Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 21 sur 67

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Acadissima

Réfléchis, Jean-Baptiste

 

L e docteur parle : — Jean-Baptiste, tu viens me demander conseil. Que te dire ? Je ne suis pas à ta place. Tu te demandes si tu dois t’enrôler dans l’armée. Tu es

en bonne santé et personne ne te retient. Tes parents veillent sur toi de là où

ils sont. Tu n’as pas d’enfants, à toi de décider. Tu n’as pas de fiancée ?

Jean-Baptiste resta songeur.

— Une amie peut-être, suis-je indiscret ?

— J’espérais après Angelaine.

Le docteur marqua une pause qui se prolongea. Puis il reprit :

— Jean-Baptiste, je te considère, et mon épouse aussi, comme un de nos

fils. Lorsque nos fils nous ont annoncé leur résolution de s’enrôler, nous

nous sommes d’abord intérieurement rebellés, mais c’était leur volonté.

C’est la guerre qui est maudite, pas leur décision. Toute la propagande, les

journaux, la société envoient nos jeunes à la guerre, au nom de l’Empire,

pour les vieux pays, pour l’Acadie enfin. On voit des espions partout. On

enferme des gens parce qu’ils ont des noms de consonance allemande. Cette

guerre est d’un autre temps. Je n’ai qu’une hâte, la paix, la dignité ;

l’humanité est inhumaine. Ça ne t’aide pas dans ton cheminement.

Réfléchis. Ne pars pas sur un coup de cœur. Tu peux rester longtemps là-

bas et même y rester pour toujours. Nous sommes perpétuellement inquiets

pour nos deux fils. C’est beaucoup demander.

Jean-Baptiste, je suis né dans ce village d’une pauvre famille de

pêcheurs. Tous nos gains partaient entre les mains des grosses compagnies

qui ne nous laissaient presque rien, sauf des dettes dans leurs magasins.

Mes parents ont cru en nous, ils se sont sacrifiés pour que nous puissions

étudier. J’ai, grâce à eux, pu me rendre dans une université américaine, je

suis devenu médecin. Nous ne sommes pas nombreux, les médecins de

langue française en Acadie ! Je suis revenu ici, je le devais à mes parents, je

le devais à ce village. Combien de petits villages comme celui-ci ont un

médecin ? Si peu, trop peu. Nous sommes insuffisamment éduqués, soignés.

Nos prêtres font beaucoup pour notre éducation, ils ouvrent des collèges.

Sans éducation, sans santé, sans argent, où allons-nous ? Sans estime de

nous, sans solidarité, sans ressources, où est notre avenir ? Voilà pourquoi je

suis revenu ici alors que j’aurais pu m’enrichir à Boston ou ailleurs. Je suis

d’ici, et c’est ici que nous bâtissons l’avenir. Aie confiance en toi, Jean-

Baptiste. Sois fier de tes ancêtres, de l’Acadie. Nous, Acadiens, sommes à

la fois très vieux et très jeunes ! L’avenir nous appartient, et en français,

mon cher ! Mais cette guerre bouleverse tout. Elle nous détruit tous.

Le docteur se tut.

— J’ai trop parlé. J’ai parlé pour moi, je n’ai pas assez pensé à toi qui es

jeune et viens prendre conseil auprès de moi. Pèse le pour et le contre. Je te

demande de bien vouloir m’aviser du résultat de tes réflexions. Porte-toi

bien.

 

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