Acadissima
Des nouvelles de l’Acadie
Cher Jean-Baptiste,
Nos lettres se croisent. Certaines de tes lettres arrivent avec beaucoup
de retard. Elles me rassurent, car tu vas bien.
Le temps me pèse de te revoir.
Comme tu le sais, j’ai essayé de tendre la main à ma mère. Elle est
toujours aussi butée. Il n’y a rien à faire.
Je vais quand même de temps en temps à la maison, mon père aime
bien me voir. Il vient fréquemment à Fond-des-Brisants, ça lui permet
de se changer les idées.
Ma mère est en guerre contre tout le monde. Elle a pourtant tout pour
être heureuse et même la santé ! On dirait que sa rancœur la garde en
forme, car elle a toujours quelqu’un à sermonner, elle en oublie ses
maux.
Alors, chacun sa guerre, chacun son combat, cher Jean-Baptiste, tu en
sais quelque chose.
Hélas, en parlant de guerre, et je ne voulais pas commencer ma lettre
par ça, mais je dois te confier une mauvaise nouvelle. J’ai longuement
tardé à te l’annoncer, afin de ne pas attrister tes jours, mais je me suis
dit que peut-être tu l’apprendrais. Les mauvaises nouvelles semblent
voyager plus rapidement que les bonnes. Voilà, l’aîné des fils
Grandmaison est mort au champ d’honneur. Damien est tombé face à
l’ennemi. Son frère Fabien, qui était à côté de lui, a eu le corps criblé
d’éclats d’obus, le visage défoncé. Le corps de Damien a protégé
Fabien. Ça s’est passé dans le nord de la France. Fabien a pu être
soigné. Il devrait être de retour au Canada après une longue
convalescence en Angleterre. Tu imagines la douleur dans la famille
Grandmaison. J’ai les larmes aux yeux alors que je t’écris. Les
journaux nous annoncent constamment la mort de jeunes au front.
Tristes journées de guerre, en France et ici. Pardonne le ton de ma
lettre, notre bonheur à nous se construit malgré tout. J’y crois, nous y
croyons. L’Acadie a traversé des épreuves immenses, et nous, ses
enfants, nous ne baisserons jamais les bras.
Tu sais, Champion va très bien, Armand, Donat, Antonine, tous
demandent de tes nouvelles.
Mon père t’attend comme un fils.
Porte-toi bien, cher Jean-Baptiste, et salue Cyprien aussi.
Gros becs de l’Acadienne qui t’espère au pays de la mer, de la neige et
des forêts.
Ton Angelaine.
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