Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 53 sur 67

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Acadissima

Une guerre sans fin

 

J ean-Baptiste remarquait que, même si le clergé avait de l’autorité auprès des fidèles, un esprit frondeur se manifestait plus volontiers ici que dans les campagnes acadiennes. Certains préféraient fréquenter le café du village

plutôt que d’assister à la messe ou aux vêpres, au grand dam des curés.

Sous un aspect sérieux, le Comtois se révélait enjoué ; paysan, forestier

ou autre, il pouvait se retrancher dans une certaine méfiance, tout comme il

pouvait s’avérer généreux, attentif et solidaire.

Ici, la coopération était une réalité, les fruitières ou fromageries

permettaient de rassembler les productions laitières, d’œuvrer ensemble à

l’élaboration de fromages de haute qualité. Il y avait des enseignements à

tirer pour les paysans acadiens.

L’école jouait un grand rôle dans la formation des jeunes, une école de

la République, une école laïque, nationale, qui semblait plus accessible aux

pauvres qu’au Canada.

Pour Jean-Baptiste, chaque jour conduisait à une découverte. Les

villages regroupés, les bâtiments de ferme incorporés à la maison,

l’étonnaient. Par sa simplicité, le décor intérieur lui rappelait son Acadie.

C’était le même crucifix pendu en bonne place dans la plupart des

demeures, parfois un âtre, un fourneau, des oignons, de l’ail étaient

accrochés et les lits portaient des couvertures épaisses.

Souvent, une grande dame régnait dans la maison : l’horloge comtoise

dans sa caisse en épicéa, au couronnement en laiton qui luisait à la flamme

du foyer et qu’ornait un cadran émaillé aux lettres en chiffres romains1.

Dans le silence de la cuisine, on entendait le battement régulier du

balancier. Jean-Baptiste admirait la gardienne du temps qui rythmait les

jours et les nuits de la maisonnée. D’habiles horlogers venaient réparer,

ajuster les horloges. C’étaient des fabricants méticuleux, passionnés, des

artistes, des maîtres du temps.

L’occasion était rare pour un soldat canadien d’entrer dans une maison.

Les portes ne s’ouvraient pas plus ici qu’en Acadie. Mais elles s’ouvraient,

quoique parfois avec crainte, comme en Acadie, lorsque l’aumônier ou

monsieur le curé rendait visite à la famille.

Les soldats canadiens ne quittaient pas souvent le camp. Quelques-uns

se rendaient, le travail fini, dans les villages autour, cherchant un lieu pour

boire, un cafetier qui leur vendrait de l’alcool au risque d’une amende. Des

rixes pouvaient éclater entre des soldats éméchés et la population. Il y eut

parfois des algarades entre jeunes.

On allait rarement en ville, sauf pour des défilés ou pour quelques

courses ordonnées par l’officier.

Les travaux des ingénieurs canadiens permirent d’amener l’eau courante

aux opérations à Levier. Les Canadiens furent très fiers, à Villers-sous-

Chalamont, de pouvoir acheminer l’eau d’un lac de montagne souterrain

aux trois scieries, et ce, malgré la sécheresse alors que les scieries

américaines, durent être arrêtées. D’ailleurs, la mairie de Villers demanda

que le système d’eau lui soit remis quand viendrait le départ des Canadiens,

comme un souvenir de leur présence 2.

En août 1918, on demanda aux Canadiens d’aider à la moisson.

Tout le monde y trouva son compte dans ces petites fermes de familles

orphelines. Quelle joie pour Jean-Baptiste ! Au milieu de ces parfums de

gerbes chaudes, cette poussière d’or, devant ce verre de vin offert

généreusement, le sourire des veuves, les enfants qui couraient, les vieux

chevaux qui halaient la charge, l’enfant joyeux sur la remorque, l’Acadien

ne savait plus où il était, ou plutôt si : dans un instant de bonheur.

