Le Manuel Du Serial Killer
21 – Mercredi 26 octobre 2011
Dans la vie de certains d’entre nous, il est des journées qui compactent en vingt-quatre petites heures plus d’émotions que certains autres n’éprouvent au cours de leur existence tout entière. Je mentirais si je disais que j’avais anticipé ça s’agissant de ce mercredi. Je n’en avais pas la moindre idée. On sent les orages venir, ça oui. Pas les caprices du destin. Ils frappent, on encaisse, parfois on s’écroule. Point barre.
J’ai quitté la terrasse du Bon Pain et Richard Reily plus regonflé qu’abattu. Des lambeaux de soleil perçaient encore la couverture nuageuse, qui s’épaississait à mesure que soufflait le vent. La cloche nichée dans la flèche blanche de Memorial Church venait de sonner midi. Moi qui évite d’ordinaire ce parcours si fréquenté, j’ai traversé le Yard en remontant ses allées en croisillon. Devant la statue de John Harvard, un groupe de touristes se faisait photographier par un étudiant prévenant. Sans doute un freshman.
Je me suis souvenu de ce qu’on nous apprend dès les premières semaines de notre intégration à propos du personnage qui a donné son nom à notre campus : les trois mensonges de la statue John Harvard. Le premier bobard, c’est que, contrairement à ce qui est gravé sur le socle, l’université n’a pas été fondée en 1638 mais deux ans plus tôt, en 1636. La deuxième approximation, c’est qu’elle n’a pas été créée par John Harvard ; celui-ci, pasteur protestant réputé puritain, ne fut que son premier bienfaiteur, sous la forme d’un legs de plusieurs centaines de livres sterling. Quant au troisième et dernier mensonge… c’est que cette statue ne représente pas John Harvard ! Faute d’un portrait fiable de ce dernier au moment de fondre ce bronze mémorable, le sculpteur Daniel French aurait pris pour modèle l’un de ses étudiants.
Si une simple statue pouvait mentir autant, je me demandais combien de boniments chacun de mes interlocuteurs du moment avait pu me débiter. Kennedy ? Reily ? French et Devroe ? Et même Sophie ? Chacun d’entre eux m’avait-il déjà servi son content de mensonges, ceux qui entretenaient pour moi – combien de temps encore – le mirage de ma vie à Harvard ?
Dès les abords du Quad, en remontant Garden Street vers l’est, je comprends que la situation n’est pas tout à fait normale. Sur Shepard, un alignement inhabituel de club cars de couleur cramoisie, ces voiturettes utilisées par les agents d’entretien, occupe la plupart des places de stationnement. Je n’ai pas monté deux ou trois marches sur la volée qui mène au bâtiment Hilles que j’aperçois un cordon de policiers et de cameramen en contrebas de la terrasse, tout autour de Cabot House. Je pourrais fuir. Là. Maintenant. Tourner les talons. Courir en direction inverse, en direction de la Charles. Peut-être même me jeter à l’eau.
Le temps que cette pensée me traverse, et j’ai déjà été repéré. Les dos se tournent et soudain la meute me fait face et fond sur moi. Les journalistes ne sont pas les derniers. Avant même que le premier flic ne pose la main sur moi, leurs questions viennent me piquer comme autant d’insectes :
— Tom ! Tom !
— Monsieur Harris !
— Votre première réaction, s’il vous plaît, Tom. Vous êtes en direct sur Fox !
— Tom, comment avez-vous rencontré ces enfants ?
— Pourquoi avez-vous écrit un livre qui vous accable, Tom ? Éprouviez-vous le besoin de vous confesser à la justice ?
— Tom, s’il vous plaît, juste un mot !
