Le Manuel Du Serial Killer
28 – Vendredi 28 octobre 2011
J’ai toujours été impressionné par la mémoire dont font preuve les témoins dans les récits policiers. Et pas seulement parce que la mienne se limite à celle d’un serin, flashs timides et volatils. « Que faisiez-vous le 31 octobre entre 20 heures et minuit ? » Et le suspect de détailler minute par minute la manière dont il a bien pu occuper sa soirée plusieurs semaines, mois ou même années auparavant. Capable de décrire chaque événement, chaque objet, chaque visage. Franchement, vous trouvez ça crédible ?
Moi, de tout ce qu’a pu être mon père, je ne conserve qu’une poignée d’instantanés aux contours incertains, aux couleurs fanées : lui et moi à la pêche, lui et moi dans le jardin d’Emmet Street… Je sais qu’il faisait légèrement plus que son âge, la faute à ces cheveux poivre et sel et à cette barbe fournie qu’il entretenait religieusement. Je sais qu’il ressemblait beaucoup à son frère, Jonah, comme les trop rares photos jaunies en ma possession en fournissent encore la preuve. Presque des jumeaux, disait-on alors d’eux malgré leurs trois années de différence. Je sais fort peu de choses en somme au sujet de Jason Harris, mon père. Jason Harris.
Jason Harris
Je me répète son patronyme en boucle, je le souligne, comme pour mieux me convaincre qu’il ne participe pas de ce grand tour de prestidigitation qui m’est joué ici.
Jason…
— Bonjour, Tom.
… Pomeroy ?
— Bonjour…
Je réponds d’une voix morte à notre vis-à-vis. Bien vivant, lui.
Mon père. Revenu de je ne sais quel remous de la Charles. Remonté de je ne sais quel enfer de vase et de mensonges. Il nous contemple, Sophie et moi, avec application, je dirais même avec gourmandise. Il se repaît de notre effarement. Il se fait un festin de notre surprise. C’est long, dix ans à ne voir que les quatre mêmes visages. Les nôtres doivent lui paraître tout neufs, en comparaison, vastes espaces qu’il explore goulûment, à s’en faire péter la rétine. Rien de ce qu’il observe ne semble échapper à sa soif de découverte. Surtout pas moi. Surtout pas mon œil, qu’il retrouve aussi blanc qu’il l’avait laissé. Qu’il fouille comme pour en extraire la faute originelle, la peur primale.
Que pourrais-je lui dire ? Que pourrais-je lui hurler ? J’étais venu chercher des réponses, et voici qu’un abîme de questions s’est ouvert devant moi. C’est pire qu’une boîte de chocolats à Noël : on ne sait que choisir. On est déjà si écœuré qu’on ne veut plus rien prendre. Mais comment décliner ça ? Comment refuser de telles retrouvailles ?
— Vous faites une bonne paire, tous les deux…
Le premier, il a brisé le silence. Nous prend-il pour un couple ? J’aimerais me dire que je reconnais cette voix, qu’elle distille quelque chose d’affable, de familier, de rassurant, douce berceuse surgie de mes jeunes années. Mais il n’en est rien. Je ne la reconnais pas. Et je ne saurais dire ce qui, d’elle ou de moi, s’est le plus altéré.
Un coup d’œil rapide sur ma montre m’indique que nous avons déjà épuisé cinq des quinze petites minutes qui nous sont accordées. Il faut que je parle. Il faut que j’arrive à déchirer ce voile étanche qui nous sépare encore. Crac ! Allez, Tom, juste une phrase qui tranche dans le vif…
— Combien ?
Il comprend parfaitement à quoi – ou, plus exactement, à qui – s’applique ma question. Nous ne savons plus rien l’un de l’autre, lui et moi, mais nous ferons l’économie des petits mots d’approche. Nous sommes deux inconnus jetés l’un contre l’autre, deux atomes de haine dont on attend la fission. Juste pour mesurer l’énergie délétère qu’elle dégagera. Nous sommes une sorte d’expérience.
— Onze.
Il nous confirme ce que nous avait déjà dit Kennedy. Onze garçons de Boston. Tous âgés de huit à onze ans.
Bizarrement, mon bracelet me donne la sensation de palpiter autour du poignet qu’il étreint. Ou bien est-ce ma circulation qu’il empêche ? J’aimerais le retirer, mais mes efforts pour distendre le caoutchouc rigide demeurent impuissants.
Ce serait le moment de cuisiner Jason. D’élucider ce qui ne l’a jamais été, pas même en son temps par Kennedy. Comment approchait-il ses victimes ? Par quel tour de passe-passe parvenait-il à leur faire ingurgiter autant d’aspirine en une seule prise ? Et par-dessus tout : pourquoi s’est-il obstiné à garder le silence sur tous ces points ?
Pas besoin de le passer à la question. Les réponses, je les connais. Elles sont en moi. Il me les a transmises, en même temps que son sang, en même temps que sa maison : la patente, le débit de boissons itinérant, les enfants assoiffés à la sortie de Fenway Park, les briques de jus chargées jusqu’à la gueule de médicament…
Reste une inconnue : pourquoi les flics n’ont-ils jamais fait le rapprochement, pourtant évident, entre mon père, son petit commerce ambulant et les clients de ce dernier ? Pourquoi n’ont-ils jamais établi le lien entre lui et… moi, Thomas Floyd Harris, son fils ?
