Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 47 sur 67

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Acadissima

Alfred James

 

U n militaire étrange apparut à la lisière de la forêt. On ne pouvait identifier son régiment. Il portait une sorte d’escabeau et une boîte en bois.

Il observa longtemps les bûcherons. Il semblait particulièrement

intéressé par les chevaux. En cette fin d’après-midi, une clarté dorée

soulignait les traits du paysage, les ombres et les lumières de la forêt.

L’homme ouvrit son escabeau. Il installa un rectangle blanc dessus. De

sa boîte, il sortit des pinceaux, une palette. Il commença à peindre. Les

soldats reprirent leur travail et l’oublièrent. Les chevaux donnaient le

meilleur d’eux-mêmes, les hommes, eux aussi, étaient à la peine.

Certains se demandaient pourquoi un peintre perdait son temps à

reproduire leurs activités qu’eux-mêmes considéraient comme banales, sans

grand intérêt, si ce n’est de sortir de la montagne ce bois qui résistait de

toutes ses forces, de l’abattage jusqu’au sentier. L’homme peignit durant des

heures. Quand les bûcherons épuisés et les chevaux tout aussi éreintés

eurent fini leur travail, Cyprien et Jean-Baptiste s’avancèrent.

— Moi, c’est Cyprien, lui, Jean-Baptiste.

— Bonjour, Alfred James Munnings, artiste-peintre, au service de Sa

Majesté.

Jean-Baptiste et Cyprien regardèrent le tableau. Cyprien le trouvait «

pas pire », Jean-Baptiste resta bouche bée. Les chevaux et les hommes,

c’était exactement ça ! Le peintre avait capté la lumière voilée qui dorait les harnais, les longes, les chevaux avec un filet de soleil sur leur crinière et

leur queue.

Quatre puissants chevaux arrachaient la lourde remorque chargée de

billots sur laquelle un homme au chapeau guidait l’équipage. Monsieur

Munnings regardait Jean-Baptiste dont les yeux brillaient 1.

— Ça vous plaît ?

Le peintre avait un doux accent anglais, cela changeait de tous les

ordres rudes qui pleuvaient souvent dans cette langue.

— Vous avez de la chance ! lança Jean-Baptiste.

— Ah oui ?

— Oui. C’est si beau. J’aimerais savoir peindre comme vous.

— Faut étudier…

Étudier. Jean-Baptiste sourit. Il en avait trop à dire, étudier ! Si

seulement il avait pu étudier plus longtemps ! Il avait honte de son

ignorance. Ce tableau d’une si grande beauté, lui, il ne serait jamais capable

de le peindre.

Le peintre lui confirmait sa pauvreté, son manque d’éducation, l’univers

auquel il n’aurait jamais accès.

« Faut étudier, bien sûr, monsieur. Vous avez raison, mais nous n’avons

pas l’argent ». Il ne lui dirait pas cela, au peintre.

— J’ai voulu m’engager, moi aussi. On m’a jugé inapte. Alors, me

voilà. Je fais ce que je peux, c’est moins éprouvant que vous.

Son accent anglais donnait une finesse à ses mots en français.

Cyprien était retourné auprès des autres bûcherons. Jean-Baptiste

contemplait encore le tableau, ce qui, visiblement, plut au peintre.

— Oui, vous avez de la chance, monsieur.

— C’est-à-dire ?

— Je ne sais pas… Vous voyez la lumière.

— Ah !

— La lumière, elle reste sur votre toile. Nous, on coupe, on abat, on

s’en va. Après, que reste-t-il ?

Jean-Baptiste salua le peintre.

Il grava le tableau en lui. Il y avait bien quelques tableaux dans l’église

de Piligan, mais ce n’était pas la réalité. Le docteur Grandmaison avait

surtout des gravures aux murs. Elles étaient intéressantes, mais sans couleurs. Ici, le peintre avait su capter la lumière fugace, saisir l’instant, lui

donner de la permanence. Ce fut l’émotion de Jean-Baptiste et aussi sa

tristesse de se savoir si petit devant l’univers, celui de la nature, celui de la

connaissance, des livres, de la peinture, des arts. Heureusement que ses

compagnons ne pensaient pas comme lui, sinon le travail n’avancerait pas.

— Grouille-toi, Jean-Baptiste ! On rentre. La soupe va refroidir.

Jean-Baptiste se dépêcha de rejoindre l’équipage qui peinait sur la sente

forestière. En arrière, le peintre rangea sa palette, plia son chevalet, referma

sa boîte de peinture. La lumière s’était évanouie. Il restait toute la clarté sur

une toile, un moment de la vie dans les bois, une scène pour raconter le

labeur des jours, pour donner de la durée à une émotion lumineuse.

 

C’était le matin du côté de Labergement-Sainte-Marie, du lac de Saint-

Point. La brume se levait sur le lac endormi. Des nuées diaphanes

s’arrachaient des arbres perlant les rameaux de gouttes cristallines, les

rouges se mariaient aux ocres. Jean-Baptiste se pensait en Acadie.

Les épicéas, d’un vert sombre et luisant, habillaient les montagnes.

Dans les prés chantaient les clarines des vaches à la robe pie rouge. Un

clocher réunissait autour de lui les solides fermes aux vastes granges. Jean-

Baptiste était au cœur de la Comté, terre frontalière qui liait deux pays, la

France et la Suisse, en une seule montagne, le Jura de verdure et d’eaux

mystérieuses.

