Acadissima
La Comté vue de l’Acadie
C yprien passait souvent à la maison de Fond-des-Brisants. Parfois, Angelaine et son père venaient, eux aussi, rendre visite. Les deux anciens soldats évoquaient leur vie en Comté. Jean-Baptiste confiait :
— Je suis arrivé dans une forêt, j’ai vu de beaux villages. J’ai rencontré
trop peu de gens, nous étions des soldats en mission. Puis, j’ai pu déguster
certains mets, fromages et vins. Là, il faut vraiment prendre son temps.
C’est à ce moment que les langues se délient.
Marcher dans une église de plusieurs siècles, simple, solide, marcher
dans un village aux vieilles maisons, voir ces solides fermes, marcher dans
les prés, dans les forêts – et Dieu sait si nous l’avons fait ! – nous façonne,
nous donne le sens de cette région aux trésors cachés. Une partie de moi est
imprégnée de cette terre qui peut sembler mystérieuse, fermée au premier
abord, mais qui a une âme franche comme notre Acadie.
Cyprien et Jean-Baptiste évoquaient les mois neigeux comme ici, les
sapins immenses et les épicéas qui grandissaient à chaque rencontre.
Cyprien décrivait à Angelaine les fromages et les vins du Jura. Cyprien,
qui était resté sobre, se rappelait avec nostalgie les merveilles qu’il disait
avoir pu goûter, rêve ou réalité. Ses yeux brillaient lorsqu’il parlait de
Macvin, de Pupillin, d’alcool de mirabelle, de gentiane, et autres boissons,
du « gruyère » de Comté, du vacherin, du morbier, de la cancoillotte, sans
ail, exquise sur une tranche de miche de pain ou en faisant trempemouille,
comme on disait là-bas, dans du lait chaud. Dans une ferme en pierre, il avait vu un âtre et une grande cheminée où pendaient des saucisses qui,
avec les pommes de terre et la cancoillotte, composaient un repas on ne
peut plus éloigné de l’ordinaire du réfectoire des soldats. Il décrivait cette
ferme comtoise avec passion. Plus il l’évoquait, plus les dimensions de la
ferme grossissaient, de même que le nombre et la taille des saucisses. Ce
qui au début n’était qu’une halte chez un fermier hospitalier, mais souffrant
comme tout le monde du rationnement, devenait ensuite un imposant festin
!
Jean-Baptiste se revoyait en train de marcher dans la campagne, où
tintaient les clarines dans les pâturages. Les nuages nimbaient la forêt. Les
torrents, les ruisseaux, les rivières se perdaient dans le calcaire pour
ressurgir en dentelles musicales. Jean-Baptiste se souvenait des Éclaireurs
de France qui chantaient À la claire fontaine. Cyprien et lui les avaient
écoutés en fredonnant la chanson dont les couplets différaient un peu, mais
c’était bien la même mélodie qui montait entre les sapins. L’Acadie avait
rendez-vous avec la Comté. Deux régions avaient traversé des histoires
bouleversantes, deux mondes se rencontraient dans leurs parlers et leurs
beaux accents.
Angelaine absorbait leurs paroles. Le père ouvrait les yeux et n’en
croyait pas ses oreilles.
Les deux soldats étaient heureux, ils étaient maintenant chez eux, et
pouvaient en pensées voyager en Comté.
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