Le Manuel Du Serial Killer
48 – Mardi 1er novembre 2011
48 – Mardi 1 novembre 2011 er
La fuite n’est jamais une solution. Je le sais bien…
Voilà le genre de sentences qu’Adamson a dû m’asséner un bon millier de fois au cours de nos séances. La fuite est toujours l’expression d’un échec ; pire, d’un état d’impuissance. Elle ressemble à son équivalent plombier : on s’y écoule goutte à goutte, jusqu’à se perdre tout à fait et ne plus pouvoir endiguer le flot. On s’y dilue à la fin dans le grand tout, plus souvent encore dans le grand rien.
Déjà Jason, dans le manuscrit du Manuel, déconseillait cette stratégie : « Le traqué se fourvoie bien souvent en adoptant l’une de ces deux stratégies extrêmes, vouées l’une comme l’autre à l’échec : la planque ou la fuite ininterrompue. »
Alors pourquoi me suis-je rué hors de la chambre de nos parents, à bas du grand escalier, puis dans la rue déjà gagnée par les ténèbres ? Je ne saurais le dire. Peut-être était-ce à cet instant où j’ai pris conscience que la caméra installée par Stan venait d’enregistrer la longue confession de Sophie. Mais, sur mon disque dur à moi, les images ne s’enchaînaient pas sagement, les unes après les autres. Elles se superposaient, chacune laissant entrevoir par transparence la précédente, comme si le réalisateur de cette animation avait empilé ses celluloïds plutôt que de les aligner bord à bord. Bientôt, les couleurs criardes s’étaient confondues. Les scènes s’enchevêtraient jusqu’à l’illisible, jusqu’à la nausée : Fenway Park, les garçons, la buvette, le bateau, le corps exhumé de maman, mon père qui coule et ne remonte plus à la surface… mon propre sang sur le carrelage de la cuisine.
Sur ce dernier plan, celui de mon nez s’est mis à couler de nouveau. Et c’est là que je me suis précipité au-dehors, le plus loin possible de cette maison maudite, poursuivi un instant par les cris de Sophie, vite estompés par la distance et le vent qui hurlait à mes oreilles.
Prêt à rompre sous le poids de ses révélations. En pleine surcharge. Total overload. Veuillez débrancher l’appareil et changer d’urgence le disque.
Je n’avais plus couru depuis ma participation involontaire à la River Run, un bon mois auparavant. D’ailleurs, ai-je vraiment cavalé ce jour-là ? Je ne saurais plus le dire. Passé les premières foulées, je me sens déjà au bord de l’asphyxie. Tout mon corps s’enflamme d’un seul coup, mes poumons et mes jambes à l’unisson, gigantesque torche. Mon genou droit me tire. Mon ventre se creuse et oppresse ma cage thoracique, qui ne demande plus qu’à exploser. Je n’irai pas bien loin. J’irai surtout n’importe où.
Je me contente de prendre là où les rues me semblent les moins fréquentées. La robe hideuse que je porte encore entrave en partie le mouvement saccadé de mes jambes, alors je la remonte à mi-cuisses d’un geste emprunté. Ma tenue n’est pas plus adaptée que mon corps à un tel exercice. Un promeneur de chien se retourne sur moi, goguenard :
— Hey, Ducon, personne t’a prévenu ? C’est plus Halloween !
Il a raison. Ce n’est plus la fête des monstres. Nous sommes le 1er novembre. La Toussaint. Et demain, ce sera le jour des Morts.
Sans bien comprendre comment, je débouche sur Summer Street et avale un premier pont à toutes jambes. Je dépasse l’alignement cubique des docks où s’amoncellent des montagnes de conteneurs, quand je perçois le premier flocon sur mon visage, petite touche rafraîchissante sur ma lèvre supérieure. Le flux écarlate qui n’en finit plus d’affluer hors de moi l’emporte aussitôt.
Dans ma poche, le vibreur de mon portable s’agite frénétiquement. Je l’ignore. Pour répondre à qui, hein ? Pour m’entendre dire quoi ? Pour découvrir quel nouveau complot ?
