Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 62 sur 67

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Acadissima

Un défilé à Piligan

 

 

En ce samedi matin, il neigeait légèrement sur Piligan. Fabien se leva. Il mit

son uniforme. En se rendant à la cuisine, il croisa sa mère étonnée.

— Bonjour, Fabien, où vas-tu en uniforme ?

— Bonjour mère, je vais déjeuner.

— En uniforme ? Tu ne l’as pas porté depuis ton retour.

— Aujourd’hui, c’est un jour spécial.

— Ah ?

— Bonne journée, mère.

 

Il entra dans la cuisine. Tonine feignit la surprise.

— Monsieur Fabien, que faites-vous de si bon matin vêtu en soldat ?

— Et vous, dame Tonine, que fricotez-vous en ce samedi ? On dirait des

galettes. Allez-vous recevoir ?

— Non, pour ne rien vous cacher, je vais les offrir tout à l’heure.

— Et à qui ?

Fabien esquissa un sourire.

Pour une personne non avertie, ce sourire aurait pu ressembler à une

grimace, tant sa figure était déformée.

Jean-Baptiste entra à son tour dans la cuisine.

— Bon, v’là le contingent qui débarque dans mon royaume ! s’échappa

Tonine.

— Bonjour, madame, bonjour, soldat Fabien.

— Salut, répondit Fabien.

— Tonine, vous attendez beaucoup de monde pour le déjeuner ?

— Soldat Beausoleil, j’ai pris l’initiative d’offrir ces ployes, ou crêpes

de sarrasin et de blé, comme vous diriez vous autres en France, à des amis

que je vais rencontrer.

Intrigué par les voix, le docteur Grandmaison entra dans la cuisine.

D’un seul élan, les deux soldats se levèrent et se mirent au garde-à-vous.

— Ma foi du bon Dieu ! Est-ce que je rêve ? Qu’est-ce que vous

manigancez vous deux ?

— Le soldat Cyprien nous retrouvera ici dans quelques instants. Père, si

vous souhaitez vous joindre à nous pour une cérémonie à l’église, cela nous

fera grand plaisir, et la présence de mère nous enchanterait.

— Une cérémonie ! Je l’avise de suite.

Le docteur sortit aussitôt.

Armand arriva, suivi de Cyprien qui était tout guilleret, et bien peigné,

pour une fois.

Les trois soldats et Armand se dirigèrent en chantant vers la maison

Kirouac.

Une neige duveteuse virevoltait autour d’eux. Des enfants s’unirent au

groupe en bombant le torse et en joignant leurs voix à la leurs.

Parvenu devant la maison Kirouac en cendres, le groupe entonna ses

chants d’une voix encore plus forte. Leur joie était leur réponse au feu

dévastateur.

Il y a longtemps que je t’aime…

Angelaine sortit la première de la maison voisine, vêtue d’habits d’hiver

qu’elle avait empruntés. Elle avança en souriant vers les trois comparses,

ceux-ci étaient fiers de leur coup. Elle embrassa Jean-Baptiste qui la serra

contre lui. Le bonheur avait un prénom : Angelaine.

Cyprien et Fabien applaudirent. Les enfants riaient.

Puis, le père Elzéar se joignit au groupe.

Depuis la maison voisine, Abella, incrédule, regardait la scène.

Arrivèrent le tambour et la trompette. Les chants reprirent.

Le groupe passa devant la taverne, fermée en raison de la prohibition et

poursuivit vers le bureau de poste. Des gens rejoignirent le cortège. Venant du magasin général, des femmes chargées de paniers prirent leur place.

Devant la maison du docteur, Armand sortit en compagnie du docteur et de

son épouse. Enfin, Tonine apparut, portant un gros panier recouvert d’un

chiffon à carreaux.

C’est un groupe joyeux qui marcha jusqu’à l’église, musique en tête.

Sur le parvis, tambour et trompette se turent. Les joueurs se tournèrent

vers les gens. Sous la neige légère, la foule entonna l’Ave Maris Stella.