Et dire que j’ai failli tout révéler à voix haute. Et dire qu’en le voyant j’ai manqué prononcer ce tout petit mot, ces deux syllabes irréparables : « Papa. » Car j’en suis sûr, maintenant : ils ne savent pas ! Pas plus Adamson que Kennedy, Browning que Sawyer. Et encore moins Sophie. Non, personne n’a jamais su que Jason Pomeroy était père de famille. Depuis dix ans, il nous mystifie tous.
« Officiellement, il était au chômage » : le capitaine du Boston Police Department nous a brossé son portrait en ces termes quelques semaines plus tôt. « Il vivait seul dans un petit appart de Charlestown. Il ne bougeait quasiment pas de chez lui. » Un célibataire, sans emploi, sans femme… sans fils.
Jason Harris. Jason Pomeroy. Aucun autre rapport entre ces deux individus que ce prénom, ô combien courant.
Je reprends le cours de notre dialogue presque muet :
— Pourquoi maintenant ?
— Tu ne voudrais quand même pas que je te donne toutes les réponses ?
— Pourquoi sous cette forme, alors ?
Sophie est sortie de sa réserve. Il l’examine un instant, avec l’attention d’un entomologiste au moment d’épingler sa nouvelle trouvaille. D’un lent mouvement de la main, presque délicat, il relève la mèche grise qui biffait son front.
— Tu veux dire, pourquoi le Manuel ?
— Oui… Pourquoi vous manifester avec un tel torchon ? le provoque-t-elle. C’est vrai, après tout, ça fait dix ans que vous êtes réduit au silence et tout à coup vous balancez ce truc ! Admettez que ça a de quoi surprendre.
Elle doit encore imaginer que c’est par un pur concours de circonstances que j’en ai été le récipiendaire chez Killin. Elle ne peut deviner à quel point cet envoi était au contraire ciblé avec une odieuse précision.
Cela dit, sa petite bravade soulève un autre aspect – non négligeable – de cette énigme : comment un détenu maintenu dans un tel secret a-t-il pu rédiger ici son brûlot, puis l’expédier hors du centre ? L’hypothèse d’une complicité parmi le personnel refait brusquement surface. À la place d’Adamson, qui doit goûter chaque miette de notre conversation, je serais déjà en train de sonder Bradley et Troy. À moins qu’il ne soit lui-même l’auteur de la fuite, bien sûr.
— Eh bien… Parce qu’on ne peut pas tout faire tout seul. N’est-ce pas ?
En me fixant, il esquisse un sourire fielleux à souhait, qui dénoterait un plaisir de joueur, n’étaient ces circonstances.
— Est-ce qu’on doit comprendre par là que vous n’avez pris aucune part au meurtre de ces quatre garçons retrouvés empoisonnés ? s’acharne-t-elle. Ronald Donovan, Luke Stewart, Leonard Gibbs, Simon Olson… Vous n’êtes pour rien dans leur mort ?
— Bien sûr que non, répond-il. Comment le pourrais-je ?
Il balaie notre cage d’un regard panoramique.
— Mais vous avez passé le relais, n’est-ce pas ? Le Manuel vous a permis d’activer celui qui devait poursuivre votre œuvre ?
— On ne peut rien te cacher.
Sophie saisit spontanément ma main droite et la presse dans la sienne. Jamais il n’y a eu autant de tension entre nous. La pauvre doit penser que nous touchons au but. Si elle savait…
Je devance sa question suivante, mes yeux à nouveau plantés dans ceux de mon paternel. J’essaie de chasser les quelques images qui me reviennent en tête, celles de « l’heure du bar », entre chien et loup, le moment le plus propice pour accrocher les poissons de gros gabarit. Celui qu’il préférait pour nos parties de pêche. Rien qui puisse me ramener à un semblant d’intimité.
— Qui alors ?
Il ne ménage pas longtemps le suspense. Sa réponse est directe. Cette fois sans la moindre tentative de séduction, sans affect :
— Je crois que tu le sais très bien.
Ma camarade doit prendre cela pour une nouvelle rodomontade. Elle ne cherche même pas à jauger ma réaction. Elle ne me regarde même pas. Elle se contente de hausser les sourcils, probablement convaincue que nous ne tirerons rien de plus d’un esprit aussi dérangé.
Ce n’est plus qu’entre lui et moi, dorénavant. La distance qui nous sépare l’un et l’autre de la grille paraît avoir fondu. Je pourrais presque sentir son souffle à travers les losanges bordés d’acier.
— Ce nom… Il vient d’où ?
Il sait très bien duquel je parle. Pomeroy. Celui qu’il portait quand il est entré ici. Celui de sa mort.
Son identité de meurtrier.
Il écarquille des yeux humides, presque des yeux d’enfant. Sa bouche s’ouvre, elle aussi, et j’attends qu’un semblant de vérité en sorte, quelle qu’elle soit, prêt à m’abîmer dans ce gouffre obscur, quand une brève sonnerie retentit à l’extérieur de la pièce. Aussitôt, Bradley fait irruption de son côté. À peine entré, il attrape déjà le prisonnier par la chaîne qui lie ses deux mains.