Le Manuel Du Serial Killer
5 – Samedi 1er octobre 2011
5 – Samedi 1 octobre 2011 er
Les matchs du samedi soir ont toujours une saveur particulière, à Fenway Park. On a beau y retrouver les mêmes supporters, les mêmes familles au complet, les mêmes bandes de potes chargés de bière plusieurs heures avant le premier coup de sifflet, il souffle autour du stade un vent de ferveur qui ne fouette joueurs et spectateurs qu’en ces circonstances. Les casquettes frappées des deux fameuses chaussettes rouges sont plus nombreuses dans les rues alentour. Les fanions portés plus hauts. L’équipe ne réédite peut-être plus ses exploits de 2004 et de 2007, ses deux dernières années de sacre, mais tout le monde fait semblant d’y croire, le samedi soir.
Mes souvenirs d’avant sont réduits à peu de chose. Le Dr Adamson prétend que c’est normal. C’est un syndrome classique, selon lui, lorsqu’on perd ses deux parents d’un coup. Il dit que le traumatisme effectue une sorte de tri naturel, dans la mémoire, entre les éléments que la conscience est capable d’assimiler et ceux qui lui paraîtront trop douloureux, dans certains cas parce qu’ils sont justement trop doux. Moi, je les appelle mes souvenirs « doux-loureux », ceux qui ne reviendront jamais à la surface.
Mon premier match à Fenway avec mon père n’y figure pas. Je m’en rappelle avec une acuité surprenante. Pourtant, je devais avoir quelque chose comme cinq ou six ans, guère plus. Il faut dire que je ne suis jamais venu ici en simple touriste. Dès la toute première fois, j’ai eu la sensation de faire partie de la fête. D’en être un acteur, et non pas une tête égarée dans la masse du public. Que mon père travaille une partie de la semaine aux abords du stade, même si ce n’était pas sur le terrain ni dans l’entourage immédiat des Sox, lui conférait une aura incomparable. Et donc à moi aussi, par ce lien filial qui m’unissait alors à lui. Fenway Park n’était pas qu’un lieu et qu’un temps de loisir, pour nous deux, c’était notre deuxième maison, là où tout le monde nous aimait, là où les gamins comme leurs paternels s’empressaient autour de nous comme des mouches.
— Hey, Billy ! Comment va Martha ? Une petite Sam’, comme d’habitude ?
— Tu m’en mettras plutôt deux, s’il te plaît. Il fait super soif, ce soir !
— Tu sais ce qu’on dit ? Super soif, super match !
C’est il y a trois ans seulement, à ma sortie de l’Italian Home, que le notaire chargé de la succession m’a remis ces deux sésames : la patente m’autorisant à placer ma carriole à boissons à la porte B de Fenway Park chaque jour de match, un droit acquis et transmissible de père en fils, et les clés de la maison d’Emmet Street. Celle de mes parents. Celle que personne n’occupe depuis plus de dix ans, maintenant.
Comme mon héritage ne comprenait aucunes liquidités, je n’ai eu d’autre choix que de la livrer à elle-même, la laisser se décrépir année après année. Autant dire qu’aujourd’hui elle ne ressemble plus à rien. Ce n’était déjà qu’une grosse cabane de briques et de bois, usée par les vents maritimes qui s’engouffrent là par les docks si proches. C’est maintenant un tas informe, dont une peinture écaillée constitue la quasi-totalité de la fragile carapace. Tortue échouée sur le rivage le plus misérable de South Boston, dans une ruelle étroite encombrée de bouts de tôles et de poubelles, tout juste un boyau.
Le bout de jardin qui jouxte la bicoque est à l’abandon, lui aussi. C’est là que repose encore le canot qui leur a été fatal, repêché aussitôt après l’accident, posé depuis sur sa remorque d’origine. Si l’on s’en approche d’un peu plus près – ce que je n’ai plus eu le cœur de faire depuis des lustres –, on peut remarquer cette brèche étroite par laquelle l’eau s’est engouffrée. Un trou que j’ai toujours trouvé suspect, pour ma part. Trop grand pour être le fruit d’une lente érosion, d’un effritement progressif des fibres du bois. Trop net pour avoir été percé par un tronc d’arbre ou un rocher.
Au moins, depuis que j’ai choisi de reprendre le petit commerce paternel, durant mon année d’intégration à Harvard, je visite la maison d’Emmet Street une ou deux fois par semaine. Ma vieille roulotte m’y attend, garée sous l’abri du parking. Elle, j’ai pris la peine de la repeindre. Oh, elle n’a rien de flambant, croyez-moi. Mais son grand âge, ses antiques roues à rayons, la patine de ses boiseries côté comptoir, tout cela lui confère un petit charme vintage que ma clientèle semble apprécier.
Dans la maison, où pas un meuble n’a bougé depuis le jour du drame, j’entrepose mes packs de cannettes – bières diverses, Dr Pepper, sodas en tous genres – et ces boissons vitaminées sous emballage cartonné qu’affectionnent les plus jeunes. Deux heures avant le début du match, je viens faire le plein. Puis je mets en route le compresseur qui maintiendra la marchandise au frais et j’accroche mon stand itinérant à l’arrière de ma vieille Corolla beige, constellée de rouille et de fientes incrustées. Un autre legs de grande valeur, ma voiture !
