Acadissima
Seul à la maison avec le souvenir du père
L a maison était froide et humide. Jean-Baptiste posa le panier sur la table. Tonine y avait mis un gros morceau de pain, des œufs dans le vinaigre,
un pâté dans un pot en verre et du chocolat. Jean-Baptiste sourit. Il plaça le
pâté près de la fenêtre, au frais. Il alluma le feu. Le bois sec partit aussitôt.
Au fond du panier, il y avait quelques journaux, sûrement une attention du
docteur.
Jean-Baptiste soupira. Il regarda par la fenêtre. Le paysage était
grandiose, comme toujours. D’autres l’auraient trouvé peut-être austère,
rude, trop impressionnant.
Au loin, c’était la mer libre. Après une étendue chaotique de glaces
enchevêtrées par la marée et portées par les courants, les bouscueils
composaient un relief de tourelles, de fortifications, de murs détruits.
C’était le paysage de son enfance.
Si l’on s’en approchait, on pouvait entendre la mer brasser les glaces à
la dérive, les blocs plus petits s’entrechoquaient en un bruissement de verre
cassé, secoué ; une musique cristalline des flots et de la marée.
Jean-Baptiste saisit la grande pelle à neige, au coin de la galerie. Il
commença à s’ouvrir un chemin vers la grange où il remisait du bois coupé.
Il prit son temps, rien ne pressait. Il n’était pas amputé. Il n’avait pas
froid. Il pensa au corps de sa mère dans le charnier. Le visage triste, il
pelleta. Il retrouva son entrain. Un bon souper l’attendait. La fumée sortait de la cheminée, la maison serait chaude. Et en plus, il avait de la lecture
devant lui. Il était à mi-chemin dans le déblayage quand il repensa à ce que
lui avait dit Armand : un cheval ? Il avait besoin d’un cheval. Et surtout,
d’une compagne.
Pour le cheval, il y avait tout l’équipement dans la grange, qui servait
aussi d’étable. Son père utilisait la carriole pour se rendre au village et
surtout pour le conduire à l’école, quand Jean-Baptiste était petit. Il
repensait à ces jours de bonheur. Il revoyait les chevaux de son enfance,
avant le décès de son père. Heureusement restait Champion pour les grands
travaux. Jeanne ne pouvait tout faire, elle avait réduit le train de la maison
et c’est ainsi que Champion passait plus de la moitié de son temps chez
Donat.
Un souvenir triste arrivait toujours à se faufiler dans l’esprit de Jean-
Baptiste. Il veillait à ne pas dériver avec lui vers de sombres pensées. Après
tout, il faisait beau.
Sur la gauche, il y avait le caveau aux légumes, ou cavreau, creusé par
ses parents. Il était bas, couvert de terre ; l’été il se dissimulait sous le vert
de son toit, l’hiver sous la neige d’où émergeait un conduit d’aération. Un
monticule, une porte basse en bois, on le distinguait par sa masse aux
contours estompés par le temps, la végétation ou la neige.
Lorsque Jean-Baptiste atteignit la grange, il s’accorda une pause. Il
ouvrit la porte, tout était intact, cela sentait bon la paille, le foin ; les outils
étaient à leur place, les scies de tout genre, godendart, pioches, marteaux,
masses, enclume et toiles d’araignée sur les poutres, aux fenêtres, toiles que
l’on gardait pour éviter les insectes en été. Il y avait toujours cette lumière
tamisée qui soulignait le dessin géométrique des toiles d’araignée aux
carreaux.
Combien de jours Jean-Baptiste avait-il passés ici à observer son père
travailler, réparer les sangles, les harnais, les outils ? Son père savait tout
faire et lui avait tout enseigné, Jean-Baptiste avait retenu ce qu’il pouvait.
Dans cette grange, Alcide était présent plus que partout ailleurs. S’il fermait
les yeux, Jean-Baptiste le revoyait, solide, sérieux et aussitôt souriant
lorsqu’il apercevait son fils.
Jean-Baptiste leva les yeux vers le grenier où l’on entassait le foin et la
paille. Il regardait aussi au-delà, vers ses parents en allés, pour les
remercier. Il les sentait en ce moment proches, vivants, près de lui, à ses
côtés.
— Un cheval ? Peut-être. L’idéal serait d’avoir Champion ici, tout le
temps.
Jean-Baptiste ferma la porte et retourna vers la maison. La brunante
s’en venait, la journée avait été pleine.
