Le Manuel Du Serial Killer
Compte rendu de la séance du 30 octobre
Le sujet était si perturbé, aujourd’hui, qu’il a exigé de moi que je le reçoive en urgence, dès le lendemain de notre précédente séance. Tous mes patients le savent, et il est rare qu’ils contreviennent à cette règle, sollicitant de moi que j’empiète sur mes quelques heures de repos hebdomadaire : ma consultation est systématiquement fermée durant le week-end. Mais comment pourrais-je le lui refuser, à deux jours seulement de l’échéance qui nous émeut déjà tous ?
Je ne sais pas encore si je dois me réjouir de ce subit et si pressant besoin de me consulter, ou y voir au contraire l’expression d’une aggravation de son état. Aussi près du but, aussi près du bout, je me dis que toute preuve de bonne volonté est à considérer avec soin et avec respect.
Avant même la reprise de notre échange, suspendu la veille, je note qu’il n’est ni aussi agité que lors de nos derniers entretiens, ni sous l’emprise de cet impérieux besoin d’épanchement qu’il a manifesté certaines fois. J’en viens à me demander pourquoi il a tant insisté pour me voir, et si précipitamment. Il ne mentionne même pas ce fameux Manuel qui avait occupé tant de place dans notre avant-dernière séance, et dont il niait être l’auteur avec la plus grande véhémence.
« J’aimerais… J’aimerais que vous me fassiez votre truc, là, réclame-t-il à peine assis sur la chaise qui me fait face.
— Vous voulez dire… l’hypnose ?
— Oui.
— Pour quelle raison ? Pourquoi spécifiquement maintenant ?
— J’ai des choses à chercher. »
Son regard me défie. Comme s’il envisageait l’induction comme un combat et qu’il était convaincu de pouvoir prendre le dessus cette fois.
« Dans votre mémoire, c’est bien ça ?
— C’est ça.
— Quel genre de choses ?
— Sur ma mère.
— C’est intéressant. Jusque-là, vous m’avez surtout parlé de votre père et des circonstances de sa mort.
— Je sais. Mais cette fois…
— Oui ?
— … c’est sa mort à elle qui m’intéresse. »
Je procède selon mon protocole habituel, et il ne tarde pas à battre des paupières d’une manière incontrôlée, signe que son inconscient m’est dès lors grand ouvert.
« Vous vouliez me parler de votre maman. Que vous rappelez-vous d’elle ?
— Elle était très belle.
— Je n’en doute pas. Et quoi d’autre ?
— Elle est morte.
— Oui, c’est exact. Savez-vous quand votre mère est morte ?
— Quand j’étais petit.
— Savez-vous quel âge vous aviez à ce moment-là ?
— Très petit. Peut-être trois ans. Ou deux.
— Si c’est le cas, vous ne devez pas avoir beaucoup de souvenirs communs avec elle ?
— Non.
— Est-ce que vous parvenez à vous représenter son visage ?
— Je ne crois pas, non.
— Quand elle est morte, que vous a-t-on dit ?
— Je ne me souviens plus. »
Remarque : cette hypothèse contredit ce que le sujet a évoqué au cours d’une autre séance, lorsqu’il supposait que sa mère aurait pu être présente le jour de la noyade fatale de son père, alors qu’il était lui-même âgé d’une dizaine d’années.
Je décide de le confronter à ses propres incohérences :
« Si elle est morte quand vous étiez si jeune, cela signifie qu’elle ne pouvait pas être présente avec votre père et vous sur ce bateau, le jour où il s’est noyé ?
— Non.
— Non elle n’était pas là, ou non elle aurait pu être là
— Elle n’était pas là. »
Dans ce cas, pourquoi entretient-il pour son propre chef la fiction d’une mère survivant au moins huit années de plus ?
« La dernière fois, nous en sommes restés au moment où vous avez vu disparaître votre père dans l’eau. Que s’est-il passé ensuite ?
— Moi je suis remonté sur la grève.
— Ça, vous me l’avez déjà dit. Et encore après ?
— Il…
— Oui ? Il quoi ?
— Il m’a rejoint. »
Je ne m’attendais pas à un tel rebondissement. Je le presse alors de m’en dire plus, sentant confusément que nous tenons là ce qui pourrait être la clé de son état présent.
« C’est-à-dire ?
— Sur la grève. Il a nagé sous l’eau et il est sorti à son tour.
— Il était encore vivant ?
— Oui. »
Je me laisse quelques secondes pour encaisser ce qu’il vient de me révéler et préparer mes questions suivantes.
« Se pourrait-il… Se pourrait-il que votre père ait simulé sa noyade de manière intentionnelle ?
— Quoi ? »
Je reformule mon allégation :
« Aurait-il pu faire exprès de se noyer pour que vous ou d’autres témoins de la scène croient à sa mort ?
— Je ne sais pas… C’est possible.
— Ou êtes-vous allés, après ça, tous les deux ? Vous êtes rentrés chez vous ?
— Non. Dans une autre maison.
— Quelle maison ?
— Je ne la connaissais pas. Juste une autre maison.
— Bien, et qu’y avait-il dans cette autre maison ?
— Un enfant.
— Quel enfant ?
— Je ne le connaissais pas, lui non plus.
— Et que faisait-il là ? »
Un silence s’installe et se prolonge. Une tension presque solide, presque palpable, occupe l’espace entre nous et nous unit dans une seule et même quête de la vérité.
Je suis contraint de le relancer, une fois de plus :
« Hein, que faisait cet enfant dans cette autre maison ? Pourquoi votre père vous a-t-il conduit là ?
— Pour vérifier.
— Vérifier quoi ?
— La cuisine.
— Qu’est-ce qu’il y avait dans cette cuisine ?
— Eh bien… l’enfant, quoi !
— Mais votre père, que voulait-il vérifier à propos de cet enfant ? »
Nouvelle interruption. Il soupire bruyamment. Ses yeux papillonnent, puis il reprend enfin :
« Oh, il y avait beaucoup de sang… beaucoup.
— Pardon ?
— Sur le carrelage de la cuisine. Beaucoup de sang.
— Votre père… Il était là pour vérifier que ce gamin était encore en vie ?
— Non, me reprend-il. Non, qu’il était mort. »
Le sujet ouvre alors brutalement les yeux. Figés par la haine.
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