Le Manuel Du Serial Killer
6 – Dimanche 2 octobre 2011
Je ne fais quasiment rien de tout le dimanche. Je reste au lit une bonne partie de la journée, aspiré par la molle chaleur de ma couette. Dehors, un gris banalement automnal signale à tous que la rentrée approche à grands pas, et avec elle la « shopping week », cette semaine où chaque étudiant butine d’un cours à un autre pour déterminer lesquels il suivra de manière assidue. Peut-être la semaine la plus studieuse de toute l’année, avec celle qui précède les examens.
Je prends quelques notes éparses pour mes futurs articles du Crimson, histoire d’honorer ma part du contrat implicite qui me lie désormais à French et Devroe. Mais le cœur n’y est pas vraiment. La tête encore moins. J’ai beau me repasser en boucle la scène d’autopsie, je me sens incapable d’écrire sur le sujet. Avoir des facilités d’écriture, si remarquables soient-elles, ne suffit pas. Un bon sujet non plus. Contre toute attente, vivre ces choses au premier rang m’inhibe. Je suis sans doute plus doué pour la fiction que pour le reportage.
Sophie glisse un mot sous ma porte, sans même frapper. Quelques instants plus tard, par mon unique fenêtre, je devine sa silhouette gracile qui s’éloigne, pressant le pas vers le réfectoire du Quad. Dans ces termes concis qui la caractérisent, sa note me prouve que la jeune femme qu’elle est réellement et celle qui occupe désormais certaines de mes rêveries ne font bien qu’une seule et même personne : « Quel poison ? JK n’a pas dit… »
J’en déduis aussi que cette affaire n’obsède pas que moi. Nous formons bien un binôme, tous les deux. Je ne pourrai pas me retirer aussi facilement que je l’aurais peut-être voulu. Désormais, c’est Sophie et Tom. Tom et Sophie Harris. Deux parias qui font la paire.
Quand mon téléphone sonne, je le considère une seconde comme un intrus. Toute irruption du monde extérieur m’agresse. Raison numéro 1 : personne ne m’appelle jamais sur mon portable. Raison numéro 2 : je n’ai pas de portable. Non, je plaisante. La vérité, c’est que le réseau de téléphonie est notoirement défaillant dans cette partie du campus. On y capte si mal le signal que bien des étudiants ont repris l’habitude de s’appeler sur leur ligne fixe. Or je n’ai pas de ligne fixe. Et je ne me souviens pas d’avoir donné mon numéro à quiconque, ces derniers temps…
— Bonjour Tom, c’est Joe Kennedy.
— Bonjour…
— J’ai pensé que ça t’intéresserait de savoir : on a trouvé le corps d’un autre gamin. Mêmes symptômes que les deux précédents.
— Où ça ?
— Kenmore. À deux pas de la Charles. Tu notes l’adresse ?
Croisement de Bay State et de Granby. Un environnement beaucoup plus chic que celui des deux autres victimes.
Et, s’il me donne rendez-vous, c’est que non seulement ma présence ne l’incommode pas, mais qu’il la souhaite. Mais pourquoi donc un flic de sa trempe s’encombrerait-il d’un apprenti scribouillard comme moi ? N’a-t-il pas assez d’un Richard Reily pour lui compliquer la vie ?
Lui aurais-je inspiré comme une forme de compassion, de pitié ?
Depuis toujours je fais ça : je me pose à moi les questions que je devrais adresser aux autres. Je les note sur de petits papillons repositionnables que j’entasse dans une vieille boîte à chaussures. Parfois, j’ouvre celle-ci et je les lis à la suite, comme si ces interrogations sans queue ni tête filaient une histoire continue. Mon histoire.
Sa voix s’inquiète à l’autre bout :
— Tom… Tom, tu es là ?
J’hésite un instant, puis je récupère la Corolla stationnée derrière Cabot et prends la direction du sud-est, par New Harvard Bridge. À cette heure-là un dimanche, il ne me faut guère plus d’un petit quart d’heure pour rallier la rive sud, à proximité de l’Esplanade et de ses espaces verts où les Bostoniens aiment à traîner en famille.
Je reconnais instantanément le quartier. C’est celui de l’Université de Boston. La plupart des bâtiments alentour appartiennent à cette institution. L’immeuble devant lequel plusieurs voitures de police et une ambulance sont garées est une résidence universitaire au moins aussi cossue que celles du Yard. Un chapelet de policiers en uniforme ceint le périmètre, lui-même décoré du fameux ruban jaune « scène de crime », que je n’avais jamais vu jusqu’alors qu’au cinéma ou à la télévision. Ce qui m’attend à l’intérieur est bien un crime. Pas un bête accident domestique.
— Alors, on vient faire son petit pâté dans les plates-bandes de la concurrence ?
Richard Reily surgit dans mon dos et me conduit à travers le cordon de sécurité.
