Le Manuel Du Serial Killer
Compte rendu de la séance du 30 septembre
À mesure que l’échéance approche, le sujet exprime une agitation jusque-là peu coutumière. Ses propos sont moins cohérents, son débit est plus désordonné, voire chaotique. Au début de la séance, il va même jusqu’à manifester un rejet de la thérapie et de son utilité. Il s’agit moins de peur que d’une appréhension, somme toute assez légitime, quant aux conditions exactes de l’événement. On ne redoute que ce que l’on ne connaît pas, et il ne peut déjà avoir expérimenté cela. Par définition, c’est le genre de choses qu’on ne vit qu’une seule fois.
Comme nous parlons de choses et d’autres, il finit néanmoins par se détendre un peu, et par convenir avec moi que, d’ici là, il n’est pas absurde de tenter une ultime exploration de son passé et des circonstances qui l’ont conduit jusque-là. Jusqu’à moi. La mort de ses parents, leur noyade dans la Charles l’année de ses dix ans, ce sentiment de rejet violent qu’il a toujours ressenti, et imputé pour l’essentiel à son physique hors normes.
Je dois confesser ici que, si peu protocolaire que soit cette note, j’ai éprouvé moi-même certaines difficultés à fixer son œil blanc dans les premiers temps de notre relation de patient à praticien – une malformation dont l’origine demeure par ailleurs douteuse. Son dossier médical, transmis par l’Italian Home for Children, mentionne un accident de pêche lorsqu’il avait huit ou neuf ans, un hameçon planté dans la cornée. Un autre de mes confrères évoque plusieurs autres éventualités : une infection bactérienne de l’œil qui, par la faute d’une hygiène familiale déplorable, n’aurait pas été traitée à temps ; les effets d’une injection vaccinale pratiquée au contraire de manière trop rapprochée, faute d’un suivi rigoureux en la matière ; les suites d’une cataracte survenue dès après la naissance, fait rare et que son très jeune âge n’aurait pas permis de diagnostiquer. Pour ma part, je pencherais plus volontiers pour un facteur héréditaire, même si les éléments en notre possession sur les parents du sujet ne nous permettent pas de l’établir avec certitude. Il semblerait en effet que ni son père ni sa mère n’aient été affectés d’un tel œil albinos. Et nous ne disposons d’aucun cliché de ses grands-parents ou autres ascendants.
Toujours est-il qu’il demeure convaincu que cette difformité est la source de toutes les vexations qu’il prétend subir depuis son plus jeune âge. La pensée magique qu’il développe à ce propos résiste à toute approche rationnelle. S’il est un « monstre », comme il l’énonce lui-même sans détour, la faute en revient selon lui à cet œil maudit, et à lui seul. C’est lui qui dicterait ses actes, les bons comme les mauvais, et qui serait responsable de sa désocialisation. Paradoxalement, il apparaît que le sujet aurait refusé de manière catégorique la proposition qui lui a été faite, à seize ans puis de nouveau à dix-huit ans, de corriger ce défaut par une chirurgie réparatrice, certes non dénuée de risques mais dont le taux de réussite avoisine cependant selon mes sources quatre-vingt-cinq pour cent.
Au chapitre des autres pathologies présentées par le sujet, je remarque aussi que la fréquence de ses saignements de nez a augmenté ces dernières semaines. La présente séance sera d’ailleurs marquée par deux épisodes de ce type, dont le second nous obligera à écourter nos échanges tant l’écoulement sera abondant, nécessitant des soins immédiats, en dehors des compétences et de l’équipement de mon cabinet. Là encore, il semblerait que le sujet ait repoussé les offres de cautérisation des varices responsables de cette épistaxis chronique, intervention pourtant on ne peut plus bénigne.
De fait, cet incident m’a empêché de proposer au sujet une thérapie alternative au cours ordinaire de nos échanges : l’hypnose, dont je suppose qu’elle pourrait venir chez lui à bout de certaines résistances.
Un autre rendez-vous a été pris. Et je ne désespère pas de progresser avec lui, non pas sur le chemin de la guérison mais au moins sur celui d’une juste compréhension de son passé, et ce avant qu’il ne soit trop tard.
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