Acadissima
Chez le docteur
L e docteur Grandmaison était arrivé en hâte à la maison Kirouac. Tout le monde se tenait à l’écart. La maison brûlait, des hommes parvinrent à éteindre une partie du feu du côté des voisins de droite. Chacun s’activait.
C’est Angelaine qui retrouva le plus vite ses esprits. On l’avait
transportée sur la galerie d’une maison proche. Elle s’était évanouie, elle ne
se souvenait de rien. Elle n’avait pas trop respiré de fumée, les flammes
avaient commencé à brûler ses vêtements, mais les brûlures étaient
superficielles, selon le docteur. Le père observait sa fille, puis sa femme, il
pleurait.
Couché dans la rue, le soldat Jean-Baptiste retrouvait ses esprits lui
aussi. Il émergea des nuages. Il toussa. Ses mains étaient brûlées par
endroits, ses yeux rougis.
— Docteur ?
— Oui, c’est moi.
— Angelaine ?
— Sauvée !
Le docteur vit les yeux de Jean-Baptiste se révulser. Le jeune allait-il
retourner dans les limbes ?
— Non ! Non ! Jean-Baptiste respire ! Bon Dieu, respire ! Ouvre les
yeux ! Respire !
Jean-Baptiste luttait, le souffle court.
— Respire, ti-Gars ! Respire !
Les yeux de Jean-Baptiste étaient si vagues qu’on avait l’impression
qu’il voyait déjà l’autre monde.
— Respire mon Jean-Baptiste ! Respire ! Tout va bien. Elle est sauvée.
Les yeux flous de Jean-Baptiste se fixaient sur ceux du docteur. Le
docteur ne le lâchait pas du regard ; c’était aussi son fils. Il en avait perdu
un, un autre était blessé ; celui-là, il devait le sauver.
— Tout le monde, dégagez ! Laissez-lui de l’air, lança le docteur à la
foule.
Avec son mouchoir, il nettoya doucement le visage de Jean-Baptiste.
Cyprien aidait son compagnon, il lui soutenait le dos. Ils en avaient tant vu
et tant enduré ensemble. Lui non plus, il ne le laisserait pas partir. Jamais !
Mon Dieu, se disait-il, si vous existez, sauvez-le ! Demandez-moi ce
que vous voulez, même ma vie, mais sauvez-le ! priait intérieurement
Cyprien l’incroyant.
Le père Kirouac, atterré, observait la scène, surveillait son épouse en
état de choc, blottie sur la galerie des voisins.
Angelaine, assise sur le bord de la galerie, grelottait sous une
couverture, essayait de voir ce qui se passait, sans comprendre.
Jean-Baptiste eut un hoquet, il s’arc-bouta légèrement, vomit, toussa,
expectora douloureusement, cherchant son souffle.
Cyprien lui tenait le tronc un peu incliné. À genoux devant lui, le
docteur examinait les yeux de Jean-Baptiste, prenait son pouls.
Haletant, ce dernier se battait pour sortir d’un enfer qui le tirait vers des
zones funestes. Il luttait sur la ligne de front, celle qui sépare la vie de la
mort. Cela ne se passait pas en France, mais ici, dans son village.
Le docteur releva un peu le torse, regarda Cyprien, hocha de la tête
affirmativement. Il lui murmura :
— Lâchons pas.
Jean-Baptiste, le souffle court, reprenait peu à peu connaissance.
— Cyprien, nous allons le transporter sur le borlot. Tu le tiendras calé
en arrière. Je vais le garder à la maison en observation.
— Il va s’en sortir ?
— Je crois bien que oui. Mais il faut le veiller.
Voyant que le docteur et Cyprien avaient besoin d’aide, aussitôt des
hommes se joignirent à eux, et sur les conseils du docteur, ils hissèrent lentement Jean-Baptiste sur la carriole à patins.
Le docteur examina Angelaine, il lui parla à voix basse. Elle opina de la
tête.
Le borlot partit vers la maison du docteur, tandis que des hommes
suivaient pour aider au transfert à l’arrivée.
À demi conscient, Jean-Baptiste fut transporté dans la maison. Les
hommes se retirèrent. Cyprien resta près du docteur.
Ils ôtèrent le manteau militaire de Jean-Baptiste.
— C’est ce qui lui a épargné bien des brûlures. Dans les circonstances,
on ne pouvait pas mieux comme protection. Regarde, les manches, le dos,
le bas ici, tout est roussi, expliqua le docteur à Cyprien.
On coucha Jean-Baptiste sur le lit de consultation, au chaud sous une
couverture ; les rideaux de la salle furent tirés.
Cyprien observait son compagnon dont le souffle revenait, lentement et
plus régulièrement.
Le docteur prit le pouls de Jean-Baptiste.
— Nous sommes sur la bonne voie, Cyprien.
