Le Manuel Du Serial Killer
47 – Mardi 1er novembre 2011
47 – Mardi 1 novembre 2011 er
L’ombre que je pensais avoir descendue se redresse. Elle se rue sur Jason, qui, lui, gît pour de bon sur le plancher, juste à mes pieds. Elle lève vers moi un visage effaré, puis se penche à nouveau sur le corps abattu :
— Jonah… Jonah !
Elle a bien dit Jonah. Pas de confusion possible. Je ne suis pas encore sourd. Sophie, ma Sophie, a appelé notre père Jonah. Pas Jason.
Le second individu, jusqu’ici resté dans le noir, s’approche du lit. Je reconnais la silhouette carrée, le pas pesant, le visage fatigué qui entre à son tour dans le rayon lunaire.
— Nom de Dieu, gamin… Qu’est-ce que tu nous as fait, là ? halète Kennedy.
La suite ne déparerait pas dans une telenovela. C’est comme ça : la vérité est plus kitsch que chic. Je reproche souvent aux auteurs que je lis les ficelles qu’ils emploient, en particulier au moment de nous distiller les ultimes révélations, celles qui donneront à l’ensemble tout son sens… Mais il faut bien reconnaître que la vie n’est guère plus originale ou plus subtile. Elle ne s’encombre pas de pirouettes ou d’effets de masque. Elle vous balance ce que vous devez savoir sans ménagement, en pleine face. La vie n’est pas un roman. Au mieux, un mauvais script mal fagoté.
— Papa… murmure Sophie entre deux sanglots.
Me voilà quelque part dans l’avant-dernière scène du dernier épisode – violons demandés, s’il vous plaît ! Si cet homme se nomme Jonah. S’il ressemble à s’y méprendre à mon père. Et si elle l’appelle papa. C’est donc que Sophie n’est pas ma sœur… mais bien ma cousine.
Kennedy est ressorti, repris par son instinct professionnel. Depuis le palier, il appelle déjà des secours. En quelques mots aboyés, il leur met la pression. Il faut faire vite.
Revenu pour ma part à un peu plus de réalité, je saute à bas du lit et rejoins les deux corps recroquevillés sur le sol, le père et sa fille. Une petite flaque de sang poisse le parquet, dont les larges lames boivent le surplus.
Je pose sur l’épaule de la jeune femme une main tremblante qu’elle repousse d’un geste sans appel.
— Putain de… taré ! me crache-t-elle au visage.
— Sophie, je… Je ne savais pas que c’était ton père.
Taré, je ne sais pas. Maladroit, c’est certain. L’argument ne tient pas vraiment, je le sais bien. Car, depuis mes recherches de l’après-midi, je ne peux plus prétendre ignorer notre parenté, quel que soit son degré.
— C’est pas mon père, abruti ! Tu comprends rien !
Cent pour cent d’accord avec elle : je ne comprends plus rien du tout.
— Notre père est mort depuis longtemps ! ajoute-t-elle sans me laisser le temps de réagir.
Un mot pourtant n’a pu m’échapper : notre. Notre père, qui êtes aux cieux, comment êtes-vous donc passé dans l’au-delà ? Et pourquoi notre oncle, qui semble désormais avoir perdu conscience, s’est-il fait passer pour toi ? Cet oncle dont on m’a répété si souvent, durant mon enfance à l’Italian Home, qu’il s’était tué à grand renfort de bibine. Je n’en reviens pas de le revoir – notre rencontre montée de toutes pièces, dans sa cellule factice à Devers, ne compte pas vraiment à mes yeux.
Trois minutes filent. Je reste pétrifié. Je ne bouge pas plus quand deux ambulanciers munis d’un brancard entrent au trot dans la chambre. Ils écartent Sophie d’un bras ferme et récitent leurs gestes sur Jonah, précis, techniques, rapides. Prise du pouls. Pose du masque d’oxygène. Transbordement sur la civière. Je remarque au passage qu’aucun bracelet électronique n’est attaché aux membres du blessé, ni à ses chevilles, ni à ses poignets, pas plus que n’y figurent des traces d’arrachement.
Un mensonge de plus.
Encore quelques secondes et ils ont quitté la pièce, chargés du corps sans vie. Je suis un peu étonné que tout Bowdon Square ne débarque pas ici, valse attendue des uniformes. Mais j’imagine que Kennedy, en dépit de ses promesses, n’a jamais envisagé d’impliquer ses collègues dans ce guet-apens.
Nous les regardons repartir sans un mot, Sophie et moi. Tous deux assis sur le bord du lit. Deux gamins pris en faute.
Sa voix s’élève enfin, comme cassée par le drame. Elle chevrote légèrement. Ça sent son long monologue. Difficile d’appliquer des effets de montage spectaculaires sur ce genre de séquence. Le mieux est encore de la jouer classique. Champ contre-champ sur nos visages décomposés. Pas de tartine musicale. Juste le concert lointain des sirènes. Parfaite sobriété.
Place aux mots. Place au mort.
— Jonah est notre oncle.
— Je sais… Alors pourquoi tu l’appelles papa ?
— C’est compliqué.
Sans blague. Compliqué ? Vous croyez ?
— C’est lui qui m’a élevée, précise-t-elle dans la foulée.
— Depuis quand ?
— Depuis ma naissance.
Le 3 août 1993. Ça, c’est un fait acquis.
L’information qu’elle vient de me livrer en prime lève le voile sur tout un pan de nos vies disjointes : voilà pourquoi nous n’avons aucun souvenir commun.
— Pourquoi ?
Elle penche son visage vers moi.
— Tu… tu ne le sais vraiment pas ?
Maman, Thelma Harris, tuée et enterrée dans le jardin de la maison, juste dans notre dos, à quelques mètres en contrebas.
