Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 38 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

31 – Samedi 29 octobre 2011

 

 

L’erreur la plus grossière que peut commettre un prévenu en liberté conditionnelle, c’est de prendre le silence de la justice pour une bonne nouvelle. Un oubli dans lequel il pourrait se faufiler et lui échapper pour de bon. Comme Cerbère à la porte des Enfers, la justice ne dort que d’un œil. Et celui-ci, même mi-clos, ne vous lâche jamais tout à fait.

Sans nouvelles de Reily, Kennedy ou Fisk, j’en aurais presque omis mon statut de justiciable, concentré que j’étais sur mes vieilles affaires de famille. C’est pourtant bien mon procès pour meurtre qui se tiendra prochainement. C’est pourtant bien Sawyer, celui qui a maintenu mon père en cage dans cet état de survie inhumaine, qui décidera bientôt de mon sort à moi. Rien de tout cela ne serait arrivé si ce juge avait sacrifié alors à la vindicte publique. S’il avait pris sur lui de faire procéder à l’exécution de Jason Pomeroy. Le Manuel du serial killer serait resté dans le secret de son coffre, dans la maison d’Emmet Street, et il est probable que personne n’aurait jamais posé le moindre œil dessus. Pas même moi. Mon père aurait emporté son par-cœur dans la tombe et je ne serais pour tous que cet étudiant doué au faciès un peu étrange, presque beau sans cet œil amoché.

Mais il a survécu… Ils ont survécu, le Manuel et son auteur.

Avec tout ça, je n’ai pas pris la peine de rallumer mon portable depuis ma sortie de l’hôpital. Une bonne quinzaine de messages vocaux m’attendent sur ma boîte. Pour l’essentiel des demandes d’interview, plusieurs appels de Sandy concernant la promotion du Manuel, et même une longue diatribe excédée de George Killin, qui me reprocherait presque de m’être fait planter par ce dingue à la gare. Vous verrez que bientôt je devrai m’excuser pour la haine qu’on me porte ! Je note aussi huit tentatives de Joe Kennedy pour me joindre hier, lors de notre équipée à Devens. Huit appels et aucun message.

Le tout dernier, daté de d’hier, provient de Fisk. Sa voix est aussi propre et lissée que ses cheveux :

« Bonjour Thomas, c’est Jonathan Fisk. »

« As-tu, oui ou non, tué ces quatre garçons ? » Ses derniers mots, à l’hôpital, me reviennent brusquement en tête. Lui ai-je seulement répondu ?

« Je voulais te prévenir : Joe Kennedy va faire procéder à une nouvelle fouille de ta maison d’Emmet Street. Disons… plus minutieuse que la précédente. Je ne suis pas censé connaître les détails de la procédure à l’avance, mais Kennedy m’a laissé entendre qu’ils pourraient retourner ton jardin. Légalement, selon les termes de ta conditionnelle, tu n’es pas tenu d’être présent. Mais disons que ce serait considéré comme une preuve de ta bonne volonté dans cette affaire. Je ne dis pas que ça adoucira pour autant l’accusation du procureur Epstein, mais il sera obligé de le porter à ton dossier. Et le jury en tiendra compte. C’est comme tu veux. Demain, le 29, 11 h 30. Je ne te fais pas l’injure de te rappeler l’adresse, hein. J’espère t’y voir. À demain. »

11 h 40. Ils doivent être sur place, à l’heure qu’il est. À fouiller le peu qu’il me reste d’intimité. À sonder chaque recoin, chaque pan de cloison creuse, chaque creux dans le parquet ou la terre meuble du jardin, gorgée d’humidité marine.

— Tu veux qu’on y aille ? m’interroge Sophie.

Désormais, elle semble n’envisager plus rien qu’en ces termes-là : elle et moi. Soudés l’un à l’autre. Je décline pourtant :

— Non. Si tu veux bien, je préférerais qu’on aille creuser ailleurs.