C’est étonnant. Après quelques minutes à me sentir tutoyer le point de rupture, ma respiration se fait plus profonde, moins douloureuse. Hormis cette gêne lancinante dans le genou, mes jambes se décontractent. Je n’en suis pas à survoler l’asphalte comme les joggers assidus, mais je ressens comme une facilité, presque un plaisir, chaque fois que la pointe de mes pieds vient frapper le trottoir. Je n’ai plus de raison de poursuivre ma folle équipée – pas la moindre sirène à mes trousses –, mais aucune véritable pour l’arrêter.
Summer Street n’en finit pas de tailler sa tranchée de briques et de grillages à travers le quartier des parkings immenses et des entrepôts. Une fois dépassé le parc des expositions, je ne suis plus qu’à quelques enjambées d’un deuxième pont, celui qui conduit à South Station et au district financier. Le fond ma poche tressaute sans cesse. Que ce soit Sophie, Kennedy ou n’importe qui d’autre, ils s’acharnent.
Je suis pourtant résolu : je ne décrocherai pas.
La neige tombe plus dru, maintenant. Les flocons sont plus gras. Ils poissent presque, chargés d’on ne sait quelle pollution. Dans mon dos, le flot des voitures s’est intensifié lui aussi. Mais aucune ne s’arrête alors que j’enjambe le parapet, celui qui sépare la voie réservée aux piétons de l’abîme. Il n’est pas très élevé, à hauteur de taille je dirais. L’escalader est largement à ma portée, même après l’effort que je viens de fournir. Malgré le froid, la sueur me dégouline de partout. Mes deux mains arrimées à la rambarde, je fais face à la baie. L’eau n’est pas si noire au-dessous. Elle brille d’une manière attirante, tapissée de carrés lumineux projetés par les tours voisines. C’est magnifique.
Une sensation de bien-être inattendue s’empare de moi. « Endorphines », commenterait Sophie, pragmatique. Le seul inconfort provient désormais de mon poignet, où le bracelet remis par Devroe cuit mes chairs comprimées, arrosées de sel et de sueur. D’une main, au risque de basculer dans le vide, j’essaie de l’arracher. Il résiste. La peau rougit sur toute la zone. Une tentative de plus et elle sera à vif. Tant pis. J’insiste encore et encore… Un lambeau d’épiderme part avec la menotte de caoutchouc, qui jaillit de mon bras et disparaît aussitôt dans les remous scintillants qui m’appellent à mon tour. Un bip strident a tout juste le temps de s’échapper du bracelet avant qu’il ne soit englouti.
Un mouchard électronique. Depuis le début, j’étais sous surveillance. J’étais pisté. Retenu par ce fil à ma patte, aussi tendu qu’invisible. Je comprends mieux pourquoi on ne m’en a pas posé un au moment de ma liberté conditionnelle. Pour cause : j’étais déjà équipé.
Sauter.
Je n’ai plus rien d’autre à faire. Oui, je vais mourir un 1 novembre. er Comme mon père. Noyé, tout comme lui. Je dois sauter. Je dois faire sombrer une fois pour toutes notre nom, notre folie héréditaire, notre passé. Il n’y aura plus de garçon Pomeroy pour en tuer d’autres, et c’est la meilleure chose – la seule – que je puisse décemment léguer à ce monde. Pas d’écrits. Pas de roman. Juste un long plongeon dans l’oubli. Et Sophie pour porter notre patronyme sans se cacher, sans craindre la honte et l’opprobre. Elle ne sera ni « la fille de », ni « la sœur de ». Juste Sophie Pomeroy.
— Tom !
Ne pas tourner la tête.
— Tom ! Ne fais pas ça !
La seconde voix qui m’interpelle fissure mes résistances.
C’est elle. Elle approche.
Je me ressaisis. Je regarde loin devant moi, comme j’ai vu faire ces plongeurs à la télé, ceux qui sautent dans la mer depuis des falaises aussi hautes que des gratte-ciel. Ne pas regarder en bas mais au loin, là où la baie s’ouvre sur l’océan.
Le trille de mon téléphone me distrait un instant. Ce n’est pas un appel. C’est un SMS. Et si je peux résister à n’importe quelle voix au monde, je suis incapable de repousser les mots qu’on m’adresse par écrit. C’est idiot, mais c’est ainsi : je ne pourrai disparaître qu’après l’avoir lu :
Attendez !