Leur bourdonnement me file le tournis. Si deux paires de bras ne ceinturaient pas tout à coup les miens, je m’écroulerais sans doute sous leurs yeux électroniques, impassibles. Je me sens retenu, puis soulevé et glissé comme un fardeau négligeable jusqu’à l’entrée de ma résidence. Les aboiements ne tarissent pas, au contraire. La foule des badauds s’ajoute à celle des reporters et des représentants de l’ordre. La cohue nous ballotte sans ménagement. Au milieu des visages qui surgissent devant moi, tels des diables de carnaval, je crois en reconnaître certains : John Holz du Delphic, Rony Albrecht du HoCo, certains des autres locataires de Cabot, probablement des étudiants que j’ai croisés en littérature comparée ou au réfectoire du Quad.
Une arrestation, même aussi houleuse que la mienne, ne se déroule pas comme on le voit dans les films. Le flic qui vous interpelle ne commence pas par vous énoncer posément vos droits Miranda et patin-couffin, et tout le verbiage dont se repaissent les scénaristes télé. Joe Kennedy me regarde sans me saluer et, d’un mouvement de menton, intime à ses sbires l’ordre de me passer les menottes, bras dans le dos. Tout va très vite. À titre préventif, un poing anonyme enfonce une matraque en forme de T dans mes côtes – je crois avoir lu un jour quelque part que ce modèle répond au doux nom de PR-24, ou quelque chose comme ça –, me bloquant instantanément la respiration. Ainsi maîtrisé, je n’ai d’autre choix que de les laisser disposer de moi comme d’une vulgaire poupée de chiffon. Aucun membre ne répond plus à mon système nerveux central. Je suis parfaitement à leur merci. On me traite comme un animal dangereux. Pourtant je ne me suis jamais senti aussi inoffensif, aussi incapable de mordre.
L’air me manque. Tout danse d’une manière étrange autour de moi. Je vois en quatre ou cinq images seconde, guère plus, la réalité n’est plus que ce film atrocement saccadé. Grotesque. De cette caricature n’émergent que quelques flashs.
Lucy French et Gene Devroe côte à côte, comme le jour où ces deux-là m’ont convoqué.
Drew Faust en personne, venue assister à la première interpellation d’un étudiant de son ère jusque-là exemplaire. Si les charges retenues contre moi sont confirmées, je serai le premier tueur en série de toute l’histoire de Harvard. Cela vaut bien une petite sortie publique de Mme la Directrice, non ?
Sophie, en grande partie dissimulée par la forêt de curieux, qui m’invite à lire sur ses lèvres. Ce pourrait être « N’avoue rien » ou aussi bien « Ne vois rien »… ou que sais-je encore.
Puis tout s’efface quand on m’engouffre de force à l’arrière d’une Crown Victoria blanche de la police universitaire. Je suppose que la police de Boston a tenu à impliquer les autorités locales, pour que l’institution qu’est Harvard ne perde pas tout à fait la face dans cette histoire.
Le siège du mort est occupé par Joe Kennedy. Pour une fois, la mort n’est pas dans ma tête. Elle est assise là, devant moi. Elle arbore un visage presque familier.
— J’aurais préféré ne jamais t’offrir cette balade, Tom…
L’officier de police semble sincèrement déplorer la situation.
Deux autres voitures nous escortent, toutes sirènes hurlantes. Trois motards slaloment autour de nous pour tenir à distance les caméras mobiles perchées sur les deux-roues des différentes chaînes qui couvrent l’événement en direct. J’imagine que, au même moment, ma tronche retouchée occupe tous les écrans. Me voilà l’ennemi public numéro 1. Le monstre de Boston. L’empoisonneur de Harvard. Bref, l’un de ces sobriquets sans lesquels l’horreur ne saurait faire une audience juteuse. Il ne s’agit pas seulement de dégotter un bon fait divers bien sanglant, il faut aussi lui donner un nom. Une marque.
Signe de mon nouveau statut, on me dépêche directement au siège de la police de Boston, Bowdon Square. Là, d’autres caméras et d’autres charognards nous attendent, quoique sensiblement moins nombreux qu’au Quad. Des véhicules qui portent tous l’identification A1 bouclent la rue de part et d’autre. Je note que les deux flics qui me sortent du véhicule marquent une pause devant le premier rideau d’appareils photo, comme pour mieux laisser le loisir à ces derniers d’immortaliser mon faciès abject et coupable à souhait. Qui peut croire en l’innocence d’une tête pareille ? Même moi je ne goberais pas ça. Franchement, je n’hésiterais pas une seconde, je me jetterais la première pierre.