Devant ce paysage si pur, Jean-Baptiste pensait à Angelaine. Il

partageait son bonheur avec elle. Il eut un frisson. Jean-Baptiste avait cru

découvrir très tôt dans l’enfance que le diable n’aimait pas le bonheur.

Depuis, chaque fois qu’une paix intérieure l’habitait, il essayait d’en

contenir la plénitude, de peur de la voir s’échapper, comme si une force

maléfique tentait chaque fois de faire vaciller l’équilibre fragile, la sérénité

si chèrement acquise. Enfant, même s’il rayonnait de joie, c’est en adulte

qu’il se méfiait de celui que tout jeune il nommait alors le diable qui

s’ingéniait à détruire le bonheur, et qui était follement jaloux de la beauté.

Mais en dehors du catéchisme appris par cœur, le diable existait-il ? Il

fallait croire que oui. Qui d’autre que lui pouvait si cruellement s’agiter

dans cette guerre fratricide ? Le diable, dont on prononçait le nom, à voix

basse, djable en Acadie ou diaîle, mâtan, en Comté.

Éprouvant un bonheur contenu, Jean-Baptiste grava en son cœur sa

Comté canadienne.

 

Quelques jours plus tard, sur un chantier de bois près de Rochejean,

Cyprien et Jean-Baptiste retrouvèrent Munnings.

Sur le chevalet, à l’ombre, il y avait un tableau de lumière et de vie. Au

loin, on distinguait un clocher en dôme, une imposante maison au toit en

demi-croupe, la place d’un village, un monument, des chevaux parqués. Un

Canadien, chapeau kaki à larges bords, foulard rouge, pantalons kaki,

conduisait des chevaux vers l’abreuvoir. À l’arrière-plan, un ciel d’été

chargé de nuages pesait sur la forêt couvrant la montagne. Sur la place

chauffée au soleil, un soldat français, vêtu de l’uniforme bleu horizon,

marchait le bras en bandoulière tandis que passaient une dame à la longue

robe et un homme portant un panier. Un chien se tenait à l’ombre, il

observait la scène. En silence, Jean-Baptiste admirait la toile 2. Mais ce

n’était pas exactement ce qu’il avait sous les yeux.

Il était intrigué. Le tableau représentait une scène composée d’éléments

tirés de paysages différents.

Jean-Baptiste se tourna vers le peintre.

— Oh ! It is you again! Jean-Baptiste, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Vous aimez ?

— Oui. Tout.

— Les chevaux ?

— Oui, tout.

Jean-Baptiste regarda de nouveau le tableau, c’était bien un village, ou

une petite ville de la région, laquelle ? C’était bien d’ici, mais où ?

Dans l’esprit du peintre.

C’était aussi beau que la réalité. Magique ! Ce peintre ne copiait pas, il

racontait, se dit Jean-Baptiste. Un conteur joue avec la réalité, les mots,

comme le peintre avec les formes et les couleurs, finalement tout comme

chacun ou chacune, soldats ou paysans, petits ou grands, nous sommes des

artistes de nos paysages, de nos vies, découvrit Jean-Baptiste.

— Hey ! Jean-Baptiste, t’es où ? demanda Cyprien d’une voix élevée.

— Je rêvais.

— Tu jongles pas mal pour un soldat, faut qu’on la gagne cette guerre !

Allez, on repart !

— Plus tard, Cyprien, on dira : « Le tableau, c’était exactement ça ! »

— Ça quoi ?

— La lumière, les maisons, la vie à c’t’heure même.

— Ah ben ! Grouille-toi ! Faut y aller !

— Saisir le temps ! Le fixer, c’est important.

— Oh là ! Reviens sur terre, bonhomme poète ! En route ! On va se

faire achaler par l’officier !

— Au revoir, monsieur le peintre, et merci.

À regret, Jean-Baptiste s’éloigna. Il regarda de nouveau la place, se

tourna vers le peintre, sourit et rejoignit Cyprien qui hâtait le pas.

Il aurait tant aimé qu’Angelaine soit à ses côtés. Il lui aurait dit :

— Admire cette lumière sur nos amis les chevaux, vois le luisant de

leurs poils, leurs yeux attentifs, le chien calme à l’ombre, cet enfant au béret

bleu qui sait où il va et cette femme près de la statue, c’est la vie, ma vie en

ce moment, la vie si belle et si fugace.

 

Ce n’était qu’une scène quotidienne qui aurait pu se fondre dans l’oubli.

Cette simplicité du paysage, ce village comtois au cœur de l’été, les

chevaux, le soldat canadien, les villageois, la forêt, tout se fixait dans

l’esprit de Jean-Baptiste, plus même, dans son âme. Ici vibrait la Comté,

son âme discrète et prenante. À cet instant, Jean-Baptiste sut que cette terre

comtoise, il la regretterait, parce qu’il l’aimait.

 

Peu de temps après, Jean-Baptiste apprit que Munnings était aveugle de

l’œil droit et que par trois fois, en Angleterre en 1914, l’armée avait refusé

de l’engager3.

 

1. Pour voir le tableau Four-Horse Team in the Forest :

https://www.warmuseum.ca/collections/artifact/1016779/?

q=artist%3AMunnings%2C+Sir+Alfred+James&page_num=1&item_num=22&media_irn=56045

57.

2. Pour voir le tableau Watering Horses (Study) :

https://www.warmuseum.ca/collections/artifact/1016764/?

q=artist%3AMunnings%2C+Sir+Alfred+James&page_num=1&item_num=5&media_irn=560455

8.

3. Tim COOK et Anna ENGLAND, op. cit., p. 4.

 

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