— Merci docteur.
— Je ne sais pas qui il faut remercier, dit-il en levant les yeux au
plafond. Puis Cyprien vit que les yeux du docteur se posèrent sur la
photographie du fils en uniforme, Damien, mort au front. Le docteur le
regarda ensuite, lui aussi était en uniforme. Tous deux avaient les yeux
mouillés.
Le docteur s’éloigna vers son bureau.
Cyprien surveillait son compagnon.
Pourvu qu’il s’en sorte, c’est tout ce qu’il demandait, mais à qui ? Peut-
être à cet Esprit qui devait régir ce vaste univers. C’était compliqué, tout
cela, mais qu’il s’en sorte, mon Dieu !
Le docteur revint.
— Cyprien, nous allons le veiller ici jusqu’à ce qu’il soit rétabli. Je vais
soigner ses brûlures. Tu dois avoir hâte de retrouver les tiens, ils sont
sûrement au courant de ton retour et ils sont peut-être inquiets aussi. Va les
rejoindre. Tu peux venir ici n’importe quand, n’hésite pas.
Cyprien baissa les yeux devant cet homme qui lui redonnait confiance
en l’humanité, comme tous ces brancardiers, infirmières et infirmiers,
docteurs, chirurgiens, qui avaient lutté, s’étaient dévoués auprès des soldats. Jean-Baptiste s’endormit.
Fabien, le fils cadet du docteur, s’assit près de lui. Les rideaux étaient
fermés. La lumière de l’après-midi perçait à travers les dentelles et luisait
sur les palmiers. Fabien écoutait la respiration rapide, puis lente, parfois
saccadée de Jean-Baptiste. Armand était venu, il s’était penché sur le visage
de Jean-Baptiste. Armand était reparti en silence, emportant vers la cuisine
la veste, les pantalons, la capote militaire. Tonine était en train de brosser et
nettoyer tout cela.
Enfin, le souffle de Jean-Baptiste s’apaisa, il devint plus régulier. Jean-
Baptiste soupira longuement, comme s’il était soulagé. Fabien s’inclina vers
lui.
Le docteur Grandmaison entra dans le salon.
Le père et le fils s’observèrent.
Fabien esquissa un sourire. À son tour, le docteur se pencha vers Jean-
Baptiste. Il prit son pouls. Il hocha positivement la tête en direction de
Fabien. Le docteur se releva. Jean-Baptiste cligna des yeux. Fabien se
pencha de nouveau sur lui.
— Jean-Baptiste ?
Il entrouvrit les yeux. Il fixa Fabien, referma aussitôt les yeux. Il les
ouvrit de nouveau.
Un visage étrange surgissait devant Jean-Baptiste.
Le nez était déplacé vers la gauche, les joues étaient striées de
cicatrices, la mâchoire allait vers la droite, une partie du crâne était
totalement chauve, le sourire ressemblait à une grimace, les dents étaient de
travers.
— N’aie pas peur. C’est moi, Fabien. C’est pas un cauchemar, je suis
une gueule cassée.
Jean-Baptiste regarda vers la fenêtre. Il reconnut le salon. Une
silhouette s’avançait, c’était le docteur Grandmaison.
Les yeux de Jean-Baptiste se posèrent de nouveau sur le visage penché
vers lui et qui souriait à sa manière.
— C’est moi, Fabien
— Ça va mieux, Jean-Baptiste ? demanda le docteur.
— Je pense, docteur. Que m’est-il arrivé ?
— Suffocation, inhalation de fumée, légères brûlures, et puis
évanouissement. Mais tu es bâti solide.
— Angelaine ?
— Elle va mieux. Brûlures superficielles, rien de grave.
— Ouf ! Dieu merci. J’aimerais me lever.
— Doucement, nous allons t’aider.
Assis sur le lit, Jean-Baptiste reprit ses esprits.
Il passa sa main sur son visage.
— Oh ! là, là, j’suis pas fort. Peut-être solide, docteur, mais faible !
— Attends, ça va aller mieux.
Le docteur sortit. Jean-Baptiste se retrouva seul avec Fabien.
— Tu vas mieux, Jean-Baptiste ?
— Un peu…
Fabien voulut délivrer Jean-Baptiste de son malaise :
— Tu as été surpris. Je l’ai lu dans ton regard. Moi-même je suis
souvent étonné quand je me vois dans un miroir. Je n’arrive pas à
m’habituer. En dedans, je suis un peu comme avant, pas en dehors.
— Ça n’a pas été facile, se risqua Jean-Baptiste, à court de mots.
— Pour mes parents non plus. Damien est mort à côté de moi. Je revois
tout, tout le temps. Maintenant, j’ai beau être loin du front, j’y suis encore.
