Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 1 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

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FRÉDÉRIC MARS

 

LE MANUEL

 

DU SERIAL KILLER

 

Black Moon – Thriller

 

Photos de couverture : © ipstock / Getty images.

Conception : Julie Simoens

© Hachette Livre, 2013, pour la présente édition.

Hachette Livre, 43 quai de Grenelle, 75015 Paris.

ISBN : 978-2-01-202819-7

 

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Le présent document est consigné ordinairement dans les archives du Centre médical fédéral de Devens (Massachusetts), sous la cote POM-HARR – ADA58 – 2012.

Il est classifié comme confidentiel, et couvert par le secret médical.

Il est strictement prohibé de le divulguer hors du cadre de l’instruction ou des consultations psychiatriques de l’établissement.

 

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Dans deux ou trois heures tout au plus, ce garçon sera mort.

Raide comme une batte. Vidé ou presque de son sang, écrasé comme un insecte sur le carrelage immaculé de la cuisine familiale. Petit cafard renvoyé au paradis des parasites. Sa mère glapira de détresse. Le chien aboiera son effroi. On appellera le médecin, les voisins, et bientôt les flics. Mais tout ce beau monde sera aussi impuissant que vous et moi. Un enfant de dix ans aura quitté ce monde. D’un coup de vent sec. Pfut.

Regardez-le, pourtant, sortir du stade, le sourire aux lèvres, bras dessus bras dessous avec son grand frère. C’est ce dernier qui lui a offert sa boisson multivitaminée, celle qu’on ne boit que les jours de match. Celle qu’ils achètent au petit stand ambulant qui stationne toujours à la porte B, pile en face de la grande statue de bronze qui glorifie les héros de Fenway Park. « Team Mates », dit la plaque. Les copains de l’équipe. Il lui a confié la monnaie nécessaire et l’a laissé s’approcher seul de la buvette, comme un grand.

Aussi loin qu’ils s’en souviennent tous les deux, et leur père et leur grand-père avant eux, cette roulotte a été là. Fidèle au rendez-vous. Déjà le jour du sacre historique de 2004, après quatre-vingt-six ans de disette, quand le petit n’était encore qu’un bébé hissé sur les épaules de son papa. Les jours de triomphe comme ceux, hélas plus nombreux, des cuisantes défaites.

Le gamin aux reflets roux sirote son jus frais et acidulé, ballotté par la foule qui se rue hors de l’arène. Ça lui fait tant de bien. L’automne a pris un peu de retard, cette année. Il faisait si chaud dans l’enceinte bourrée à craquer.

— T’en veux ?

Il tend l’emballage cartonné à son aîné.

— Non, merci… Après, j’aurai trop envie de pisser dans le métro.

De Fenway jusqu’à South Boston, ils en ont pour une petite heure de transport, compressés entre des brochettes de supporters, dans les vieux wagons surélevés de la ligne D. Pas les plus confortables du réseau, loin de là, mais dont le bringuebalement familier leur est si doux, promesse des joies à venir dans un sens, souvenir des émotions passées dans l’autre.

Quand ils passent les portillons de la station, entièrement habillée aux couleurs des Red Sox, le petit est pris d’une sorte de hoquet. Comme un haut-le-cœur soudain.

— Ça va pas ? s’inquiète le plus grand.

— Si… Je crois juste que j’avale trop vite. Ça me gonfle le ventre.

— Vas-y mollo.

— Oui, mais j’ai tellement soif !

Alors il continue de boire. Il tire sur la paille avec avidité, jusqu’à produire ce drôle de petit gargouillis au fond de la boîte qui signale qu’il est arrivé à la dernière goutte. À mesure que le métro progresse, ce bruit et les autres – crissements sur les rails, claquements des portes automatiques, beuglements des passagers enivrés par la victoire – se fondent dans un même bourdonnement continu. Un grondement qui emplit peu à peu tout l’espace.

— J’entends plus rien, se plaint le petit.

— Quoi ?

— Mes oreilles…

Il les désigne d’un geste affolé.

