Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 65 sur 67

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Acadissima

La Comté vue de l’Acadie

 

 

C yprien passait souvent à la maison de Fond-des-Brisants. Parfois, Angelaine et son père venaient, eux aussi, rendre visite. Les deux anciens soldats évoquaient leur vie en Comté. Jean-Baptiste confiait :

— Je suis arrivé dans une forêt, j’ai vu de beaux villages. J’ai rencontré

trop peu de gens, nous étions des soldats en mission. Puis, j’ai pu déguster

certains mets, fromages et vins. Là, il faut vraiment prendre son temps.

C’est à ce moment que les langues se délient.

Marcher dans une église de plusieurs siècles, simple, solide, marcher

dans un village aux vieilles maisons, voir ces solides fermes, marcher dans

les prés, dans les forêts – et Dieu sait si nous l’avons fait ! – nous façonne,

nous donne le sens de cette région aux trésors cachés. Une partie de moi est

imprégnée de cette terre qui peut sembler mystérieuse, fermée au premier

abord, mais qui a une âme franche comme notre Acadie.

Cyprien et Jean-Baptiste évoquaient les mois neigeux comme ici, les

sapins immenses et les épicéas qui grandissaient à chaque rencontre.

Cyprien décrivait à Angelaine les fromages et les vins du Jura. Cyprien,

qui était resté sobre, se rappelait avec nostalgie les merveilles qu’il disait

avoir pu goûter, rêve ou réalité. Ses yeux brillaient lorsqu’il parlait de

Macvin, de Pupillin, d’alcool de mirabelle, de gentiane, et autres boissons,

du « gruyère » de Comté, du vacherin, du morbier, de la cancoillotte, sans

ail, exquise sur une tranche de miche de pain ou en faisant trempemouille,

comme on disait là-bas, dans du lait chaud. Dans une ferme en pierre, il avait vu un âtre et une grande cheminée où pendaient des saucisses qui,

avec les pommes de terre et la cancoillotte, composaient un repas on ne

peut plus éloigné de l’ordinaire du réfectoire des soldats. Il décrivait cette

ferme comtoise avec passion. Plus il l’évoquait, plus les dimensions de la

ferme grossissaient, de même que le nombre et la taille des saucisses. Ce

qui au début n’était qu’une halte chez un fermier hospitalier, mais souffrant

comme tout le monde du rationnement, devenait ensuite un imposant festin

!

Jean-Baptiste se revoyait en train de marcher dans la campagne, où

tintaient les clarines dans les pâturages. Les nuages nimbaient la forêt. Les

torrents, les ruisseaux, les rivières se perdaient dans le calcaire pour

ressurgir en dentelles musicales. Jean-Baptiste se souvenait des Éclaireurs

de France qui chantaient À la claire fontaine. Cyprien et lui les avaient

écoutés en fredonnant la chanson dont les couplets différaient un peu, mais

c’était bien la même mélodie qui montait entre les sapins. L’Acadie avait

rendez-vous avec la Comté. Deux régions avaient traversé des histoires

bouleversantes, deux mondes se rencontraient dans leurs parlers et leurs

beaux accents.

Angelaine absorbait leurs paroles. Le père ouvrait les yeux et n’en

croyait pas ses oreilles.

Les deux soldats étaient heureux, ils étaient maintenant chez eux, et

pouvaient en pensées voyager en Comté.

 

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