— Ça va, les gars, ça suffit comme ça ! lance Joe Kennedy à ses hommes.
Son reliquat de compassion et d’humanité reste à la porte de la salle où l’on me conduit, à l’intérieur de ce blockhaus de briques claires tout juste percé de hautes meurtrières au niveau du troisième étage. Une pièce dévolue aux interrogatoires, je le saisis immédiatement : une table unique, deux chaises, aucun autre élément de mobilier, et cette vaste vitre teintée sur toute la longueur du mur opposé.
Depuis qu’ils m’ont cueilli devant Cabot, il n’a pas dû s’écouler plus d’une grosse demi-heure. On m’assied d’une forte pression sur les épaules.
— Laissez-nous, ordonne mon hôte aux deux hommes en uniforme.
Je me répète en boucle « Il ne peut pas me lier à l’aspirine », mantra destiné à blinder mes résistances. Ce sera toujours plus utile que ce maudit bracelet dont l’empreinte violacée me tatoue mieux que leurs pinces métalliques.
— Tom, Tom, Tom…
Ce disant, il tourne autour de moi, le visage posé dans ses mains qui opèrent elles aussi un lent mouvement rotatif. Il paraît épuisé.
— Je veux que tu saches que je n’ai pas eu le choix. Trois des quatre familles de victimes ont porté plainte contre toi. Depuis la publication du Manuel…
— Et la quatrième ?
— Ils appartiennent à une congrégation à la noix, du genre qui accorde le pardon avant même que celui qui les a offensés ne le réclame… Tu vois le tableau.
Si Joe Kennedy n’avait pas toujours été si réglo avec moi, presque amical par moments, je me demanderais sérieusement quel intérêt le flic qu’il est peut avoir à me ménager de la sorte.
N’est-il pas censé me cuisiner ? N’est-il pas supposé me faire avouer tous ces meurtres, quand bien même il nourrit quelques doutes à titre personnel ? Le cinéma, les polars et la télé m’auraient-ils menti tout ce temps sur l’intégrité des flics et leurs méthodes douteuses ? Après tout, je suis le premier suspect sur la liste, le coupable idéal… Il chercherait à faire capoter son enquête qu’il ne se comporterait pas autrement. Mais pourquoi un flic voudrait-il donc ne pas élucider une affaire criminelle ? Hein, pourquoi ?
— Je vais te poser une série de questions…
Ah, quand même ! On y vient. Le grand barnum de la flicaille commence.
— … et je te demande juste de répondre par oui ou par non, poursuit-il. On est d’accord ?
Quel intérêt y a-t-il à m’interroger de façon aussi sommaire ? Ils ne m’ont même pas soumis au polygraphe ou à l’un de ces autres gadgets censés produire des aveux au kilomètre. J’acquiesce malgré tout.
— Bien. Pour commencer, je vais te montrer une photo de chacune des victimes et tu vas me dire si oui ou non tu la connais, si tu l’as déjà rencontrée de son vivant, ne serait-ce que quelques instants. J’ai bien dit de son vivant… Car, forcément, les deux gamins que tu as vus morts figurent aussi parmi ces portraits.
Le premier gamin est un petit rouquin comme on n’en voit qu’à Broadway, le ghetto irlandais de South Boston. La dizaine. Le visage constellé de taches de rousseur. Les traits ronds, le nez court, l’œil plutôt rieur sur cette photographie scolaire.
En dépit d’un éclairage fort différent, je crois reconnaître le pauvre petit allongé sur sa table d’autopsie et dont le parfum de pourriture m’a vidé l’estomac. Mais les « cheveux rouges » se ressemblent tous, avait coutume de dire mon père.
— Ronald Donovan. Tu l’as déjà vu, oui ou non ?
