Acadissima
Seul
Q uelques jours auparavant, sa mère était vivante, souriante, enjouée. Comment la vie avait-elle pu s’envoler si brutalement ? Si le départ soudain de son père avait terrassé Jean-Baptiste, la mort de sa mère le
bouleversait différemment. Jeanne et lui avaient affronté à deux l’épreuve
du départ de l’époux et du père. À deux, la vie continuait malgré tout, alors
que maintenant, c’était toute son enfance qui basculait dans le passé, devant
lui une vie solitaire se profilait.
Restaient la maison à laquelle il était attaché, le paysage de Fond-des-
Brisants, mais comme il était intense ce vide ; chaque heure s’éternisait,
distillant une peine tenaillante. Jean-Baptiste savait qu’il devait s’en sortir,
qu’il émerge, qu’il s’accroche, mais à quoi, et à qui ? Il y avait le docteur et
le fossoyeur, il pouvait compter sur eux, il y avait Champion et, il n’osait y
penser, il y avait Angelaine, mais elle semblait le reléguer dans le passé plus
que le situer dans l’avenir. Il ne mettait plus d’espoir en cette relation,
quoiqu’on ne savait jamais. Non, il craignait d’être déçu, de souffrir, il
valait mieux ne pas songer à un quelconque avenir commun.
C’est dans ce cheminement de pensées qu’il atteignit la maison. Les
traces du cheval et de la carriole, ainsi que leurs pas, étaient encore
imprimées dans la neige.
Il poussa la porte. La pièce était froide. Il n’osa regarder trop longtemps
le lit de peur d’y retrouver la forme du corps creusé dans la paillasse.
Il saisit la couverture, alla l’étendre sur la galerie. Il souleva la paillasse,
la secoua dehors.
Ce n’était pas un sacrilège, sa mère aurait certainement fait de même. Il
laissa le tout au grand air, le temps de rentrer du bois. Il fourragea dans les
cendres du poêle, raviva le feu. Les flammes dansèrent, les morceaux de
bois crépitèrent. Il remonta le réveil. Il fallait que la vie reprenne. Demain,
ce serait l’enterrement.
Que ferait-il aujourd’hui de son après-midi de solitude ? Il n’y avait pas
un cheval, pas un chien, rien de vivant autour de lui, si ce n’est la nature,
ces chers arbres, et c’est vers eux qu’il se tourna, et vers la mer. Il devait
occuper son esprit, bouger son corps. Il commença par rentrer la paillasse. Il
la replaça sur le lit ainsi que la couverture et l’oreiller. Il ferma la porte du
poêle, s’habilla chaudement, prit ses raquettes, clencha la porte. Il sortit
vers le bois qu’il connaissait depuis toujours.
Il voulait profiter de la lumière et de la blancheur. Il arpenta la forêt
jusqu’au bout de leur terre et plus loin encore, vers les arbres qui
appartenaient à une compagnie, laquelle surgissait tous les vingt ans pour
tout abattre, laisser le sol à nu parsemé de souches. La forêt était belle en ce
moment, mais pour combien de temps ? La forêt était vivante. Il connaissait
les gîtes des lièvres, les troncs travaillés par les pics-bois, les hêtres aux
traces de griffes d’ours. Il savait le vol des mésanges furtives, les cris aigus
des geais, et toutes ces pistes des animaux lestes et craintifs. Il y avait le
gros gibier, les abris des ours et les parcours des orignaux, il les évitait, leur
laissant la paix. La hutte du castor, les ravages des cerfs de Virginie, il les
observait, les admirait et poursuivait son chemin, avalant goulûment l’air
pur, écoutant les chants et les bruits de la forêt.
Sur le sommet, il connaissait une clairière où la mer se découvrait dans
son infini. C’était la première marche de son paradis réconciliateur, c’est là
qu’il fit une halte. Il s’assit sur un tronc d’arbre étendu. Il contempla
l’immense horizon, l’océan consolateur.
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