Du haut de la galerie, il admira la contrée.
La mer, le soleil couchant qui irisait l’horizon d’or, là-bas, le clocher,
les maisons, à gauche et en arrière, la forêt ; il y a peu, il avait erré dans ce
monde de blancheur poudreuse et déroutante. Il entra chez lui.
Le lendemain matin, après une nuit tourmentée par des cauchemars d’un
monde enseveli sous la neige, Jean-Baptiste entendit le vent tourbillonner
autour de la maison.
La neige tombait encore et encore. Le chemin vers la route était de
nouveau effacé. Tout le travail d’hier était à reprendre. L’hiver revenait à la
charge. Le temps le ramenait à son errance dans la tempête. Il patienterait
jusqu’à ce que le vent se calme. Il n’allait pas s’exposer aux risques, le
docteur et Armand comprendraient.
Il mit du bois dans le poêle, la braise était rouge, la bûche de la veille
finissait de se consumer.
Un cheval ? Jean-Baptiste ne pouvait pas vivre sur place sans un cheval. Il y
avait trop de travail pour un homme seul. Il aimait la maison, jamais il ne
pourrait la quitter. Son père l’avait bâtie uniquement avec l’aide d’un
cheval, lui contait-il, alors que Jean-Baptiste n’était qu’une promesse dans
le ventre de sa mère. Alcide avait choisi les arbres les plus hauts, les plus
droits, de beaux pins qui s’alignaient encore fièrement même couchés. La
maison conservait sa fraîcheur en été, sa chaleur, relative, en hiver.
Le père avait tout prévu, la lumière du matin sur l’évier en bois, la vue
sur la mer, sur la forêt, une petite fenêtre de chaque côté, le puits, creusé
avant toute chose, une eau claire, toujours froide, jamais gelée, haussée
grâce à la pompe jusque dans la maison.
Une cave, qui, à la différence du cavreau, était accessible par une trappe
dans la cuisine et une porte extérieure par où l’été on rentrait du bois et des
légumes.
Cette maison était comme une compagne. Les arbres qui l’entouraient,
Jean-Baptiste les avait, pour certains, vus être plantés, croître et être
soignés. Il y avait la prairie pour les chevaux, la grange, le poulailler attenant, les poules qui picoraient à la belle saison, les pommiers plus loin
et leurs fleurs printanières pareilles à des nuées de papillons nacrés dans le
ciel entre terre et mer. Ici, c’était chez lui, ses racines, son histoire, ce qui
lui restait de famille, celle qu’il aurait peut-être un jour à faire renaître,
pensa-t-il songeur.
Non, ce matin, il ne pouvait pas marcher vers Piligan, on ne distinguait
même pas la route. Le vent courait, il plaquait la neige sur le flanc des
arbres, figés comme des sentinelles pétrifiées dans leur uniforme noir et
blanc, ne cessant de hocher la tête comme pour s’ébouriffer. Une armée de
bois essayait d’arrêter les rafales qui l’assaillaient.
Il neigea à cœur de jour. Inutile de tenter de dégager un chemin, même
vers la grange, tout était aussitôt à reprendre. Jean-Baptiste fit du ménage
dans la maison, puis il plongea dans un livre du docteur. Malgré son talent,
Francis Jammes ne put retenir toute son attention et il somnola au coin du
feu une partie de l’après-midi.
La noirceur vint très tôt.
Jean-Baptiste alluma une bougie, il s’assit à la table. Il soupa avec du pâté
et du pain de Tonine. Au bout de la table étaient rangés les journaux du
docteur, ainsi que les livres.
Le vent criait autour de la maison. Il se souvenait des tempêtes de son
enfance, mais depuis le décès de sa mère, la violence des vents lui paraissait
plus grande.
Après le décès du père, quand ils n’avaient plus de cheval, cela devint
plus difficile, mais à deux, Jeanne et lui, ils s’en sortaient.
Il repensa à Angelaine. Il s’imaginait vivre avec elle dans cette maison,
et même plus, faire revivre la maison, élever des enfants dans ce paysage
grandiose. Il se sentait petit face à Angelaine qui lui prêtait peu d’attention.
Un Jean-Baptiste sculpté à longueur d’hiver auprès de son père à bûcher
dans le bois, devançant l’aube, rentrant à la noirceur, à relever les filets sur
les bateaux de pêche. Ce Jean-Baptiste sans instruction, elle semblait
l’oublier et lui ne savait comment l’aborder ni quoi lui dire. Entre eux, il y
avait un mur que le temps renforçait.
