Acadissima
Donat
— J ean-Baptiste, je ne suis que l’homme à tout faire de la paroisse, bedeau, sacristain, fossoyeur, croque-mort, diront certains. Je me tiens toujours en retrait. J’observe. Je peux dire que les gens, je les
connais, je les devine même. Un baptême, un enterrement, en quelques
secondes je peux savoir qui est sincère. Je n’ai nul besoin d’écouter les
ragots du village. Je vois ! Note que je ne suis pas mieux que les autres.
Quand tu accompagnes un être jusqu’à sa dernière demeure, tu as le temps
de réfléchir. Surtout quand tu as connu cette personne et que tu creuses sa
tombe ou que tu jettes les pelletées de terre sur son cercueil. Bien sûr que je
pense à moi, à ce que je suis, ce que je vaux, à mes qualités, à mes défauts.
Parfois, dans les allées du cimetière, je surprends des paroles que je
préférerais ne pas entendre. Les gens m’oublient. Près de la tombe, dans le
cortège, ce n’est pas tout le monde qui éprouve du chagrin au départ d’un
être. En marchant dans les allées de l’église, je recueille bien
involontairement des mots de confession. L’isoloir n’arrête pas tous les sons
ni les péchés ! Ce n’est pas toujours drôle, et moi je ne peux pas me
boucher les oreilles. Je me fais discret pourtant. Ça ne me tente pas de
répéter tout ça dans le village. Ce n’est pas leurs affaires ni les miennes et,
comme je viens de le dire, je ne suis pas mieux qu’un autre. Nous sommes
tous à peu près pareils. Ni vraiment bons, ni vraiment mauvais, un peu
lâches parfois, courageux aussi, humains quoi !
La vie, c’est un souffle plus ou moins long, plus ou moins vigoureux, un
souffle solitaire au milieu des autres ou un souffle accompagné de celui
d’un être cher, d’une famille aimante. J’ai tout vu. Je pourrais en raconter,
des histoires ! Mais revenons à toi. Ce qui te préoccupe, c’est Angelaine. Tu
l’aimes, j’ai bien vu que t’avais les yeux à la gadelle. Tu ne sais pas si elle
t’aime. C’est vieux comme le monde et là, tu la vois avec un autre. Voilà,
vous êtes trois, il y a une personne de trop. Je la connais peu, cette belle
jeune fille. Rien à dire. Ses parents ? Entre nous, sa mère est accaparante,
elle aime que les choses aillent à sa manière, elle est contrôlante, autoritaire.
Je l’ai souvent croisée à droite et à gauche et entendue au magasin général.
Sa mère a la réputation d’être distante, est-ce un défaut ? Comme aurait dit
mon oncle Michel, le sage : « C’est une bonne personne, mais elle s’y prend
mal. » Le père, je ne le vois que rarement. Il m’ignore gentiment, c’est
réciproque. Qui aime vraiment parler à un croque-mort ?
Le soupirant se nomme Elfried Bellavance, représentant de commerce,
de Manchester aux États-Unis. Selon moi, c’est un trousse-pet ! Il est
visiblement dans les bonnes grâces de madame. Il se vante de tout ça à
droite et à gauche. Je crois qu’il a fait miroiter à la mère un bon parti pour
sa fille, le bon parti c’est lui-même. Mais, je ne suis pas certain que la mère
ait encore tout son jugement, ceci dit entre nous. Quant à la fille, elle peut
très bien avoir été enjôlée par ce séducteur; d’autant plus que tu n’étais pas
vraiment visible et que, pardonne-moi, tu ne représentais peut-être pas un
espoir de relation à long terme. Imagine une jeune fille qui s’ennuie un peu,
qui voit cet homme fortuné, elle qui n’a personne dans sa vie. Pardonne-
moi encore si je te fais de la peine, mais tu me poses des questions, tu me
demandes mon avis, alors je te dis ce que je pense. Si ça peut t’aider, tant
mieux. Si je te blesse, c’est bien involontaire.
Je ne vois pas d’autre solution, si tu veux en avoir le cœur net, c’est que
vous vous parliez, franchement, tous les deux, Angelaine et toi.