 

Plus de 3 000 hommes travaillaient en pleine forêt dans le Jura, c’était

l’équivalent d’une petite ville. Nombre de ces hommes exerçaient un métier

qu’ils n’avaient jamais appris. Ils œuvraient dans des conditions difficiles,

des pentes abruptes, des arbres serrés et immenses, des sols gelés, enneigés ou détrempés, en compagnie de chevaux épuisés ou nerveux. Tout était

danger. On craignait les chutes et fractures, les jambes, les doigts, le dos

étaient exposés aux accidents, sans oublier les hernies, on avait beau être

jeunes, le corps souffrait.

Et même les gens des environs encouraient des risques.

Ainsi, madame Miotte, de Boujailles, qui montait de Villers à Boujailles

avec son attelage eut la peur de sa vie. Le Journal de Pontarlier du 8

septembre 1918 relata les faits de la façon suivante :

 

Les ouvriers canadiens occupés à abattre les sapins en bordure du chemin en abattirent un

si maladroitement qu’il tomba sur les deux bœufs, tuant net l’une des bêtes et blessant

grièvement l’autre. 4 personnes faillirent être aussi écrasées3.

 

Un jour, Jean-Baptiste aida l’infirmier et le chauffeur du camp à transporter

en ambulance un malade à l’hôpital canadien de Champagnole.

Le véhicule traversait en trombe le village en effrayant les poules.

— Vingt dieux ! Va en beugner une ! s’inquiétait un passant.

À l’hôpital, docteurs et infirmières dispensaient leurs soins aux malades

canadiens ou autres.

L’homme que Jean-Baptiste conduisit aux soins avait une toux sévère,

une forte fièvre. Il devait expectorer dans un crachoir contenant de l’eau de

Javel ou un liquide antiseptique 4 où se diluaient ses crachats mêlés de sang.

Les épidémies se répandaient parmi les villageois mal nourris, mal vêtus,

vivant dans des maisons peu chauffées. Les soldats canadiens étaient jeunes

et en bonne santé, comparés aux poilus privés de tout, sauf de misère et

d’obus.

L’épidémie de grippe affectait beaucoup plus durement les soldats venus

récemment du front et mal en point. Les réquisitions, les rationnements, le

peu d’aliments, le mauvais temps, tout affligeait les Comtois qui

travaillaient au-delà de leur force.

 

La présence des soldats du Nouveau Monde créa des accidents inusités. À

Gellin, vers dix heures du matin, le 4 septembre 1918, une maison de ferme

appartenant au chef de gare et habitée par trois locataires fut rasée en peu de

temps par le feu. Une seconde maison fut la proie des flammes, un bœuf et

un porc périrent dans le brasier. Un autre incendie se déclara à Labergement-Sainte-Marie, il fut maîtrisé. Des sinistrés étaient assurés,

d’autres, non. Les pompiers, aidés d’une patrouille d’Américains munis

d’extincteurs chimiques, luttèrent contre le feu. Le Journal de Pontarlier

relatait que dans les deux cas « l’incendie aurait pu être provoqué par les

gerbes d’étincelles que projettent les locomotives américaines alimentées en

bois et la population serait bien tranquillisée si nos alliés appliquaient sur

les cheminées de leurs machines un treillis protecteur 5. »

 

Entre les jeunes, il y eut des affrontements. À Villers-sous-Chalamont

conscrits et Canadiens en vinrent aux coups :

 

Le 8 septembre, une rixe a éclaté entre conscrits et Canadiens, au cours de laquelle

quelques civils et quelques Canadiens ont été légèrement blessés. La rixe semble avoir été

provoquée par l’excitation d’un conscrit qui avait trop fêté la journée, et que les soldats

canadiens furent priés de ramener chez lui. Comme il résistait, ses camarades prirent fait et

cause pour lui. L’un d’eux s’était armé d’un pistolet.

Espérons que la bonne entente entre la population et les alliés ne se trouvera pas atteinte

par cet incident6.