— Oh, c’est vrai, j’oubliais… Vous, les harvardiens, ne voyez pas les autres campus comme des concurrents. Vous êtes bien au-dessus de tout ça, n’est-il pas ?
Le ton employé se veut résolument aristocratique. Et ne fait rire que lui. S’il y a un étudiant de Harvard qui échappe à ce type de clichés, c’est bien moi.
La désinvolture avec laquelle il entre dans la maison d’un enfant mort justifierait à elle seule un retour de nausée. Il trouve le moyen de sourire aux parents décomposés, mais étonnamment dignes au vu du drame qui les accable. Pas de pleurs. Pas de gémissements. J’imagine qu’il s’agit d’un couple de profs qui bénéficie d’un logement de fonction au sein de la résidence.
Ils se contentent d’écouter les commentaires d’un Joe Kennedy affairé, et de répondre à ses diverses questions par des hochements de tête silencieux.
L’odeur de mort qui plane ici est différente de la puanteur qui envahissait la salle d’autopsie. Plus doucereuse. C’est un parfum de peur plus que de chairs en décomposition.
— Bizarres, les bourgeois, hein ? me susurre Reily à l’oreille. Presque trop calmes pour des gens qui viennent de perdre leur lardon, tu trouves pas ?
— Peut-être, j’ai pas vraiment l’habitude, je lui réponds un peu sèchement.
— Tu sais que, dans au moins soixante-dix pour cent des cas, ce sont les parents qui ont fait le coup… Si tu voyais le nombre de dingos qui tabassent et violent leurs mômes !
Sauf que celui-ci, pas plus que les deux autres, n’a reçu le moindre coup. Ni subi la moindre agression sexuelle, comme a pu le constater le médecin arrivé un peu plus tôt. Encore un gamin qui rentre chez lui patraque et disparaît d’un coup de la surface de la Terre. Pfut. Rideau.
— Cette fois, ils n’ont rien remarqué tout de suite, m’explique Joe Kennedy lorsqu’il me rejoint enfin.
— Comment est-ce possible ?
— Apparemment, le petit Leonard se plaignait souvent d’avoir mal au ventre, histoire de sauter le repas du soir. Le genre de gamin un peu difficile sur la nourriture, tu vois le topo. Ils ont cru qu’il faisait une comédie de plus, alors ils l’ont envoyé directement au lit. Il semblerait même qu’il se soit fait copieusement engueuler, avant de s’enfermer dans sa chambre.
— Il était puni.
— Exact. Parce qu’il avait simulé une fois de trop.
— Et ensuite ?
— Comme sa mère était encore fâchée, elle s’est contentée de passer la tête dans sa chambre un peu plus tard, sans entrer pour lui faire son bisou du soir. Le petit lui tournait le dos et ne bougeait pas. Dans la pénombre, elle a simplement cru qu’il s’était endormi.
— Ce n’était pas le cas…
— Non. Et, quand sa mère est entrée dans sa chambre ce matin pour le réveiller, elle a trouvé suspect de n’entendre aucun bruit de respiration.
— Il était déjà mort, je conclus à sa place.
— C’est ça… Depuis longtemps, même. Le sang dans son nez et sur ses draps était déjà complètement sec.
Kennedy m’invite à sa suite dans la chambre du garçon, non sans m’avoir tendu une paire de surchaussures en plastique bleu. Une piaule d’enfant comme tant d’autres, aux murs tapissés de posters de mangas, au sol jonché de briques multicolores, de toupies et de voitures télécommandées. Un môme gâté, sans doute aimé, cela saute aux yeux. Rien à voir, en apparence, avec le tableau abject dressé par Reily.
À deux mètres du lit environ, Joe Kennedy me fait signe de m’arrêter. Seuls les techniciens de la police scientifique ont le droit d’approcher. Je suis assez près néanmoins pour considérer le corps de la victime dans son ensemble. Le haut de son pyjama est auréolé d’une gigantesque fleur rouge. Personne n’y a touché. Le gosse repose encore sur le flanc, en chien de fusil.
J’imagine ses deux yeux grands ouverts cherchant le salut dans les rayonnages de livres et de boîtes de jeu qui lui font face. Pourtant, personne n’est venu. Il a souffert seul. Il est mort seul.
Il est froid, figé dans cette rigidité cadavérique qui témoigne d’un décès remontant à plusieurs heures. Mais je pourrais presque sentir la chaleur qui émanait il y a peu de son corps recroquevillé, cette onde odorante, fragrance de petit animal enveloppé dans ses draps comme n’en produisent que les enfants avant la puberté.
Je me sens flotter, tanguer, m’éloigner de la scène et du brouhaha léger qui m’entoure. Lorsque je réalise que je vais partir, il est déjà trop tard. Une fois encore, mon bracelet énergétique ne m’aura préservé de rien, pas même du ridicule.
« Hey, petit ! Reste avec nous ! » sont les derniers mots que j’entends de la bouche de Kennedy.
Puis plus rien.
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