Il poussa son assiette, but un peu d’eau. La neige collait aux vitres. Il
prit les journaux. Il commença à lire à la lueur de la bougie.
Il ne parvint pas à se concentrer sur la lecture.
Il se souvint.
Le père était revenu avant le printemps. Il avait bûché durant des mois dans
les chantiers de bois au nord, à l’ouest, loin au Québec. Il était arrivé à la fin
d’un après-midi où la neige fondait, presque une journée de printemps. Son
sourire était visible depuis la maison. Son pas était lourd, il portait son
baluchon, il regardait la contrée avec amour.
Jean-Baptiste avait couru vers lui.
Alcide l’avait serré dans ses bras.
« Salut, le fils ! »
La barbe fournie, ses cheveux en broussailles, ses dents blanches
donnaient au père une allure féline. Au loin, Jeanne sur la galerie les
observait.
« Merci, mon Dieu, murmura-t-elle, il est de retour. »
Combien de travailleurs revenaient indemnes à la maison ? Le métier
était dangereux, exigeant. Entre le chantier et la maison, combien
s’égaraient dans les tavernes, où ils dépensaient la paye si durement gagnée
? Combien se laissaient aller aux amours passagères que des mois de
privations avaient magnifiées ?
Le père était de retour. La famille était au complet. Dans l’enclos,
Champion hennissait.
Alcide atteignit la galerie.
« Dieu soit loué ! » murmura de nouveau la mère.
Les parents se serraient tendrement. Jean-Baptiste prit le baluchon de
son père. Celui-ci se retourna, il contempla la baie, remonta son pantalon,
tira sur ses bretelles et soupira :
« Chez nous ! Je suis chez nous ! »
Il regarda le ciel. Était-ce pour remercier Dieu ? se demanda Jean-
Baptiste. Alcide observa la forêt, les collines, le rivage, la mer au loin. Il
prit une grande respiration.
« Fatigué, mon homme ?
— Bof, dit le père, qui jamais ne se plaignait. »
Pourtant, cette fois, il ressentait une étrange lassitude. Le travail avait
été plus rude que par le passé, il y avait beaucoup de neige, des vents
cinglants, des pluies sur la neige, des croûtes glacées. Et puis il vieillissait. Il le voyait bien. Les jeunes récupéraient plus vite, ils bougeaient plus
rapidement, lui avait davantage d’expérience, mais moins d’agilité. Le
moment était aux retrouvailles, et c’est avec émotion qu’il entra dans la
maison. Il l’aimait, cette maison, il en connaissait toutes les poutres, les
angles et billots. Chaque arbre, il l’avait choisi. Longtemps, il avait examiné
le terrain, imaginé la lumière qui passerait par les petites fenêtres.
« Quelle magnifique journée ! » se disait-il. Il sortit de la poche
intérieure de sa veste une enveloppe, petite, mais épaisse.
« Ma femme, voici la paye !
— Grand merci ! La famille va pouvoir respirer, murmura Jeanne.
— Pour un temps ! Après on verra, sourit le père. »
La joie régnait dans la demeure.
Alcide se remit au travail, une modeste ferme, entre roches et terre
caillouteuse, une prairie, avec un cheval et quelques poules. Le père y alla à
son rythme. Chaque matin, Jean-Baptiste partait pour l’école et il revenait
l’après-midi. Durant la veillée, le père racontait le travail dans le bois, la vie
avec les chevaux, les gels extrêmes et les puissantes tempêtes, la vie au
chantier, les poux et les maladies.
Et, il y eut ce coup de tonnerre en pleine douceur d’automne. Alcide avait
l’habitude de se lever tôt. La maisonnée dormait. Il remettait du bois dans le
feu, buvait un verre d’eau et, dans les lueurs de l’aube, s’asseyait sur la
chaise berçante et lisait. Peu d’hommes de sa génération lisaient, les livres
étaient si rares. Lors de ses tournées hivernales, il ne manquait jamais se
rendre dans une librairie quand il s’arrêtait dans une ville pour y prendre le
train. Il revenait toujours avec un ou deux livres. C’était cher, mais c’était
son plaisir. Il ne buvait point, ne chiquait point, ne fumait pas. Le matin, en
se levant, on pouvait le voir plongé dans un livre, qu’il lisait et relisait, assis
sur la chaise berçante placée près de la fenêtre qui donnait au soleil levant.