Vous ne savez pas tout !
Dixit Adamson. L’homme qui m’a infligé ce supplice. Sans lui, sans son acharnement à restaurer ma mémoire, j’aurais coulé des jours ô combien paisibles dans les verts pâturages de l’ignorance. Mais il a voulu me soigner à tout prix. En dépit de moi. Contre moi. Jusqu’à essorer ma vie comme un vieux linge humide.
J’arme mon bras pour balancer le combiné dans la flotte, qu’il rejoigne à jamais le bracelet déjà envoyé… « ADAMSON » hurle l’écran.
Ma sœur et le flic ne sont plus qu’à quelques pas du parapet. Ils ne tarderont plus à se saisir de moi. Je fais mine d’achever mon geste.
Puis je décroche :
— C’est trop tard, docteur…
— Non ! Vous ne savez pas tout !
— Mais vous ne comprenez pas : je ne veux plus rien savoir d’autre, je réponds d’une voix calme.
— Si vous sautez de ce pont… vous ferez exactement ce que votre père attendait de vous.
William Adamson n’aurait pas fait un bon négociateur. Ses arguments sont vains. Peu m’importe mon père. Je veux juste une fin. Vite. Je me fous d’une ultime vérité, supposément plus propre ou plus acceptable que celles qu’on a tenté de me faire avaler. Je ne veux plus que de l’eau dans ma bouche, mon ventre, et jusqu’au plus profond de mes poumons.
De l’eau et un repos infini.
— Le jour du bateau… Le jour de votre noyade dans la Charles…
— Vous perdez votre temps.
— … Sophie ne vous a pas tout dit.
Je souffle, soudain hors d’haleine, la poitrine soulevée par d’amples vagues qui finiront par me tirer des larmes si je continue à l’écouter.
Sauter !
— Je m’en contrefous…
— Elle ne vous a pas dit toute la vérité sur ce qui s’est passé dans cette cuisine.
Je cherche le visage de ma sœur entre les flocons qui tissent maintenant un épais rideau. Plus que quelques mètres entre nous.
La cuisine. Mon corps convulsé dans une mare de sang. Jonah qui m’arrache à la mort.
Qu’y a-t-il d’autre à découvrir ?
— Eh bien… allez-y ! je lui ordonne. Dites-le-moi, si vous savez tout !
— Pas comme ça… Pas ici.
— Et où ça donc, docteur ? Au fond de la baie ?
Je grince une sorte de rire affreux qui ne me ressemble pas.
— À mon cabinet. Accordez-moi juste une dernière séance. Après ça…
— Oui ? je le presse.
— … Après ça, vous ferez ce que vous voudrez. Ni Kennedy ni moi ne nous interposerons. Je m’y engage. Vous sauterez où vous voudrez, quand vous voudrez.
Que peut-il m’apprendre que je ne sache déjà ? Qu’irai-je puiser en moi-même que Sophie ne m’ait déjà révélé ? Et lui, quel intérêt peut-il bien y trouver ? Seulement celui du travail accompli, de l’ouvrage thérapeutique enfin achevé, après toutes ces années à me suivre, à charcuter ma mémoire, à me manipuler ? Il n’en a pas assez ?
— Je vous promets que vous ne le regretterez pas. Juste une séance…
Les lueurs qui dansent sur l’eau m’adressent un éclat de reproche. N’y va pas. Rejoins-nous. Il ne t’apprendra rien que tu ne saches déjà. Regarde : on est si belles ! On te fera tout oublier, Tom. Ou Jesse. Ou qui que tu sois.
— Quand ? je lui demande dans un hoquet.
— Maintenant, si vous voulez. Je vous attends.
Un flocon plus gros encore que les autres effleure ma joue. Brûlure glacée. C’est la première véritable neige de saison ; celle-ci ne s’est pas trompée de date.
On est curieux. Du berceau à la tombe, c’est ce qui nous tient debout. Parfois ce qui nous perd. On est toujours trop curieux. Et plus encore quand on nous parle de nous. On n’en a pas assez. Rien n’étanche cette soif-là.
On n’a jamais fini de se connaître.
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