Dans la Corolla qui nous mène à la mairie de Boston, Sophie poursuit sa lecture à voix haute des éléments qu’elle a dénichés sur mon illustre homonyme. Elle a imprimé tout ce qu’elle pouvait, chez elle, avant notre départ.

Les cachets ont produit leur effet. Je ne sens presque plus rien dans ma poitrine. Juste un étirement léger au niveau de la plaie, qui doit sans doute plus au pansement neuf qu’elle m’a apposé et à son adhésif qu’à la blessure proprement dite.

Ses propos me confirment que nous nous rendons au bon endroit :

— Il est né à South Boston, comme toi. Mais visiblement il a passé une partie de son enfance à Charlestown avant que ses parents ne se réinstallent à South B, quand il avait onze ou douze ans.

— Donc il était dans le coin quand il a… ?

Je ne parviens pas à achever ma phrase.

— Oui. Ce qui nous intéresse surtout, dans le cas présent, c’est que sa naissance a dû être déclarée dans les mêmes registres d’état civil que la tienne.

La traversée de Cambridge sur Mass Avenue se fait dans un décor presque entièrement déneigé. Il faut croire que les services de la voirie avaient anticipé les chutes de la veille et salé comme il se doit cet axe vital.

— OK. Et quoi d’autre ?

— Beaucoup de choses… Pomeroy a longtemps défrayé la chronique de cet État.

— Pourtant, d’après ce que tu m’as dit, il n’a pas fait tant de victimes que ça…

— C’est ça qui est intéressant : il a été appréhendé une première fois en 1872, pour diverses agressions.

J’entrevois une réserve.

— Mais… ?

— Mais, après deux années passées en maison de redressement à Westborough, il a été relâché pour bonne conduite. Et c’est seulement à ce moment-là qu’il s’est mis à tuer…

— Mince ! Sacrée boulette !

— Oui. C’est en grande partie pour ça que son histoire a tellement frappé l’opinion. Jusque dans les années 1930, quand il a été libéré…

— Il n’a pas été condamné à mort ? je la coupe.

— Non, figure-toi… La tradition d’indulgence du glorieux État du Massachusetts ne date pas d’hier. Je disais donc qu’il a longtemps servi de croquemitaine dans les bonnes familles de la région : « Si tu ne te tiens pas bien, Jesse Pomeroy va venir te chercher ! » Tu vois le topo.

— Sympathique.

— Attends, il y a encore plus amusant. Devine comment s’appelait la septième victime de sa première vague d’agressions ?

Je hausse les épaules, à court d’inspiration.

— Tom Harris ? je suggère enfin.

— Non, Joseph Kennedy. Joe Kennedy, si tu préfères.

L’ironie de la coïncidence ne me réjouit pas vraiment.

— Hum… Si tu veux mon avis, des Joe Kennedy, dans les parages, il doit y en avoir plus d’un par génération.

— Probable. Mais ça ne s’arrête pas à ça.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— La première fois qu’il a été coincé par les flics, c’est le petit Kennedy qui l’a identifié. Et pas à n’importe quel détail…

Je retiens mon souffle, mais je sais déjà ce qu’elle s’apprête à me révéler.

— À son œil.

Évidemment.

Le trafic est plutôt fluide, pour une fin de matinée. Nous empruntons déjà Longfellow Bridge. Plus que quelques centaines de mètres et nous achèverons notre trajet par la longue boucle de Cambridge Street en poignée de parapluie. Ne restera plus qu’à trouver une place pour se garer, chose difficile au centre-ville en pleine semaine.

— On arrive, je l’informe, d’une voix atone.

— Je sais…

Elle n’a pas levé le nez de sa pile de feuilles volantes.

— Il y a un autre détail qui devrait t’intéresser, ajoute-t-elle.

— Raconte.

— Pomeroy est resté cinquante-huit années en prison, dont une bonne trentaine à l’isolement total. Un record inégalé, à son époque.