J’énonce ma vérité à voix haute :
— Non.
Sur ma vie, je n’ai jamais rencontré ce môme ailleurs qu’à l’hôpital pour enfants de Longwood.
— OK. Voici le deuxième : Luke Stewart. Le reconnais-tu ?
Nouvelle photo de classe, plus ancienne, le gamin ne doit guère avoir plus de sept ou huit ans là-dessus.
— Non. Je ne l’ai jamais vu.
Ni mort, ni vif.
Le cliché que Kennedy dépose maintenant sur la table tranche avec ces images figées, presque officielles. Il s’agit d’une photo familiale prise un jour d’été sur les bords de la Charles, dans un décor qui évoque l’environnement verdoyant de l’Esplanade. Le gamin est tout sourire. On devine qu’il vient de s’esclaffer. Ses yeux brillent d’une joie éclatante, spontanée, impossible à produire sur commande.
Quand je l’ai vu dans sa chambre de Bay State Street, il ne riait plus. Mais j’étais assez proche de lui ce jour-là pour être cette fois certain qu’il s’agit bien de la même personne.
— Leonard Gibbs. Vu ou pas vu ?
— Pas vu… Enfin, sauf avec vous…
Ma voix décline sur ces derniers mots.
Le quatrième et dernier portrait a été pris par un photographe professionnel, cela saute aux yeux. L’éclairage est léché, et les parents ont habillé et coiffé leur rejeton avec soin. Il porte une croix autour du cou. Je suppose que ce sont ses parents, miséricordieux par nature, qui ont renoncé à me poursuivre.
— Simon Olson ?
— Non, désolé, connais pas.
L’officier récupère les tirages et les range dans une pochette cartonnée à rabats. Enfin, il s’assied face à moi et il entonne une litanie de questions qu’il débite sur un ton monocorde, me laissant à peine le temps de répondre entre deux.
— Tu prétends donc n’avoir jamais été en contact avec l’un de ces enfants de leur vivant ?
— Oui… Enfin, non, je ne les ai jamais rencontrés.
— Dans ce cas, comment expliques-tu que l’aspirine qui les a tués tous les quatre soit la même que celle qui a été identifiée dans les boissons relevées chez toi ?
— Je ne sais pas… Je n’en ai aucune idée.
— Tu persistes donc à dire que ce n’est pas toi qui as « piqué » la brique de jus contaminée qu’on a retrouvée dans ta cuisine ?
— Non… Ce n’est pas moi.
On pourrait jouer longtemps à ce petit jeu-là. C’est simple, au fond. Il pose une question à laquelle il sait par avance que je vais répondre par la négative, tâche dont je m’acquitte aussitôt dans une parfaite économie de mots.
Joe fixe alors mon œil blanc comme si celui-ci allait parler à ma place. Lui révéler ces choses que ma bouche répugne à lui livrer.
— Depuis quand détiens-tu ta patente de marchand itinérant ?
— Trois ans, à peu près.
— Tu ne vends ta marchandise qu’à la sortie de Fenway Park, n’est-ce pas ?
Voilà. Nous y sommes. Il vient enfin d’établir le chaînon manquant entre les gosses et moi. Le stade. Ma buvette ambulante. Les boissons en brique. Il n’a toujours aucune preuve manifeste, mais cette fois la jonction est faite entre nous. Elles, les victimes. Moi, le meurtrier. Peut-être a-t-il fait le lien depuis belle lurette. Peut-être attendait-il juste d’en obtenir une pleine et entière confirmation. Et c’est maintenant chose faite.
À quoi bon lui mentir sur ce point ? Il y a des centaines de supporters qui peuvent en témoigner. « Une Sam’, Tom, s’il te plaît ! » Les mêmes mots, les mêmes gestes, chaque fois réitérés. Et puis, au risque de me répéter, je n’ai pas vraiment une tête que l’on oublie.
— Oui. Toujours au Park.
Chaque jour de match. Porte B. Comme mon père. Et son père avant lui.
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