Le grand le tire par la manche et l’extrait de la rame. De toute façon, ils sont à Park Street. C’est là qu’ils doivent changer. Le rouquin aux traits si réguliers chancelle dans les couloirs de correspondance, arrimé au bras fraternel comme un navire en perdition à son remorqueur. Lorsqu’ils parviennent à la station Broadway, leur destination, il ne s’agit plus de le soutenir mais bel et bien de le porter, poupée flasque dont les jambes survolent l’asphalte. Sur l’avenue, les passants se retournent sur ce duo qui tangue d’une étrange manière. À deux ou trois reprises, le grand lâche sa prise, et son cadet tombe à genoux. D’abord quelques gouttes écarlates font floc-floc sur le trottoir, puis son nez n’arrête plus de pisser un sang presque surnaturel tant le rouge est vif. Il sème ainsi ses flaques de vie jusqu’à leur bicoque, aussi modeste que l’est tout le quartier.

Je vous raconte la suite ? Les cris de la mère qui découvre son petit déjà quasi exsangue. Les hululements de douleur du môme qui se tient le ventre à deux mains. Ses convulsions sur le sol de la cuisine. Le sang qui n’arrête plus de s’écouler hors de lui et de s’épandre comme un métal précieux, lourd, lent, aspiré par le moindre interstice entre les carreaux ébréchés. L’impuissance de tous, la souffrance de lui seul.

— Qu’est-ce qu’il a, nom de Dieu ? Qu’est-ce que tu lui as fait ?

— Mais j’en sais rien ! hurle son frère. D’un coup, il s’est senti mal dans le métro…

La mère se rue sur le téléphone et compose le numéro d’urgence. Un opérateur répond presque aussitôt. Il a une voix qui inspire confiance. Il faut croire qu’ils sont recrutés en priorité sur ce critère.

— 911, que puis-je pour vous ?

— C’est mon fils… Il n’arrête pas de saigner !

— Il saigne d’où, madame ? Est-ce que vous arrivez à localiser sa blessure ?

— Du nez, il saigne du nez…

— Si c’est un saignement de nez, ça ne peut pas être très grave.

— Mais ça n’arrête pas !

— Calmez-vous, madame… Ça peut être très impressionnant, mais généralement il suffit…

— Putain, mais vous écoutez ce que je vous dis ! Il se roule par terre. Il se tient le ventre… et il n’arrête pas de saigner !

— Vous dites qu’il a aussi des maux de ventre ?

— Oui, et il gigote tout le temps !

— Il convulse, c’est bien ça, madame ?

— Oui, oui, c’est ça, il convulse sans arrêt. Et il saigne… Oh, mon Dieu, j’ai jamais vu quelqu’un qui saignait comme ça…

— D’accord, madame, je comprends. On va vous envoyer des secours tout de suite. Donnez-moi votre adresse.

Elle halète.

— 312…

— 312 de quelle rue, madame ?

— … East Broadway.

— 312 East Broadway, c’est bien ça ?

— C’est ça, oui…

Un silence étreint la ligne.

— Oh non ! gémit la mère.

— Madame ? Madame, qu’est-ce qui se passe ?

— Non, non, non !

— Madame, décrivez-moi ce qui se passe… Sinon, je ne peux pas vous aider.

— Il ne bouge plus.

— Est-ce qu’il respire encore ?

— Je ne sais pas.

— Penchez-vous sur lui. Placez le dos de votre main sous son nez…

— Voilà… s’étrangle-t-elle.

— Bien. Est-ce que vous sentez quelque chose ?

Un grésillement plus tard.

— Non…

— Vous êtes sûre ?

— Je ne sens rien…

— Parlez-lui. Couvrez-le avec un vêtement chaud ou un plaid, et n’arrêtez surtout pas de lui parler. On est d’accord ?

— D’accord, lui répond-elle d’une voix blanche.

Mais aucun autre mot ne sort de sa bouche, après ça. Elle n’y arrive plus. Elle n’y arrivera plus, des jours durant.

Et voilà. Maintenant, il en est là. Petit cafard écrasé. Petit ange réduit à rien. Ses yeux ont cessé de papillonner. Le coma ne va pas tarder à l’emporter. Même avec la meilleure volonté du monde, le médecin ne sera pas sur place avant plusieurs minutes. Et, sans soins immédiats, il va…

Alors, je vous la raconte ou pas, cette suite ?

Non. Je vais plutôt vous parler de moi. C’est ça, de moi seul.

 

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