— Comme mon père…

— Oui. Mais ce n’est pas là que je voulais en venir. C’est surtout avec toi qu’il a un autre point commun.

J’évite de justesse un SUV rutilant dont je n’avais pas remarqué le surgissement sur ma droite. L’incident clos dans la stridulation presque comique de mon modeste avertisseur, je reprends le cours de ses révélations.

— Lequel ?

— Eh bien, il apparaît que Jesse Pomeroy, premier du nom, avait lui aussi un certain talent de plume.

— T’es sérieuse ?

J’avise une place qui se libère, ô miracle, juste devant l’imposant blockhaus du Boston City Hall, gigantesque mausolée de béton tout en colonnades titanesques, en coursives accrochées à même la façade et en sinistres meurtrières. Le genre d’architecture de la fin des années 1960 qui traverse mal les époques.

Le genre de coup de chance – je parle du parking providentiel – qui ne survient jamais dans la vraie vie.

— On ne peut plus sérieuse. Outre ses lettres à l’un de ses petits camarades de Broadway Avenue, Willie Baxter, il a commencé par composer des poèmes qui ont été publiés dans le Boston Times dès 1875.

— Le Boston Times ! je m’exclame. Ce qu’il écrivait était si bon que ça ?

— À mon avis, ce n’était pas le problème. Le journal a sans doute fait son beurre sur la notoriété judiciaire de Jesse. D’ailleurs, il n’a pas été le seul.

— Ah bon ? Il a publié autre chose ?

Ne me dis pas le Manuel, ne me dis pas le Manuel, ne me dis pas le Manuel…

— Oui. Deux livres sur son histoire personnelle. Le premier, Autobiographie de Jesse Pomeroy, est sorti à la fin des années 1870.

— Et le second ?

— Plus de quarante ans plus tard ! En 1921.

— Pourquoi un silence aussi long ?

— Attends, attends, j’y viens. Enterré vivant parle moins de ses crimes et du débat public autour de son jugement que de ses années de captivité à la prison d’État de Charlestown.

— Et alors… ça a été un succès ?

— Un très gros succès.

J’en ai assez entendu à son sujet pour le moment. La différence, c’est que je n’ai pas écrit ce livre qu’on m’attribue. La différence, c’est que je n’ai pas commis ces meurtres qu’on m’impute…

Je saute de la voiture, déjà prêt à traverser les six voies de circulation dense qui nous séparent du City Hall Plaza.

L’intérieur du bâtiment est aussi monumental que sa structure extérieure, gigantesque hall traversé de passerelles qui semblent comme suspendues dans le vide et troué de plusieurs patios. Grâce à la diligence d’un employé préposé à l’orientation des visiteurs, nous trouvons sans peine notre chemin dans ce dédale. Bureau de l’état civil. La fonctionnaire qui nous reçoit après un petit quart d’heure d’attente s’adresse à nous comme une machine. Pour elle, nous ne sommes rien de plus que le numéro 617.

— Que puis-je pour vous ?

— J’aimerais savoir si un officier d’état civil travaille toujours ici.

— Ah, désolée, mais nous ne donnons pas ce genre d’informations.

Sophie agite le second certificat, celui de Thomas Harris.

— C’est-à-dire que nous avons toutes les raisons de penser que cette dame… Elizabeth Connely…

Elle pointe du doigt la signature sur le document parcheminé.

— … a commis une erreur au moment d’enregistrer la naissance de mon ami ici présent.

— Une erreur ? s’étrangle l’employée.

— Disons plutôt une omission.

— Je peux voir ?

— Je vous en prie.

Ma camarade lui tend la copie de l’acte numéro un, celui de Jesse Pomeroy.

— Regardez : il est mentionné comme étant né de père inconnu, et pourtant il porte un autre patronyme que celui de sa mère.

Une fois de plus, Sophie manœuvre avec une maestria qui m’en remontre.

— Ouh là ! Il est en mauvais état, votre papelard !

