Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 8 sur 67

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Acadissima

Le grand départ

 

 

S ur un sentier de neige immaculée, tiré par un cheval fringant, glissait un corbillard noir. Jean-Baptiste regardait par la fenêtre. L’émotion le saisit. Il reconnut la

silhouette bien emmitouflée de Donat à David, le manteau lourd, la tuque

enfoncée, les grosses mitaines et, surtout, il reconnut Champion, le solide

cheval canadien qui parcourait à grandes foulées le chemin qu’il connaissait

si bien.

Jean-Baptiste sortit. Il avança vers eux. La carriole s’immobilisa.

— Salut ! Donat fit un signe de la main.

— Salut, Donat.

Donat, gêné, les yeux à terre, tendit la main à Jean-Baptiste.

— Ta mère, ma femme et moi, on l’aimait bien, pis ton père itou. C’est

ben triste, mon gars.

Il se tourna vers la boîte en bois arrimée sur la carriole. Champion

bougeait dans les brancards. Jean-Baptiste vint le caresser. Champion était

né dans l’enclos à gauche. Champion, c’était l’enfance joyeuse, les grandes

randonnées dans les collines en arrière, les voyages de bois l’hiver, c’était le

compagnon des trajets vers Piligan, le visage que l’on saluait dès que l’on

sortait de la maison le matin. C’était une flambée de souvenirs chéris, de

promenades en carriole, c’était un ami pour Jean-Baptiste. Ces deux-là se

tenaient tout proches, l’un comprenant l’autre. Champion, bâti comme une charpente puissante, les yeux vifs, se frottait contre Jean-Baptiste qui ne put

retenir ses larmes.

Donat fit semblant de ne rien voir, tant son cœur à lui aussi se brisait. Il

dégagea la neige des patins, pour se donner un air d’homme au travail, mais

les patins n’avaient pas besoin d’être nettoyés. Donat regarda la baie, le

bordage glacé, l’eau libre, la neige qui volait au vent comme de l’écume.

Donat avait toujours aimé se rendre ici, mais cette fois, c’était trop

douloureux. Lorsque le père était parti, au moins il y avait la mère et le fils

et puis Champion.

Là, il appréhendait la mise en bière. Il avait bien arrimé la boîte,

maintenant il devait affronter le moment difficile.

C’est avec un sanglot que Jean-Baptiste caressa encore une fois

Champion et qu’il rejoignit Donat à l’arrière de la carriole.

— On y va ?

Jean-Baptiste opina. Tous deux transportèrent la boîte à l’intérieur.

C’était un cercueil on ne peut plus simple, en bois, sans aucune décoration.

Donat enleva sa tuque.

Ils déposèrent la boîte le long du lit. Donat se signa.

— On va dire un Pater et un Ave. J’suis pas curé, mais ta mère ne peut

pas partir comme ça de chez vous.

À voix basse, Donat murmura les prières. Jean-Baptiste, la gorge serrée,

les sanglots retenus, articula quelques mots.

Donat sortit une couverture du cercueil.

— Je vais protéger ta mère. Son visage est encore si beau.

— Attends, lança Jean-Baptiste.

Il s’avança, replaça les doux cheveux bouclés de sa mère, lui caressa

très lentement le visage.

— Au revoir, maman, au revoir, Jeanne…

Délicatement, Donat recouvrit le corps de Jeanne. Tous deux le

glissèrent dans le cercueil. Donat cloua le couvercle. Les coups résonnaient

dans la tête de Jean-Baptiste. Chaque clou l’affligeait, comme ceux de la

croix du Christ, pensa-t-il. C’était donc cela, l’agonie ? Le calvaire ?

Le lit était vide, restait l’empreinte en creux. Ils levèrent le cercueil. Il

était léger.

Ils sortirent le cercueil de la maison. C’était la dernière fois que Jeanne

franchissait la porte de la vie, elle entrait dans l’autre monde. Les larmes voilaient les yeux de Jean-Baptiste.