Et puis, le regard des gens sur moi, j’en souffre. Ce n’est rien comparé au
chagrin de mes parents, à celui de ma mère qui pleure souvent. Père garde
ça plus en dedans. Il me faut continuer, pour eux, sourire, même tout
croche, mais sourire. Je me battrai jusqu’au bout. J’ai repris mes études.
Pour l’instant, pour être infirmier et, si je suis capable, être docteur, comme
mon père. Je m’accroche. Bon, assez parlé de moi. Bon retour, Jean-
Baptiste !
Le docteur entra en silence dans le salon. Derrière lui, Jean-Baptiste
aperçut une silhouette à contre-jour.
Angelaine ! Les yeux des deux amants jetaient des éclats de joie intense.
Jean-Baptiste se leva, chancelant, en robe de chambre ; cette fois, c’est
lui qui tomba dans les bras d’Angelaine.
Le docteur et Fabien se retirèrent discrètement. Ces deux amoureux
avaient tant à se dire qu’ils restèrent muets, serrés l’un contre l’autre.
En pleurs et en tendresse, les cœurs se réunissaient, la vie s’embellissait,
l’hiver chantait, les flocons dansaient.
Jean-Baptiste découvrait de près les yeux brillants d’Angelaine, les
boucles de ses cheveux légèrement blonds, le suave relief de ses lèvres
souriantes, le teint de sa peau hâlée par l’hiver. Il aimait tout d’elle, sa
chaleur, le parfum de son corps, la caresse de ses mains. Elle aimait tout de
lui.
— Enfin nous voilà, soupira-t-il.
— Enfin, oui.
— C’est étrange, Angelaine, je ne comprends pas. J’arrive le matin
même de l’incendie dans votre maison. Je suis devant chez vous à l’heure, à
la minute, à la seconde la plus décisive. Comment expliquer ça ?
Angelaine leva les yeux au ciel et murmura :
— Les voies du Seigneur sont mystérieuses.
Jean-Baptiste restait songeur. L’aîné du docteur, Damien, était mort.
Pourquoi se trouvait-il là, pourquoi les balles l’avaient-elles abattu ? Une
minute, une fraction de seconde à l’écart de la fatale trajectoire et il serait
en vie. Coïncidence, destin ? Les balles auraient pu être déviées sur un
objet, une poutre, Damien aurait pu être juste un peu plus loin, ailleurs. Lui,
Jean-Baptiste, aurait pu arriver plus tard, un autre jour. Pourquoi à cet
instant précis ?
— Tu m’as sauvé la vie et celle de mes parents.
— Disons que j’y ai contribué. Je serais mort pour toi.
Ils s’enlacèrent. La vie était plus que belle.
Le docteur et Fabien entrèrent de nouveau dans le salon. Les deux
tourtereaux assis sur le lit étaient tout sourire.
— Le Comtois et l’Acadienne se rencontrent. Je vois que cela va mieux
! s’exclama le docteur.
— Merci docteur.
— Je propose que tu restes ici pour la nuit. Il neige, il fait froid, tes
poumons ont besoin de répit, de récupérer. On évaluera demain. Qu’en
penses-tu ?
— Je vous obéis, docteur.
— Bien. Angelaine, on se reverra demain aussi pour changer vos
pansements. Je voudrais savoir, vous habitez où en ce moment ?
— Les voisins hébergent mes parents. Moi, je suis en pension chez
madame Lafleur ces jours-ci et autrement chez Jean-Baptiste.
— Bien. Jean-Baptiste, repose-toi. Tu peux marcher un peu dans le
salon. Nous passerons plus tard. Bon repos !
Angelaine poursuivit la conversation :
— Aujourd’hui, j’étais en congé de mon travail chez le notaire. Comme
souvent quand je suis libre, j’étais venue saluer mes parents quand j’ai flairé
de la boucane. Je suis vite montée à l’étage, c’est de là que sortait la fumée.
Je n’ai rien pu faire, les flammes couraient partout, je me suis sentie mal.
Des vertiges, plus capable de respirer. Après, je ne sais plus.
Pour l’apaiser, Jean-Baptiste lui sourit et d’une voix calme, il murmura :
— Après, c’est maintenant, on oublie, le pire est passé.
Angelaine se lova dans le creux de l’épaule de Jean-Baptiste. Elle
pleurait. Il caressa ses cheveux.
— Angelaine, si vous le voulez ta famille et toi, vous savez que vous
pouvez loger chez moi, proposa Jean-Baptiste.
— Merci, mon grand, dit-elle en lui donnant un baiser. On s’en reparle,
je t’aime.
— Moi itou.
— Je vais y aller, nous avons besoin de repos.
Il la raccompagna à la porte du salon. Ils s’embrassèrent, se saluèrent,
les yeux encore rougis par le brasier et étincelants d’amour.
Elle sortit de la pièce.
Jean-Baptiste s’allongea. Il s’endormit paisiblement.
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