ainsi.

— Tu m’appelleras comme tu voudras. Te bâdre pas avec ça. Mange !

Jean-Baptiste devait se maîtriser, ralentir, il avait faim, très faim, et

toutes ces nourritures préparées avec amour parfumaient la cuisine.

 

Il neigeait. Le poêle ronflait.

Antonine ajouta une bûche dans le fourneau.

— Le bois, j’te dis qu’on en brûle ! Ça sera une de tes jobs. Tu verras,

ça roule. Mais j’crois que le bois, tu connais. Bon, j’parle. Pis pour la suite,

ce sera un cigare au chou. Oui, monsieur ! Pas de dessert, le docteur évite

les sucreries. Il dit que c’est pas bon pour la santé. Je triche, je lui en fais de

temps en temps. Je lui dis que je ne mets pas beaucoup de sucre, mais du

sirop d’érable. Prêt pour le cigare, jeune homme ?

— Oui, madame Tonine.

— Tonine, bon, c’est déjà mieux. Tu vas y arriver.

Les yeux de Jean-Baptiste parlaient pour lui. Tonine passa la main sur

ses lèvres pour cacher son sourire. Le jeune loup était affamé. Il faudrait le

remplumer. Il était bien bâti, mais trop maigre. Ses yeux vifs et noirs

laissaient deviner une forte personnalité. Il avait la carrure des bûcherons et des pêcheurs, un air un peu sauvage et du brillant dans les yeux. Les

cheveux noirs, les joues creuses, elle le voyait dévorer son plat des yeux

avant de l’attaquer. Un fils comme lui, elle en aurait voulu plusieurs ! Elle

n’avait jamais vu une telle fringale, surtout pas chez les fils du docteur, qui

étaient de bonnes personnes au demeurant, mais qui n’étaient jamais privés

de nourriture. Habitué à la dure, Jean-Baptiste à Jeanne et Alcide avait été

élevé avec amour, cela se voyait. Poli, respectueux, il l’était. Il irait loin,

celui-là !

Le cigare au chou fondait dans sa bouche. Il était comme un chat qui se

lèche les babines. Mon Dieu, quel festin ! Il ne s’attendait pas à cela en

entrant dans la maison.

Tonine lui servit de l’eau. Il but tout en la regardant avec

reconnaissance. Il fit une pause.

La neige tombait en abondance. Cette fois, l’hiver était bien installé. Ici,

cela sentait bon la soupe et les cigares aux choux.

— Je reste au village, ce qui fait que je peux faire les courses sur mon

chemin vers la maison et, quand il y a des extras, je peux travailler plus

tard. Toi, tu habites loin, affirma Tonine.

— Oui, mais on a la vue !

Elle n’osait lui parler de l’avenir, elle se sentait maternelle, elle ne

devait pas l’effaroucher. Tranquillement, elle l’apprivoisait. Le loup venait

de se régaler, elle commençait à gagner sa confiance, mais elle le devinait

encore sauvage, c’était dans sa nature.

— Madame, ça fait longtemps que je n’ai pas mangé ainsi. Je vous

remercie.

— De rien. Jean-Baptiste, tu fais partie de la maison maintenant.

— Faut que je rentre, le chemin ne sera pas bon.

Elle regarda par la fenêtre.

— Sois prudent.

Il se leva, remit son manteau, prit ses mitaines et plaça sa besace sur

l’épaule.

— Attends, t’as de quoi souper ce soir ?

— Ben…

— Avec le peu de couenne que tu as sur le dos, de ce temps-là, le garde-

manger ne doit pas être ben garni chez vous !

Jean-Baptiste baissa la tête.

— Bon, voilà des biscuits à l’érable. Tu m’en diras des nouvelles.

— Merci, madame.

— Tonine !

— Merci, madame Tonine.

— C’est ça, bon retour et à demain !

— À demain.

 

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