Le cheval les accueillit avec des coups de tête. Jean-Baptiste l’observa.

Avait-il deviné ? Il était sérieux, se doutait-il de quelque chose ? Donat

attacha solidement le cercueil.

Pour une ultime fois, Jeanne repassait par le chemin de la maison.

Jean-Baptiste la revoyait revenant de Piligan, les cheveux flottant dans

le vent marin, la longue robe, les paniers chargés des emplettes faites au

magasin général et de fleurs de bords de chemin, de plantes pour les tisanes

ou les décoctions médicinales. Il pensait à son sourire lumineux, à ses yeux

clairs et amoureux quand elle découvrait le père et le fils autour de la

maison.

Donat et Jean-Baptiste allaient se saluer, mais Jean-Baptiste ne pouvait

quitter sa mère, il était semblable à un bateau qui ne peut lâcher le quai,

remonter les amarres, il y avait un lien qui ne pouvait se briser ici et

maintenant. Donat comprit.

— Veux-tu nous accompagner au village ?

Ce « nous » toucha Jean-Baptiste droit au cœur. Ce « nous », c’était

maman, Donat, et Champion.

Jean-Baptiste fila dans la cuisine, saisit son manteau, ses mitaines, sa

tuque, sa besace et ferma la porte de la maison.

Au passage, il salua Champion d’une caresse sur le chanfrein.

Jean-Baptiste s’assit à droite de Donat.

À peine une touche sur les guides et le cheval dégagea la voiture de la

neige. Ils descendirent le chemin vers la mer.

Jean-Baptiste et Donat gardèrent le silence tout le long du trajet. Le ciel

jouait dans les gris bleus ourlés de noir dans le lointain. Le vent annonçait

de la neige, peut-être demain, pour l’enterrement. Qu’importe, pour

l’instant les sabots frappaient la neige battue du chemin, ils allaient dans un

balancement régulier, réconfortant.

Dans la rue Principale, ils croisèrent quelques personnes qui toutes

s’arrêtèrent pour se signer et lever leur chapeau. Le cheval connaissait le

chemin, les muscles saillants et vigoureux, il avançait avec noblesse.

Ils arrivèrent à l’arrière de l’église. Le cheval s’immobilisa de lui-

même.

— On va rentrer le cercueil. Donat ne disait pas la boîte, quand il y avait

un corps entre les planches. Il restera là pour la nuit.

Ils ôtèrent leur tuque et entrèrent dans la sacristie. Donat avait déjà

placé les tréteaux en bois. Ils déposèrent le cercueil dessus. Donat se signa,

Jean-Baptiste caressa le cercueil et ils sortirent.

Jean-Baptiste rejoignit Champion, le flatta. Le cheval était heureux.

Cette joie réconfortait Jean-Baptiste en même temps que le chagrin le

minait.

— C’est le meilleur cheval que j’aie eu, confia Donat.

— Merci d’en prendre soin, répondit Jean-Baptiste.

— C’est lui qui prend soin de moi ! Je ne lui ai jamais infligé un coup.

Jamais. Pis je lui en donnerai jamais. Trop fin pour ça.

Ils se regardèrent.

— À demain, Jean-Baptiste.

— Merci, Donat.

— On sera là, pour l’enterrement, dit-il en montrant le cheval.

Ce « on » fit plaisir à Jean-Baptiste qui reprit le chemin du retour,

soulagé d’avoir accompagné sa mère jusqu’au bout et d’avoir eu du

réconfort. Tout n’était pas perdu malgré la détresse, il y avait encore de

bonnes personnes, Donat entre autres et un Champion, comme jadis, franc,

solide, généreux.

Jean-Baptiste marcha tout droit, sans regarder les maisons.

 

Un foyer vide l’attendait, mais il lutterait contre la douleur. Le lendemain, il

devrait se montrer digne de ses parents, être fort comme eux, être fort

comme Champion.

 

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