Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 20 sur 67

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Acadissima

Donat

 

— J ean-Baptiste, je ne suis que l’homme à tout faire de la paroisse, bedeau, sacristain, fossoyeur, croque-mort, diront certains. Je me tiens toujours en retrait. J’observe. Je peux dire que les gens, je les

connais, je les devine même. Un baptême, un enterrement, en quelques

secondes je peux savoir qui est sincère. Je n’ai nul besoin d’écouter les

ragots du village. Je vois ! Note que je ne suis pas mieux que les autres.

Quand tu accompagnes un être jusqu’à sa dernière demeure, tu as le temps

de réfléchir. Surtout quand tu as connu cette personne et que tu creuses sa

tombe ou que tu jettes les pelletées de terre sur son cercueil. Bien sûr que je

pense à moi, à ce que je suis, ce que je vaux, à mes qualités, à mes défauts.

Parfois, dans les allées du cimetière, je surprends des paroles que je

préférerais ne pas entendre. Les gens m’oublient. Près de la tombe, dans le

cortège, ce n’est pas tout le monde qui éprouve du chagrin au départ d’un

être. En marchant dans les allées de l’église, je recueille bien

involontairement des mots de confession. L’isoloir n’arrête pas tous les sons

ni les péchés ! Ce n’est pas toujours drôle, et moi je ne peux pas me

boucher les oreilles. Je me fais discret pourtant. Ça ne me tente pas de

répéter tout ça dans le village. Ce n’est pas leurs affaires ni les miennes et,

comme je viens de le dire, je ne suis pas mieux qu’un autre. Nous sommes

tous à peu près pareils. Ni vraiment bons, ni vraiment mauvais, un peu

lâches parfois, courageux aussi, humains quoi !

La vie, c’est un souffle plus ou moins long, plus ou moins vigoureux, un

souffle solitaire au milieu des autres ou un souffle accompagné de celui

d’un être cher, d’une famille aimante. J’ai tout vu. Je pourrais en raconter,

des histoires ! Mais revenons à toi. Ce qui te préoccupe, c’est Angelaine. Tu

l’aimes, j’ai bien vu que t’avais les yeux à la gadelle. Tu ne sais pas si elle

t’aime. C’est vieux comme le monde et là, tu la vois avec un autre. Voilà,

vous êtes trois, il y a une personne de trop. Je la connais peu, cette belle

jeune fille. Rien à dire. Ses parents ? Entre nous, sa mère est accaparante,

elle aime que les choses aillent à sa manière, elle est contrôlante, autoritaire.

Je l’ai souvent croisée à droite et à gauche et entendue au magasin général.

Sa mère a la réputation d’être distante, est-ce un défaut ? Comme aurait dit

mon oncle Michel, le sage : « C’est une bonne personne, mais elle s’y prend

mal. » Le père, je ne le vois que rarement. Il m’ignore gentiment, c’est

réciproque. Qui aime vraiment parler à un croque-mort ?

Le soupirant se nomme Elfried Bellavance, représentant de commerce,

de Manchester aux États-Unis. Selon moi, c’est un trousse-pet ! Il est

visiblement dans les bonnes grâces de madame. Il se vante de tout ça à

droite et à gauche. Je crois qu’il a fait miroiter à la mère un bon parti pour

sa fille, le bon parti c’est lui-même. Mais, je ne suis pas certain que la mère

ait encore tout son jugement, ceci dit entre nous. Quant à la fille, elle peut

très bien avoir été enjôlée par ce séducteur; d’autant plus que tu n’étais pas

vraiment visible et que, pardonne-moi, tu ne représentais peut-être pas un

espoir de relation à long terme. Imagine une jeune fille qui s’ennuie un peu,

qui voit cet homme fortuné, elle qui n’a personne dans sa vie. Pardonne-

moi encore si je te fais de la peine, mais tu me poses des questions, tu me

demandes mon avis, alors je te dis ce que je pense. Si ça peut t’aider, tant

mieux. Si je te blesse, c’est bien involontaire.

Je ne vois pas d’autre solution, si tu veux en avoir le cœur net, c’est que

vous vous parliez, franchement, tous les deux, Angelaine et toi.

