Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 50 sur 67

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Acadissima

Des nouvelles de l’Acadie

 

Cher Jean-Baptiste,

Nos lettres se croisent. Certaines de tes lettres arrivent avec beaucoup

de retard. Elles me rassurent, car tu vas bien.

Le temps me pèse de te revoir.

Comme tu le sais, j’ai essayé de tendre la main à ma mère. Elle est

toujours aussi butée. Il n’y a rien à faire.

Je vais quand même de temps en temps à la maison, mon père aime

bien me voir. Il vient fréquemment à Fond-des-Brisants, ça lui permet

de se changer les idées.

Ma mère est en guerre contre tout le monde. Elle a pourtant tout pour

être heureuse et même la santé ! On dirait que sa rancœur la garde en

forme, car elle a toujours quelqu’un à sermonner, elle en oublie ses

maux.

Alors, chacun sa guerre, chacun son combat, cher Jean-Baptiste, tu en

sais quelque chose.

Hélas, en parlant de guerre, et je ne voulais pas commencer ma lettre

par ça, mais je dois te confier une mauvaise nouvelle. J’ai longuement

tardé à te l’annoncer, afin de ne pas attrister tes jours, mais je me suis

dit que peut-être tu l’apprendrais. Les mauvaises nouvelles semblent

voyager plus rapidement que les bonnes. Voilà, l’aîné des fils

Grandmaison est mort au champ d’honneur. Damien est tombé face à

l’ennemi. Son frère Fabien, qui était à côté de lui, a eu le corps criblé

d’éclats d’obus, le visage défoncé. Le corps de Damien a protégé

Fabien. Ça s’est passé dans le nord de la France. Fabien a pu être

soigné. Il devrait être de retour au Canada après une longue

convalescence en Angleterre. Tu imagines la douleur dans la famille

Grandmaison. J’ai les larmes aux yeux alors que je t’écris. Les

journaux nous annoncent constamment la mort de jeunes au front.

Tristes journées de guerre, en France et ici. Pardonne le ton de ma

lettre, notre bonheur à nous se construit malgré tout. J’y crois, nous y

croyons. L’Acadie a traversé des épreuves immenses, et nous, ses

enfants, nous ne baisserons jamais les bras.

Tu sais, Champion va très bien, Armand, Donat, Antonine, tous

demandent de tes nouvelles.

Mon père t’attend comme un fils.

Porte-toi bien, cher Jean-Baptiste, et salue Cyprien aussi.

Gros becs de l’Acadienne qui t’espère au pays de la mer, de la neige et

des forêts.

Ton Angelaine.

 

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