Face à l’église majestueuse, au premier rang de ce cortège, trois soldats

se tenaient au garde-à-vous. Fabien, les larmes aux yeux, pensait à son frère

et aux combats dans les tranchées, aux barbelés, à la mitraille et aux obus.

Cyprien et Jean-Baptiste revoyaient les traversées en bateau, les arbres

imposants, les tombes des camarades, les cérémonies religieuses dans les

villages comtois. Les chants d’ici, les chants de là-bas étaient les mêmes,

mais l’Ave Maris Stella, c’était l’Acadie de jadis et de toujours. Des frissons

couraient sur la foule, d’Angelaine à la famille du docteur, d’Armand ou de

Tonine, de Ti-Jo souriant, le sauveur de Jean-Baptiste et de tous ces gens

venus pour dire qu’ici il y avait une communauté, une vraie.

Au loin, la mer gelée, le cimetière marin, les dunes de neige, les forêts,

les campagnes blanches, l’hiver infini, l’Acadie chantait, le village honorait

ses enfants.

La porte de l’église s’ouvrit. Apparut Donat à David, ébloui par la

lumière d’un soleil voilé de neige. Il fut surpris par l’ampleur de

l’assistance qui reprit de plus belle le chant du pays.

Donat tint la porte, monsieur le curé, en belle chasuble, s’avança tel un

navire du roi sur le perron.

Il attendit la fin du chant. Il salua de la tête, ouvrit les bras :

— Soyez les bienvenus ! Et il retourna vers la nef.

La foule le suivit et se faufila entre les bancs.

Cyprien sortit de son pardessus militaire trois cierges. Il en remit un à

chacun de ses compagnons. Ils s’avancèrent et, devant la statue de la

Vierge, ils s’agenouillèrent, firent le signe de croix, allumèrent leur cierge.

Le curé commença un Je vous salue Marie que l’assemblée reprit d’une

voix forte et grave.

Le curé invita les fidèles à s’asseoir.

Jamais on ne l’avait vu aussi ému, heureux même. Il ouvrait les bras en

silence, regardait les trois enfants du pays, Cyprien, le plus réfractaire au catéchisme, Cyprien le plus rebelle à la messe ! Cyprien qui avait conduit

ses collègues à la statue de la Vierge ! Le curé l’observait et restait étonné.

Cyprien souriait, puis baissant la tête, il donna un coup de coude à ses deux

amis de chaque côté. Le curé avait devant lui trois visages réjouis ; derrière

le trio, Angelaine et son père s’avancèrent. Ils allumèrent à leur tour leurs

cierges, un pour Angelaine, deux pour le père. Au moment d’allumer le

deuxième cierge qu’il présentait, le père se tourna vers sa fille, puis vers

l’assemblée, et il dit d’une voix claire : « Pour notre Abella qui n’a pu venir.

».

Leurs trois cierges étaient allumés, le père et la fille se rangèrent à côté

des soldats.

Le curé prit la parole. Il lui fallut plus de temps que d’habitude pour

trouver les bons mots. Ses phrases se bousculaient. Il était touché. Les

soldats, les fidèles l’avaient converti, on ne le reconnaissait plus !

Ému, il s’adressa aux fidèles :

— Mes chères sœurs, mes chers frères, j’allais presque dire : Ite, missa

est ! Oui, la messe est dite. Nous venons de communier ensemble, comme

nous ne l’avons jamais fait auparavant.

Il reprit son souffle et observa les soldats, puis Angelaine, son père, le

docteur et son épouse, la foule.

— Aujourd’hui, je ne parlerai pas longuement. Nous nous sommes

compris, n’est-ce pas ?

Il marqua une pause.

— Nous nous sommes retrouvés en retrouvant nos enfants. Nos fils sont

de retour, la famille Kirouac est sauvée des flammes. Il manque notre cher

Damien.

Regardant le docteur et son épouse, le prêtre s’arrêta. Il sortit son

mouchoir, essuya ses larmes, lui que l’on n’avait presque jamais vu pleurer.

Quelques larmes coulèrent dans la foule.

— Damien est mort pour nous… Aujourd’hui, nous nous recueillons…

Nous prions pour son âme et nous lui rendons grâce. Celui qui a donné sa

vie pour les autres ne meurt pas. Il vit dans les autres.

