Acadissima
Bonjour, maman
J ean-Baptiste avait beau se convaincre qu’il devait être fort et courageux, le décès de sa mère l’accablait. De retour du village, il savait bien que sa mère ne l’accueillerait plus sur la galerie, et pourtant, il la guettait, elle dont
il devinait avant la silhouette penchée sur les petites fenêtres. Le cœur
lourd, la besace sur le dos, il ne remarqua pas que le ciel s’était dégagé.
Enfin, il atteignit la galerie. Il repoussa la neige en se servant d’une
raquette comme pelle. Il se secoua longuement. Il avait de la neige partout,
jusque dans le cou. Il ouvrit la porte. La maison lui parut plus froide que
dehors. Il tâtonna dans la pénombre, trouva le chandelier, frotta une
allumette contre le grattoir. La flamme vacilla sur la bougie. Il jeta un coup
d’œil vers sa mère, elle gisait figée comme un arbre mort.
— Bonjour, maman, bonjour, Jeanne.
Il observa le profil émacié. Les paupières cachaient les yeux que Jean-
Baptiste avait fermés lors de l’adieu.
La nuit funèbre commençait. Les idées et les souvenirs affluaient. Sa gorge
se nouait. Au bout de quelques minutes, il s’aperçut qu’il parlait seul à voix
haute. Cela l’intrigua. La solitude, il ne la connaissait pas, ici il y avait
toujours eu quelqu’un. Les départs du père pour les chantiers, son voyage
sans retour vers l’au-delà, ils s’y étaient finalement habitués, sa mère et lui.
La maison était peuplée d’ombres et de pensées, c’était une maison
étroite et sombre, mais immense et sans autre voix que la sienne qui tombait
dans la nuit solitaire.
Demain, Donat viendrait chercher le corps. La maison serait encore plus
vide que maintenant. Jean-Baptiste craignait cette absence, tout était arrivé
si vite et si durement.
Il toucha les mains de sa mère. Elles étaient glacées.
Il enleva sa besace. Il prit du bois, du papier journal, de l’écorce de
bouleau. Il remua un fond de braises, la flamme rejaillit. Une fumée de bois
sec monta dans la pièce tel de l’encens. Il ferma la porte du poêle, alluma
une autre bougie. Il se tourna vers sa mère. Il avait envie de lui parler, mais
se ravisa comme si la folie guettait, comme si elle l’attendait à la porte de
trop fortes émotions, d’intenses douleurs pour l’entraîner en des dérives
sans horizon.
Il sortit les affaires de sa besace, déposa les livres sur la table, rangea les
journaux à côté.
Il regarda dehors, l’obscurité gagnait sur le jour.
Les voisins étaient trop éloignés, nul ne viendrait veiller la défunte.
Jean-Baptiste n’avait prévenu personne. De toute façon, les plus proches en
distance ne l’étaient point dans le cœur.
Les ombres dansaient sous les lueurs des bougies. Le vent grondait
contre la maison, miaulait, parlait en utilisant des mots étranges, sourds ou
aigus, lancinants ou suppliants. Le vent ne composait pas de phrases, il
frappait la maison de sons presque humains. Elle était comme un navire
dans la tempête. Le vent courait, cinglait, caressait et revenait en furie, il
chantait, pleurait en longues vagues. La maison vibrait, répondait au vent.
La maison était un bateau tout de bois vêtu, les fenêtres, des hublots que le
vent giflait.
Toujours ses yeux retournaient vers sa mère. Le corps n’était plus
qu’une enveloppe, une forme qui diminuait, rapetissait dans la nuit
maintenant complète. Déjà la nuit, pensa-t-il.
Comme elle fut longue cette traversée de la nuit en compagnie de sa
mère ! Jean-Baptiste ne pouvait employer le mot cadavre, non, c’était sa
mère. Il perdait le son de sa voix, la lumière radieuse de ses yeux, la danse
de ses pas.
Assis près d’elle sur la chaise berçante, il tentait d’imprimer en lui ce
qu’il pouvait de la vie de Jeanne. Le sommeil venait chercher Jean-Baptiste,
il sentait une profonde fatigue, presque une lassitude de la vie. Prudent, il
souffla les bougies et dans la noirceur, revint s’asseoir auprès de sa mère.
Ainsi il somnola, errant entre des mondes de souvenirs et cette
proximité de l’être cher encore présent et absent.
Dans cette errance nocturne, il attendit les lueurs de l’aube, qui,
lentement, pointèrent dans le levant poudré de rose.
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