Absorbé par la lecture, parfois, il n’entendait pas Jean-Baptiste qui
s’ingéniait à avancer le plus silencieusement possible.
Ce matin-là, c’est Jeanne qui la première le vit. Elle remarqua d’abord
le livre tombé, ensuite elle découvrit Alcide écrasé sur la chaise, les bras
pendants, inertes, la tête penchée en avant, pour un peu, tout le corps aurait
basculé contre le plancher. Jeanne cria :
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! Qu’est-ce que tu as ? Jean-Baptiste ! Viens
vite ! »
Il accourut. Il vit sa mère affolée, cherchant de l’eau pour humecter le
visage du père.
Alcide eut un sursaut, fixa droit devant lui, se tourna lentement vers son
épouse, puis vers Jean-Baptiste. Les yeux du père brillèrent, puis s’enfuirent
ailleurs, dans un abîme sans fond. La tête s’inclina, le corps s’affaissa
complètement. Jeanne le retint pour qu’il ne tombe pas.
Jean-Baptiste interrogeait sa mère des yeux. Elle regarda par la fenêtre.
Le médecin ? Avait-elle le temps d’aller le chercher ?
Le corps du père devint trop lourd. Elle le laissa glisser sur le plancher.
Trop tard pour le médecin. Le père était mort.
Il gisait devant la mère et le fils dans le silence de la maison. Seul le
battement du gros réveil rythmait le temps qui cheminait inexorablement.
Le tic-tac accentuait le poids de chaque seconde, grave et solennelle.
« Mon Dieu, soupira la mère. »
Jean-Baptiste restait figé. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait un
mort, mais son père, il le croyait immortel. Alcide si fort, si résistant, si
maître de ses gestes, comment ce chêne pouvait-il avoir été foudroyé ?
Comment, en quelques secondes, avait-on pu passer de la vie à la mort,
alors que rien ne la laissait présager. Jean-Baptiste sentit un immense poids
sur les épaules. Il comprit que désormais, c’est lui qui devait aider sa mère,
lui qui allait remplacer le père, la maison ne serait plus la même.
Ce soir, en caressant la chaise berçante, il revoyait son père et sa mère, la
maison était maintenant déserte. Il se souvint. Tout de suite après le décès
du père, il était allé auprès du cheval, il l’avait trouvé triste. Il l’avait attelé
et il était parti quérir le docteur Grandmaison.
Il était revenu avec le docteur. Sa mère était assise près du père étendu
sur le plancher, elle pleurait en tenant la main de son mari.
Le docteur avait examiné le père.
« Pas de contusions, pas d’hématomes. Le cœur a lâché. »
La mère avait mille questions à poser, mais elle sentait que c’était
inutile. Elle se rappelait qu’Alcide avait semblé plus fatigué que lors des
retours précédents. Elle l’avait trouvé un peu vieilli, mais après tout, elle
aussi, se disait-elle, avait sûrement des traces de l’âge. Mais au fond des yeux d’Alcide, elle avait cru déceler une lueur sombre. Sentait-il quelque
chose ?
Jean-Baptiste revoyait la carriole du corbillard, Donat qui conduisait,
puis la messe et l’enterrement, le retour à la maison.
La mère et le fils dans l’automne fauve, le temps est doux, le ciel
pommelé de nuages, des vagues courent sur la baie. C’est aussi beau que
leur détresse est intense. Il ne reste plus qu’eux deux et le cheval. C’est en
automne que le père partait pour les chantiers de bois, c’est en automne
qu’il était parti pour toujours.
Ce soir, Jean-Baptiste ne ressentait que le vide autour de lui.
Il remit un morceau de bois dans le poêle, souffla la bougie, se coucha.
« Si Dieu existe, pourquoi tout cela se produit-il ? » Jean-Baptiste savait
qu’il y avait pire, car le bonheur n’habitait pas dans toutes les maisons.
Mais pourquoi tant de drames, tant de vies détruites et malmenées ? Au
moins, il avait vécu une enfance merveilleuse, c’était son trésor à lui ; au
moins, ses parents n’étaient pas invalides, paralysés. Ils étaient dans l’outre-
monde, en paix. Sur ces pensées, le sommeil l’emporta.
Jean-Baptiste poursuivit sa route au pays des songes.
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