Et puis, la guerre. Bien sûr que tu es jeune, que tu peux y aller, c’est à
toi de voir. Je n’ai rien à te conseiller, c’est ton affaire. C’est trop important,
il y va de ta vie. C’est dangereux, la guerre, très dangereux. Ça peut durer
longtemps. Tu vas me dire, les autres, ils me voient, leurs proches sont là-
bas, sont blessés gravement ou meurent dans les tranchées. Ah ! Que te
répondre ? Je te parle comme à un fils, tu es maître de tes actes. Mais ne va
pas à la guerre pour une déception d’amour. Enfin, tu décideras. Les fils du
docteur sont partis par devoir, ils avaient tout ici pour être heureux. Chaque jour, tu le sais mieux que moi, les parents guettent les nouvelles, tremblent,
espèrent, prient. La guerre a tout changé dans nos vies. Au village, tout est
devenu plus triste. On fait semblant, mais tant que la guerre n’est pas finie,
le cœur n’y est pas. On ne peut se réjouir quand les autres souffrent. Voilà.
Je t’ai dit ce que je pensais. Marchons un peu, veux-tu ?
Jean-Baptiste était surpris. Comment cet homme pouvait-il si bien parler ?
Dans une conversation ordinaire, il était un fils du peuple, mais lorsqu’il se
confiait à cœur ouvert, comme à l’instant, son langage était digne de celui
du curé ou du docteur. Donat était instruit, il avait lu et réfléchi, alors
qu’aux premiers abords on pouvait le prendre pour un homme simple, sans
culture.
Les rayons d’un soleil printanier doraient le cimetière marin. La terre se
gorgeait de douceur. La sève montait dans les arbres. La vie revenait entre
les tombes. Donat observait les croix, les monuments. Il connaissait son
monde, son univers. Il vivait parmi les morts que les vivants oubliaient ou
qu’ils tentaient d’oublier.
Donat et Jean-Baptiste s’arrêtèrent devant la tombe de Jeanne. Ils se
recueillirent. Jean-Baptiste envoya un salut vers le ciel.
Les vagues clapotaient.
Sans cesse, Jean-Baptiste pensait à Angelaine, à sa voix, à ses yeux, à sa
silhouette. Et si elle l’aimait encore ? Comment lui parler ?
De son côté, Donat poursuivait sa réflexion :
— Vois-tu comme c’est beau ? C’est ça, mon Acadie ! C’est la terre et
la mer qui se marient. Le ciel qui caresse les monts. Le vent qui court vers
l’intérieur et qui revient riche de parfums sur les flots. C’est le bateau au
loin et le dur travail des pêcheurs. C’est le paysan là-bas, penché sur la
terre. Ce sont les chevaux, les vaches qui jasent dans nos champs. L’Acadie,
je ne l’ai jamais quittée. Je pense que ceux qui sont ailleurs ne l’ont pas
quittée non plus. Regarde ces noms sur les tombes, ils racontent notre
histoire, notre survivance, nos luttes, nos combats. Là, dans le vent, au
soleil, flottant sous le ciel bleu, le tricolore et son étoile, c’est mon pays.
L’Acadie, c’est ma patrie. Mes mots sont des galets sonores que tous les
vents, les courants et contre-courants ont façonnés. Nos ancêtres sont revenus dans ce pays dont ils furent chassés. Ils nous l’ont redonné. Quand
je vois la mer et le cimetière, la terre et les flots, le ciel sur mon pays, alors
je me dis que nous en avons vu d’autres. On surmontera encore une fois les
épreuves, comme nos aïeux. Aie confiance en toi. Tu es l’Acadie, toi aussi !
Décidément, Donat était surprenant. Fossoyeur poétique, bedeau conseiller,
Acadien dans l’âme, historien du cœur, Donat éveillait l’esprit de Jean-
Baptiste. Pourquoi Donat y était-il allé d’un couplet patriotique acadien ?
Pour lui suggérer que le bataillon acadien, dont tout le monde parlait, serait
l’expression de l’honneur et de la fierté de l’Acadie ? Pour l’encourager à
s’enrôler dans ce bataillon ? Ou simplement par amour de son pays.
— Va ton chemin, réfléchis bien avant d’agir. Si ce que tu fais est bon,
alors avance, mais tu dois en être convaincu. Ne pars pas à la guerre pour
un malheureux frisson d’amour.
Ils retournèrent vers l’église. Ils se quittèrent comme de bons amis
qu’ils étaient.
En marchant vers la maison du docteur, Jean-Baptiste ne savait plus quoi
penser. Il ressentait, plus que jamais, la fierté d’être Acadien, et son
attachement à ce village, même s’il n’était qu’un petit gars de Fond-des-
Brisants.
Sous le vent enivrant, le chant des oiseaux accompagnait Jean-Baptiste
dans ses pensées troublées.
OceanofPDF.com