Acadissima
Donat, j’ai à te parler
— T u es donc bien sérieux, Jean-Baptiste ! — Ma décision est prise. Je pars à la guerre.
— Chagrin d’amour ?
— Peut-être, et puis le devoir. Je ne peux pas rester ici à travailler chez
le docteur alors que ses enfants se battent pour nous. J’y ai bien pensé ces
jours-ci. Des pères de famille se sacrifient, je ne peux pas me dérober.
— C’est ton choix.
— Donat, j’ai des services à te demander
— Je t’écoute.
— Je suis allé rencontrer les agents recruteurs. C’est sérieux, un
engagement. Accepterais-tu d’être mon répondant, s’il m’arrivait quelque
chose là-bas ? Quelqu’un que l’on peut prévenir, qui peut s’occuper de mes
affaires…
— Si je peux te rendre ce service, volontiers. Tu n’as pas pensé au
docteur ? C’est un notable.
— Non, il a d’autres soucis. Et j’ai confiance en toi. Tu m’as toujours
accueilli avec respect et attention. Je souhaiterais que tu prennes soin de
notre maison – j’ai encore du mal à dire « ma » maison. Tu pourrais y
habiter quand ça te tente. En plus, Champion se retrouverait chez lui. Il
serait heureux.
— Heureux sans toi ? Pas tout à fait. Tu me donnes des responsabilités,
mon cher. Je ne suis pas si jeune. D’un autre côté, ma femme, je suis sûr
qu’elle aimerait passer de beaux jours chez vous. Je veux dire, chez toi.
L’hiver, je ne pense pas. Après ce que tu as vécu. Pour moi, c’est oui à tout.
Pour la maison, je vais en parler avec ma moitié, suis certain qu’elle sera
d’accord.
— Donat, dès demain je vais signer les papiers. Il y aura une visite
médicale. Je te tiendrai au courant. Ah, oui ! Il est fort possible que l’on soit
deux du village à partir. Cyprien de Grandpré a dit que si je pars, il part
aussi. Lui, il veut voir du pays. Je ne suis pas sûr que ça soit la bonne façon.
Il est des pays d’où l’on ne revient pas, des voyages sans retour.
— Le Cyprien, il veut peut-être « boire » du pays. Il va être servi là-bas.
Lui qui n’aime pas l’eau ! Un bon gars, un peu fort sur la boisson tout de
même. Moi, si j’avais ton âge, dans ta situation, je pense bien que je
partirais, pour faire mon devoir, parce que la guerre et la vie militaire, le
peu que j’en vois, ne sont pas du tout mon genre. Oui, c’est vraiment une
grosse nouvelle. Ça va jaser dans le village.
— Ça, je m’en moque, il peut penser ce qu’il veut, le village.
— Tu les aimes pas, les gens d’ici ?
— Pas plus que ça. Ils nous ont toujours regardé de haut, nous autres de
Fond-des-Brisants. Je ne parle pas de tout le monde. Toi, le docteur,
quelques-uns. Il y a des gens à deux faces. Tu les vois mieux que moi, à
confesse, à l’église, au cimetière, pis dans la rue. C’est pas mon affaire. Je
suis bien dans le bois, en mer, avec les chevaux, dans notre maison. Cela
me fera de la peine de te quitter et de fermer la porte derrière moi.
— Va, Ti-Gars, compte sur moi. Ne te retourne pas, fais ce que dois.
— Merci, Donat. Je reviendrai pour les « au revoir ».
OceanofPDF.com