 

Enfin, du front parvenaient, par les rares journaux que l’on se passait dans

les baraquements, des nouvelles encourageantes : conquêtes, terrain gagné,

enlevé, progression, ennemi chassé7.

Les journaux évoquaient avec enthousiasme les avancées des troupes

françaises et alliées, la prise de prisonniers allemands, le nombre

d’aéroplanes ennemis abattus, les captures de dizaines de milliers

d’ennemis. Dans plusieurs régions, l’ennemi était en déroute !

L’automne se parait de ses couleurs de paille et d’or. Toute cette beauté

était refusée aux soldats du front. C’était étrange, des jeunes parlant eux

aussi français étaient venus d’Amérique et les jeunes Comtois étaient

ailleurs, ils ne pouvaient admirer leur région, leurs vallées, plateaux,

montagnes habillées de couleurs canadiennes.

 

Ensoleillé du jeudi 17 au jeudi 24 octobre. Quelques jours brumeux. « On

se hâte d’achever les labours et les semailles d’automne. Les pommes de

terre sont rentrées un peu partout… la récolte de pommes de terre sera

bonne. Le blé aussi a été beau, avec des grains pleins et lourds. Le foin seul

a manqué un peu, donnant toutefois en qualité ce qu’il a perdu en quantité8.

»

L’épidémie de grippe fauchait des vies de tous âges par grandes vagues.

Elle se propageait en même temps en Suisse.

 

Sous des températures d’une grande douceur, la Comté, la France, le monde

attendaient la signature de l’armistice.

Dès le jeudi 7 novembre circula la rumeur d’un armistice imminent. Des

gens fêtèrent, défilèrent dans les rues de Pontarlier, les enfants jouèrent du

tambour, les cafetiers furent très occupés, ce n’était qu’une rumeur9.

Les gelées d’automne, les jours gris de novembre jonchés de feuilles

mortes, s’illuminèrent de la Déclaration de l’Armistice.

« Huchez, braves fils de la Franche-Comté ! Les Boches sont tombés

sur les genoux ; ils ont mordu la poussière ! lou kou kou ! »

« Comtois, rends-toi ! – Nenni, ma foi ! » et comme vos aïeux,

répondez-leur : Nenni, mille fois ! En poussant le traditionnel et retentissant

Iou kou kou10. »

 

C’était la joie de la paix, mais ce n’était pas la joie du cœur. Les familles

pensaient aux morts. Veuves et orphelins pleuraient le cher époux, le père

tué. Comment savourer la paix ? On regardait la photo du disparu, il restera

ainsi dans la mémoire de tous. Il faudra avancer dans la vie sans lui.

« C’est comme un signe du destin que la guerre cesse si près du jour des

Morts. 11 »

Les températures clémentes pour la saison, un bel été de la Saint-

Martin, n’effacèrent point la douleur des drames, elles donnèrent un répit

aux cœurs et aux corps éprouvés. On parlait, à la mi-décembre 1918, d’une

vague de douceur à Paris qui, comme toute la France, en avait tant besoin.

 

1. Bruno AUBOIRON et Gilles LANSARD, Les plus beaux métiers de Franche-Comté, Yens,

Suisse, Cabédita, 1999, p. 50–69.

2. Journal de guerre – Quartier général – Groupe du Jura – Corps forestier canadien, op. cit., 14

juillet, 31 juillet et 8 août 1918.

3. Journal de Pontarlier, 8 septembre 1918, p. 3.

4. Journal de Pontarlier, 22 septembre 1918, p. 1–2.

5. Ibid., 8 septembre 1918, p. 4, et 15 septembre 1981, p. 4.

6. Ibid., 15 septembre 1918, p. 4.

7. Ibid., 6 octobre 1918, p. 1.

8. Ibid., 27 octobre 1918, p. 2

9. Le Pontissalien, 10 novembre 1918, p. 2.

10. Cyril Clerc, Journal de Pontarlier, 24 novembre 1918, p.1–2.

11. Roger Billet, Ibid., p. 1.

 

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