Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 24 sur 67

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Acadissima

Donat, j’ai à te parler

 

 

— T u es donc bien sérieux, Jean-Baptiste ! — Ma décision est prise. Je pars à la guerre.

— Chagrin d’amour ?

— Peut-être, et puis le devoir. Je ne peux pas rester ici à travailler chez

le docteur alors que ses enfants se battent pour nous. J’y ai bien pensé ces

jours-ci. Des pères de famille se sacrifient, je ne peux pas me dérober.

— C’est ton choix.

— Donat, j’ai des services à te demander

— Je t’écoute.

— Je suis allé rencontrer les agents recruteurs. C’est sérieux, un

engagement. Accepterais-tu d’être mon répondant, s’il m’arrivait quelque

chose là-bas ? Quelqu’un que l’on peut prévenir, qui peut s’occuper de mes

affaires…

— Si je peux te rendre ce service, volontiers. Tu n’as pas pensé au

docteur ? C’est un notable.

— Non, il a d’autres soucis. Et j’ai confiance en toi. Tu m’as toujours

accueilli avec respect et attention. Je souhaiterais que tu prennes soin de

notre maison – j’ai encore du mal à dire « ma » maison. Tu pourrais y

habiter quand ça te tente. En plus, Champion se retrouverait chez lui. Il

serait heureux.

— Heureux sans toi ? Pas tout à fait. Tu me donnes des responsabilités,

mon cher. Je ne suis pas si jeune. D’un autre côté, ma femme, je suis sûr

qu’elle aimerait passer de beaux jours chez vous. Je veux dire, chez toi.

L’hiver, je ne pense pas. Après ce que tu as vécu. Pour moi, c’est oui à tout.

Pour la maison, je vais en parler avec ma moitié, suis certain qu’elle sera

d’accord.

— Donat, dès demain je vais signer les papiers. Il y aura une visite

médicale. Je te tiendrai au courant. Ah, oui ! Il est fort possible que l’on soit

deux du village à partir. Cyprien de Grandpré a dit que si je pars, il part

aussi. Lui, il veut voir du pays. Je ne suis pas sûr que ça soit la bonne façon.

Il est des pays d’où l’on ne revient pas, des voyages sans retour.

— Le Cyprien, il veut peut-être « boire » du pays. Il va être servi là-bas.

Lui qui n’aime pas l’eau ! Un bon gars, un peu fort sur la boisson tout de

même. Moi, si j’avais ton âge, dans ta situation, je pense bien que je

partirais, pour faire mon devoir, parce que la guerre et la vie militaire, le

peu que j’en vois, ne sont pas du tout mon genre. Oui, c’est vraiment une

grosse nouvelle. Ça va jaser dans le village.

— Ça, je m’en moque, il peut penser ce qu’il veut, le village.

— Tu les aimes pas, les gens d’ici ?

— Pas plus que ça. Ils nous ont toujours regardé de haut, nous autres de

Fond-des-Brisants. Je ne parle pas de tout le monde. Toi, le docteur,

quelques-uns. Il y a des gens à deux faces. Tu les vois mieux que moi, à

confesse, à l’église, au cimetière, pis dans la rue. C’est pas mon affaire. Je

suis bien dans le bois, en mer, avec les chevaux, dans notre maison. Cela

me fera de la peine de te quitter et de fermer la porte derrière moi.

— Va, Ti-Gars, compte sur moi. Ne te retourne pas, fais ce que dois.

— Merci, Donat. Je reviendrai pour les « au revoir ».

 

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