Le Manuel Du Serial Killer
19 – Mardi 25 octobre 2011
Après ça, je ne me sentais pas de passer la fin de journée seul. Pour la première fois, c’est moi qui ai appelé Sophie. Elle n’a pas paru surprise le moins du monde. On aurait presque dit qu’elle était à l’affût, prête à accourir, pas vexée pour deux sous que je l’aie congédiée sans ménagement. On me révélerait que cette fille n’est que le produit de mon imagination et qu’elle n’existe que lorsque je pense à elle, je n’en serais pas étonné. C’est peut-être bien le cas. Qui sait ?
Dix minutes après mon coup de fil, elle entre avec une boîte en carton, de celles qui servent à transporter des gâteaux. À l’intérieur, quatre cupcakes dont je crois identifier le parfum dès le premier coup d’œil. Ils viennent probablement de ce petit camion qui s’installe d’habitude à la porte nord du Yard, juste en face du pavillon des sciences. Quatre dollars la portion, si mon souvenir est bon.
— Boston Cream, non ?
— Boston Cream, approuve-t-elle.
Une concentration unique de sucre et de graisses saturées, sous la forme du plus crémeux des gâteaux. La mort de la ligne, l’Épiphanie du gourmand. Dans tous les cas, le meilleur remède antidéprime en circulation libre sur le campus. Durant quelques instants, nous croquons nos délices dans un silence religieux, submergés par l’onctuosité qui tapisse nos papilles.
— Alors, qu’est-ce qu’ils ont trouvé d’intéressant ? finit-elle par s’enquérir entre deux bouchées.
Je lui résume la situation et elle réplique aussi sec :
— On va pas les laisser t’inculper comme ça, hein. Pour l’instant, ils n’ont rien du tout.
— Quand même, je relève mollement, y a cette connerie de bouquin…
— Ça ne prouve absolument rien ! En l’état, ce n’est qu’un tissu de coïncidences et de suppositions.
Dans ses yeux si pâles, je perçois la flamme d’une pasionaria s’allumer. À une autre époque, Sophie se serait battue pour les droits des femmes du Quad, ou je ne sais quelle autre cause juste et belle. Manque de bol, le temps n’est plus aux grands idéaux, alors c’est d’un combat pour moi qu’elle hérite. Elle n’aurait pu plus mal tomber, la pauvre.
Pourtant, à l’instant même où j’ai annoncé à Lucy French que je renonçais à ma comp’ pour le Crimson, notre binôme était dissous. M’aider comme elle le fait depuis, et encore actuellement, ne lui apportera pas un point de plus à ses examens de mi-semestre. Elle en est forcément consciente. Alors pourquoi ?
Son soutien n’a pas la solidité du béton, mais il est néanmoins plus rassurant que certains appuis éphémères. Celui du Pr French, par exemple, dont le mail me parvient un peu plus tard dans l’après-midi, laconique.
Cher Thomas,
Compte tenu de l’information judiciaire ouverte à votre encontre,
laquelle n’est pas compatible, selon les règles de notre département,
avec l’octroi d’une bourse et autres privilèges dont vous bénéficiiez
jusqu’à présent, je suis au regret de vous annoncer que le collège des
enseignants a décidé d’appliquer à votre égard les mesures suivantes :
- Les versements correspondant à votre bourse sont suspendus dès
maintenant et jusqu’à nouvel ordre.
- Votre inscription au département de littérature est suspendue dès
maintenant et jusqu’à nouvel ordre. En conséquence de quoi, la
délivrance de votre diplôme de fin d’études, lequel est assujetti à une
assiduité sans faille ainsi qu’à des résultats satisfaisants aux examens
que vous ne serez pas autorisé à passer cette année, sera repoussée sine
die.
- En accord avec le HoCo de votre résidence, il a été en outre décidé
de ne pas reconduire pour cette année étudiante le bail de votre
logement au sein de Cabot House. Vous disposez, à réception de ce
message, d’un délai de huit jours pour quitter les lieux, avec
l’intégralité de vos effets. La recherche d’une solution de logement
alternative demeure à votre charge.
Je reste à votre disposition pour toute information complémentaire et,
à titre personnel, je souhaite ardemment que vous surmontiez les
difficultés que vous rencontrez depuis peu.
Votre dévouée, Lucy French,
Directeur du département de littérature,
Boylston Hall, Harvard, Cambridge.
Je crois que, autant que je me souvienne, personne ne s’est plus adressé à moi directement en m’appelant Thomas depuis ma mère. Cela ne rend pas la missive de Lucy plus amène. Elle n’a même pas attendu une comparution en bonne et due forme pour tourner casaque. Dès le premier vent contraire, elle s’est laissé porter par lui. Loin de moi et de cette si touchante sollicitude des dernières semaines. Je ne m’explique pas plus son revirement que je ne parvenais à justifier son souhait de me voir briller parmi ses centaines d’élèves. Je finis par penser que, en me permettant de griller certaines étapes sur la route du diplôme, elle cherchait ni plus ni moins qu’à précipiter mon départ. À leur manière, les événements récents l’ont dispensée de toutes ces simagrées. Pour être enfin débarrassée de moi, elle n’a plus qu’à laisser faire la justice.
Sans les quelque 20 000 dollars virés par Killin, je serais bientôt sans un sou. Et de toute façon, dans une semaine, je serai également sans statut et sans toit. Rejeté d’un côté, suspecté et traqué de l’autre. Je n’ai jamais concouru à une compétition de popularité, mais cette fois j’atteins des sommets. Ou plutôt je touche des abîmes. Le Manuel n’a pas encore fait de moi un meurtrier, mais il m’a déjà tué. Socialement parlant.
S’il n’y avait pas Sophie pour croire encore à mon innocence, Sophie la fofolle, Sophie-en-fait, Sophie Harris, ma si étrange homonyme, je serais seul. Totalement seul.
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