Silence.

Le curé fit le signe de croix.

— Chères sœurs et chers frères, soyez bénis. Amen !

Aussitôt, la foule se leva et d’une voix forte, vibrante, enveloppante,

reprit l’Ave Maris Stella.

Jamais les fidèles n’avaient prié avec tant de ferveur.

La paix, douce paix, sainte paix, avait rendez-vous dans ce petit village

acadien, sous la neige et près des flots. La guerre était finie !

Le prêtre s’avança vers le docteur et son épouse, il leur serra la main et

les guida vers les soldats.

La foule retint son souffle lorsque la mère caressa le visage boursouflé

et difforme de son fils Fabien.

Ils se serrèrent l’un contre l’autre, en larmes, sans dire mot.

Donat conduisit le docteur et sa femme vers la sacristie, une grande

salle à droite qui servait à l’occasion de salle de réunion.

D’un geste, le prêtre invita les fidèles à venir saluer les soldats. Chacune

et chacun avança, petits et grands, jeunes et vieux, sourire aux lèvres ou

têtes pensives. On sortait du temps de la guerre, les enfants du village

étaient la fierté, l’Acadie se parait aujourd’hui de la joie des retrouvailles.

Pour la première fois, les villageois purent toucher les soldats, les voir

de près, leur dire un mot. Fabien traversa l’épreuve avec dignité, la gêne

était du côté de ceux qui le découvraient de si proche, qui lisaient les

ravages de la guerre ; lui lisait ces mêmes ravages dans leurs yeux. Les

barrages cédaient, la vie reprenait, le visage devenait plus familier.

Tout le monde se retrouva dans la sacristie, entourant le prêtre et les

soldats.

Tonine, ravie, ouvrit son grand panier et servit ses ployes au sirop

d’érable.

Quant à la bonne du curé, pour une fois, elle était enjouée, et elle aida

au service.

Donat parla longuement avec Angelaine, son père et Jean-Baptiste.

Progressivement, les gens quittèrent la sacristie. La fête se terminait par

des serrements de mains et des mots aimables.

Donat s’était éclipsé discrètement, il réapparut dans la sacristie.

— Je suis prêt, quand vous voudrez.

— Allons-y ! répondit Jean-Baptiste.

Angelaine et son père suivirent Donat vers la porte arrière de la

sacristie. Là, surprise ! Le beau Champion, attelé, les attendait, le poil long

parsemé d’étoiles de neige.

Dès qu’il entendit la voix de Jean-Baptiste, le cheval secoua la tête, il

frappa doucement du sabot et tendit les oreilles.

Jean-Baptiste s’approcha, il laissa le cheval le sentir, lui murmura

quelques mots, le caressa. Champion hochait de la tête, pliait le cou sous les

caresses. Enfin, Jean-Baptiste était de retour ! Jean-Baptiste qui pleurait de

bonheur.

Angelaine, son père, et ce dernier saluèrent le docteur et sa famille, ainsi

que Cyprien qui retournaient chez eux.

Jean-Baptiste serra Fabien contre lui.

— On se revoit bientôt, cher frère.

— Pour sûr, Jean-Baptiste !

Le docteur s’avança.

— Tu sais, Jean-Baptiste, que nous t’attendons à la maison n’importe

quand. Tu peux reprendre le travail quand tu voudras. Armand sera content.

La femme du docteur salua Cyprien avec un regard d’une intense

reconnaissance.

— Quelle excellente idée ! dit-elle à Cyprien. Soyez heureux, Cyprien.

Vous nous avez redonné du bonheur.

Cyprien baissa la tête.

 

Champion tira la calèche, les patins effleuraient la neige. Au son des

grelots, Champion prit la direction de Fond-des-Brisants. La joie fondit sur

Jean-Baptiste et Angelaine.

 

C’est le cœur battant que Jean-Baptiste revit sa maison en bois presque

ensevelie sous la neige, là-bas à la lisière de la forêt et surplombant la baie

scintillante de glace diamantée.

 

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