Et puis, la guerre. Bien sûr que tu es jeune, que tu peux y aller, c’est à

toi de voir. Je n’ai rien à te conseiller, c’est ton affaire. C’est trop important,

il y va de ta vie. C’est dangereux, la guerre, très dangereux. Ça peut durer

longtemps. Tu vas me dire, les autres, ils me voient, leurs proches sont là-

bas, sont blessés gravement ou meurent dans les tranchées. Ah ! Que te

répondre ? Je te parle comme à un fils, tu es maître de tes actes. Mais ne va

pas à la guerre pour une déception d’amour. Enfin, tu décideras. Les fils du

docteur sont partis par devoir, ils avaient tout ici pour être heureux. Chaque jour, tu le sais mieux que moi, les parents guettent les nouvelles, tremblent,

espèrent, prient. La guerre a tout changé dans nos vies. Au village, tout est

devenu plus triste. On fait semblant, mais tant que la guerre n’est pas finie,

le cœur n’y est pas. On ne peut se réjouir quand les autres souffrent. Voilà.

Je t’ai dit ce que je pensais. Marchons un peu, veux-tu ?

 

Jean-Baptiste était surpris. Comment cet homme pouvait-il si bien parler ?

Dans une conversation ordinaire, il était un fils du peuple, mais lorsqu’il se

confiait à cœur ouvert, comme à l’instant, son langage était digne de celui

du curé ou du docteur. Donat était instruit, il avait lu et réfléchi, alors

qu’aux premiers abords on pouvait le prendre pour un homme simple, sans

culture.

 

Les rayons d’un soleil printanier doraient le cimetière marin. La terre se

gorgeait de douceur. La sève montait dans les arbres. La vie revenait entre

les tombes. Donat observait les croix, les monuments. Il connaissait son

monde, son univers. Il vivait parmi les morts que les vivants oubliaient ou

qu’ils tentaient d’oublier.

Donat et Jean-Baptiste s’arrêtèrent devant la tombe de Jeanne. Ils se

recueillirent. Jean-Baptiste envoya un salut vers le ciel.

Les vagues clapotaient.

 

Sans cesse, Jean-Baptiste pensait à Angelaine, à sa voix, à ses yeux, à sa

silhouette. Et si elle l’aimait encore ? Comment lui parler ?

De son côté, Donat poursuivait sa réflexion :

— Vois-tu comme c’est beau ? C’est ça, mon Acadie ! C’est la terre et

la mer qui se marient. Le ciel qui caresse les monts. Le vent qui court vers

l’intérieur et qui revient riche de parfums sur les flots. C’est le bateau au

loin et le dur travail des pêcheurs. C’est le paysan là-bas, penché sur la

terre. Ce sont les chevaux, les vaches qui jasent dans nos champs. L’Acadie,

je ne l’ai jamais quittée. Je pense que ceux qui sont ailleurs ne l’ont pas

quittée non plus. Regarde ces noms sur les tombes, ils racontent notre

histoire, notre survivance, nos luttes, nos combats. Là, dans le vent, au

soleil, flottant sous le ciel bleu, le tricolore et son étoile, c’est mon pays.

L’Acadie, c’est ma patrie. Mes mots sont des galets sonores que tous les

vents, les courants et contre-courants ont façonnés. Nos ancêtres sont revenus dans ce pays dont ils furent chassés. Ils nous l’ont redonné. Quand

je vois la mer et le cimetière, la terre et les flots, le ciel sur mon pays, alors

je me dis que nous en avons vu d’autres. On surmontera encore une fois les

épreuves, comme nos aïeux. Aie confiance en toi. Tu es l’Acadie, toi aussi !

 

Décidément, Donat était surprenant. Fossoyeur poétique, bedeau conseiller,

Acadien dans l’âme, historien du cœur, Donat éveillait l’esprit de Jean-

Baptiste. Pourquoi Donat y était-il allé d’un couplet patriotique acadien ?

Pour lui suggérer que le bataillon acadien, dont tout le monde parlait, serait

l’expression de l’honneur et de la fierté de l’Acadie ? Pour l’encourager à

s’enrôler dans ce bataillon ? Ou simplement par amour de son pays.

— Va ton chemin, réfléchis bien avant d’agir. Si ce que tu fais est bon,

alors avance, mais tu dois en être convaincu. Ne pars pas à la guerre pour

un malheureux frisson d’amour.

Ils retournèrent vers l’église. Ils se quittèrent comme de bons amis

qu’ils étaient.

 

En marchant vers la maison du docteur, Jean-Baptiste ne savait plus quoi

penser. Il ressentait, plus que jamais, la fierté d’être Acadien, et son

attachement à ce village, même s’il n’était qu’un petit gars de Fond-des-

Brisants.

Sous le vent enivrant, le chant des oiseaux accompagnait Jean-Baptiste

dans ses pensées troublées.

 

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