— Oui… Enfin, ce n’est pas le plus important. Car de deux choses l’une : soit son père est réellement inconnu, auquel cas il devrait s’appeler Harris comme sa mère ; soit il est bien le fils d’un certain M. Pomeroy, et alors l’identité de ce dernier n’a aucune raison de ne pas figurer sur ce document.

— En effet…

— Vous pourriez nous montrer l’original ?

Pour faire sa demande, elle a décoché son sourire le plus convaincant, celui où elle ne découvre pas sa denture imparfaite.

L’officier d’état civil, petit gilet croisé et chignon fermé par un crayon, pique aussitôt du nez vers son moniteur et tapote fébrilement sur son clavier, sans jamais quitter l’écran des yeux.

— Ah ça c’est curieux, alors… annonce-t-elle.

J’interviens enfin :

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Je ne le trouve pas.

— Comment ça, vous ne le trouvez pas ?

— Eh bien, je ne trouve pas d’original correspondant. Ni à partir du nom, ni avec la référence.

Elle daigne enfin lever sur moi ses demi-lunes, qui menacent de choir à l’extrémité de son appendice pourtant rebondi. Je jurerais qu’elle me reconnaît. Encore une qui doit passer ses soirées devant les programmes d’informations en continu.

— Vous êtes sûrs que l’enregistrement a été effectué ici, à Boston ?

— Vous voyez bien vous-même, s’agace Sophie.

— Hum. Ce qui est drôle, en revanche…

— Oui ? la pressons-nous de conserve.

— … c’est qu’une autre Thelma Harris a accouché le même jour. D’un fils, elle aussi. Et toujours de père inconnu. Ça, c’est pas banal !

Nous nous consultons du regard un instant, Sophie et moi, et tombons d’accord en deux-trois clignements appuyés : pas la peine d’embrouiller plus encore les choses. Ne mentionnons pas l’autre certificat.

— Comment se fait-il que nous ayons ce document en notre possession si rien ne figure dans vos fichiers ?

— Ce ne serait pas la première copie trafiquée qu’on me produit, mademoiselle…

— On ne peut pas demander à cette Mme Connely ? j’insiste.

— Elizabeth ne travaille plus ici depuis au moins douze ans.

— Vous êtes certaine ?

— Un peu ! C’est moi qui l’ai remplacée à ce poste.

À la mine renfrognée qu’elle nous oppose alors, il est clair que nous ne tirerons rien de plus d’elle.

Au moment de quitter Madame-demi-lunes et de redescendre les gigantesques escaliers en direction du hall, Sophie tourne subitement les talons et se rue sur le guichet où se présente déjà le numéro 621.

— Attendez…

— Vous avez eu votre tour, jeune fille ! J’ai déjà commencé avec monsieur…

Le requérant suivant fait signe, d’un geste las, que ce n’est pas si grave. Sophie s’engouffre dans la brèche.

— Je n’en ai pas pour longtemps, je veux juste savoir : jusqu’à quand remontent vos registres ?

— Ici, on ne consigne que les enregistrements depuis l’après-guerre, janvier 1946, à quelque chose près.

— Et pour les naissances antérieures ?

— Elles sont aux archives.

— De la ville ?

— Non, de l’État du Massachusetts, à Dorchester.

— Et elles remontent jusqu’à quand ?

— Elles sont complètes ou quasi à partir de 1910.

— Et avant ?

— Avant ? Je ne pensais pas votre fiancé si vieux !

La vieille bique me détaille à nouveau de la tête aux pieds.

— Ce n’est pas pour lui… Alors, avant 1910 ?

— Ça varie d’une commune à une autre. Mais ici, à Boston, vous ne trouverez presque rien avant 1870.

Nous n’apprendrons donc rien ici sur Jesse Harding Pomeroy, né en 1859, et sa possible descendance.

— Maintenant, jeunes gens, si vous voulez bien…

Le mouvement qu’elle effectue d’un revers de main par-dessus son comptoir est suffisamment éloquent : « Dégagez ! »

 

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