Ainsi harnaché, je roule maintenant sur Atlantic Avenue, aussi lentement qu’il m’est possible de le faire sans déclencher un concert de klaxons courroucés. Une fois, j’ai voulu aller plus vite et ma carriole s’est détachée en franchissant un dos-d’âne : une partie du chargement a versé sur la chaussée et quelques cannettes ont explosé sur l’asphalte dans un nuage mousseux. Depuis cet épisode malheureux, je prends mon temps. De toute façon, le trajet par ces voies rapides qui bordent la baie n’est pas très long. Je profite des lumières du jour déclinant. Je me sens plus chez moi ici que dans n’importe quel recoin de Cambridge. Fait rare, quasi unique, je m’y sens presque bien.
Alors pourquoi ai-je les voix de Sophie et de Joe Kennedy en tête, comme s’ils poursuivaient leurs échanges dans le petit salon privé de mon crâne ?
— En fait… de quoi ils sont morts, tous ? demande-t-elle.
— Je viens de vous le dire, d’un empoisonnement, lui répond-il.
— Oui, j’ai bien compris. Mais la substance qui les a tués, c’était quoi ?
Même virtuelle, même en mode Sims dans le flux incertain de mes pensées, Sophie pose les bonnes questions. S’il y a une information essentielle, c’est bien celle-là. Si un élément peut permettre de rapprocher les deux morts de ces derniers jours aux événements de 2001, il se niche bien dans ce détail… Alors pourquoi une telle omission ?
D’autres paroles me reviennent. Celles du légiste, au cours de son compte rendu : « Cependant, étant donné les soupçons d’empoisonnement médicamenteux… » Je ne les ai pas inventés, ceux-là ! Il a bien parlé d’un médicament. Quelle molécule est assez puissante pour tuer un gamin de dix ans en moins de deux heures ?
Sur Yawkey Way, les abords du stade grouillent déjà de monde. Fenway Park, « le stade préféré de l’Amérique », clame fièrement le panneau géant dressé à l’angle. Je bifurque à droite sur Van Ness et longe le flanc sud de l’enceinte au pas, laissant derrière moi le gigantesque parking public qui déborde déjà de voitures. Quelques habitués me reconnaissent et me font signe au passage. C’est bien le seul endroit du monde où l’on m’espère à chaque fois avec impatience. Le seul où ma physionomie ne joue pas en ma défaveur. Je roule si lentement que j’ai le temps de lire le nom des gloires passées du club sur les grandes bannières verticales rouges et bleues qui lèchent la façade : Rick Ferrell, Harry Hooper, Tris Speaker… jusqu’à la préhistoire du club, Cy Young, lanceur des Sox de 1901 à 1908.
Pour une fois, aucun marchand sauvage n’a squatté mon emplacement. Je peux tranquillement effectuer ma marche arrière et déposer ma roulotte sur ma place attitrée, pile en face de la statue de Ted Williams coiffant la tête d’un petit cancéreux de sa casquette. En voilà un qui n’aurait jamais fait de mal à un enfant…
Les premiers clients affluent dès que je suis installé. Ils n’ont pas encore crié que leur gosier réclame déjà le liquide frais qui l’apaisera.
— Une Sam’, s’il vous plaît. Et un jus de pomme pour le petit.
Samuel Adams. La bière de Boston. Quasiment la seule qu’on me demande à ce kiosque, ainsi qu’à mes voisins et concurrents. Je plonge la main dans le compartiment réservé aux boissons alcoolisées. Puis dans celle des boissons pour les enfants.
L’assoiffé suivant est un môme de huit ou neuf ans à peine. Seul. Il me tend ses deux billets verts avant même de me passer sa commande. Il me touche. Ma trombine doit un peu l’effrayer.
Je me penche vers lui :
— Tu veux quoi, mon bonhomme ?
— Un jus multivitaminé… m’sieur.
— Va pour un jus multivitaminé. Voilà !
Je lui tends la petite brique aux couleurs criardes, qu’il hésite à attraper par-dessous le rebord verni. Je me penche un peu plus. Il fixe mon œil mal fichu, sans un mot, devient statue à son tour. J’insiste :
— Eh bien, vas-y, n’aie pas peur…
Je ne dois pas être très convaincant, car il recule d’un pas.
— Fais pas l’idiot, j’ai déjà encaissé tes deux dollars… Tu t’appelles comment ?
— Jimmy, murmure-t-il sur un ton presque plaintif.
— Jimmy comment ?
— Jimmy Gray.
— Ils sont où, tes parents ?
— Mon papa est déjà installé dedans.
— Eh bien, ton père ne va pas être content si tu reviens à ta place sans ta boisson. Tu ne crois pas ?
Il arrache la brique cartonnée de ma main et repart en courant vers l’entrée la plus proche, déjà avalé par les grappes de supporters qui s’engouffrent dans l’arène. Je ne suis pas près de revoir Jimmy Gray à mon stand.
Ni ailleurs.
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