Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 37 sur 67

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Acadissima

Jardin d’automne chez le docteur

 

P ar un matin d’automne, un vent cavaleur soufflait de la mer. Il secouait les ramures. Dans l’air frais valsaient des ors, des cuirs rouges et bruns. Armand ratissait le jardin, remplissait la brouette de la chatoyante moisson

cuivrée. Les feuilles volaient dans le vent sous les notes du piano de

Suzanne, l’épouse du docteur. Armand s’arrêta, il écouta. Il observait la

danse céleste des feuilles se mariant à la tombée des notes qui s’égrenaient

en gouttes joyeuses, gracieuses vibrations s’écoulant au vent d’autome.

C’était aérien, pur.

Armand s’efforça de ne pas faire de bruit en ratissant les feuilles afin de

capter la mélodie qui glissait par les fenêtres entrouvertes, caressant les

rideaux diaphanes bercés par le vent. Que de beauté en cette matinée, et

pourtant la guerre déchirait le monde, les fils de madame participaient peut-

être en ce moment même à des combats atroces dans la boue. La mort

s’abattait sur une jeunesse et ici, la musique dansait entre les feuilles,

enlaçait les branches couvertes d’une toison flamboyante, fragile et

rutilante. Le temps ne pouvait-il donc s’arrêter, la paix se répandre ?

Jean-Baptiste, lui aussi, était parti. Vers quelle zone de combats, quelles

tranchées, quelle misère ? Parmi ces jeunes, qui reviendrait vivant ? Il valait

mieux ne pas y penser.

Armand respira, se gorgeant d’air marin et d’humus roux. Il grava dans

son âme la beauté des sons. Il imagina les mains de madame effleurant le piano du salon où les bibelots, les tapis, les peintures, les plantes vertes

s’accordaient au ballet des doigts sur le clavier.

Madame affectionnait Chopin.

 

Armand dut s’éloigner. Au pied de la fenêtre, il ne restait plus une seule

feuille morte, c’était l’endroit le plus propre du jardin !

Armand admirait cette femme. Elle doit penser à leurs fils, se disait-il.

Quand ils jouaient du violon, les deux enfants accompagnant la mère au

piano, il n’était plus capable de travailler. Il s’asseyait sur le banc du jardin,

il écoutait. Et elle a encore la force de jouer, malgré l’absence. Ici montent

les notes, en France tombent les balles et les obus.

Automne et musique, automne et couleurs, puis automne et grisaille,

automne et solitude, pensées et froidure, là-bas automne et blessures, deuils

et larmes.

Les jeunes sont à la guerre, les vieux dans l’angoisse. On entre dans le

long hiver.

 

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