— Si… si, j’acquiesce sombrement. C’est lui qui l’a tuée, n’est-ce pas ?
Sa réponse s’étrangle. Elle hausse doucement les épaules. Dire que j’ai failli embrasser cette fille pas plus tard qu’hier.
— Oui… J’imagine qu’il n’a pas eu le cœur de m’infliger le même traitement qu’à elle. Alors il m’a confiée à Jonah et à Elie, notre tante.
— Quel intérêt pour lui ?
— Jason voulait rester seul avec toi. C’est ce qu’il attendait depuis le début. Moi… j’étais un bébé. Toi, tu avais tout juste deux ans.
Thelma, Sophie… Les femmes de sa vie n’étaient pour lui que des obstacles, des poids encombrants dont il fallait à tout prix se débarrasser. La seule chose qui comptait, c’était moi, moi et ce long apprentissage auquel il me destinait. On ne devient pas serial killer du jour au lendemain. N’est pas Jesse Pomeroy qui veut. Il y fallait de la patience, de la méthode, et beaucoup beaucoup de samedis à tendre des briques de jus empoisonné à la sortie de Fenway Park, sans quiconque pour l’en empêcher. Ou même tenter de l’en dissuader.
— Elle n’est donc pas morte en couches…
— Son bulletin de santé est un faux, comme ton acte de naissance, comme la patente. Comme tout le reste.
— … ni sur ce satané bateau ?
— Non, me répond-elle du tac au tac. Ça, c’est lui.
— Pardon ?
Lui… qui ?
— Jason… notre père. C’est lui qui s’est noyé ce jour-là, en 2001.
Inutile qu’elle me spécifie la date : le 1 novembre 2001. Il y a dix ans er jour pour jour.
Les séances avec Adamson remontent soudain à la surface. Tout qu’il a réussi à me faire dire sur son divan, tout ce qu’il est parvenu à exhumer de moi… Tout cela était vrai ?
Sa thérapie de choc en était donc bien une.
— Et c’est toi qui as trafiqué le bateau pour qu’il coule.
Moi ?
— Tout le monde le savait autour de lui : Jason adorait pêcher, mais il était incapable d’aligner deux brasses de suite.
J’en perds à mon tour ce qui me reste de voix :
— Mais pourquoi j’ai fait ça ?
— Pourquoi ? Tu me demandes pourquoi ? !
Elle sort de ses gonds.
— Te faire vendre les boissons empoisonnées à sa place, à des gamins de ton âge ? Tuer ta mère ? Te couper de ta sœur ? Te bourrer le crâne jusqu’à te rendre complètement dingue… Ça ne te suffit pas ?
J’avais donc fini par me rebeller. L’élève n’avait plus supporté son maître. Tel un animal enfermé dans la cage de ses délires, je n’avais trouvé d’autre moyen que de l’éliminer à son tour pour en sortir.
— Tu ne dois pas te tromper : c’est toi la victime… pas lui.
— Tu le crois vraiment ? je soupire.
— Attends… C’est un miracle que tu sois encore vivant.
— Ah bon ?
— Le jour où vous avez embarqué sur ce canot, il t’avait réservé une petite surprise, lui aussi.
— Une surprise ?
— Quand tu es rentré seul ici, encore trempé, tu avais couru pendant des kilomètres. Tu avais soif. Tu t’es jeté sur la première brique de boisson venue. Et ce n’est pas ça qui manquait dans la maison.
Ironie du sort, j’étais devenu mon propre tueur.
— Elle était contaminée ?
— Oui, me confirme-t-elle avec un battement de cils éreinté.
L’artisan de ma propre mort, moi qui y avais déjà conduit tous ces garçons de mon âge.
— C’est absurde ! J’aurais dû me méfier !
— Je sais pas. Il faut croire qu’il avait mieux piqué celle-là. Il faut croire que tu n’as rien vu… Peut-être même qu’il l’avait prémédité.
Une boisson volontairement sortie du lot souillé, laissée à mon intention dans le frigo, en évidence.
— Tu as failli y passer, exactement comme tous les autres ! s’exclame-t-elle, soudain habitée d’une rage qu’elle ne peut plus contenir.
Petit cafard écrasé sur le carrelage de la cuisine.
— Qui m’a sauvé ? je reprends après un temps.
— C’est Jonah qui t’a retrouvé… in extremis.
Jonah, le bon frère. Jonah qui avait gobé les mensonges de son Jason quand celui-ci lui avait remis Sophie : Thelma souffrait soi-disant d’une violente dépression post-partum, un baby blues comme on dit, et avait fugué dans la nature sans laisser de traces. Resté seul avec ses deux enfants, Jason prétendait ne pas s’en sortir. Il était convenu qu’il me garderait avec lui, et que son frère et sa belle-sœur s’occuperaient de la petite blondinette aux yeux ronds comme des billes.
— Et après… ?
Ma voix résonne d’une manière étrange, comme si elle avait changé de fréquence, soudain plus grave.
— Après, Jonah a rencardé les flics et ils ont tout découvert, si l’on excepte le corps de maman dans le jardin : les boissons, l’aspirine, la buvette ambulante… Ils n’ont pas tardé à faire le rapprochement avec les symptômes des gamins assassinés. Ils tenaient leur tueur. Mais c’était trop tard pour le coincer. À ta façon, tu avais déjà rendu justice à ces pauvres mômes.
— Et nous ? Pourquoi on ne nous a pas réunis ?
— Les médecins et les psys des services sociaux de la mairie, qui t’ont pris en charge à partir de là, l’ont déconseillé. Tu as survécu à l’overdose d’aspirine, mais tu en as gardé des séquelles. On appelle ça le syndrome de Reye.
Première fois que j’entends ce nom. Preuve, s’il en était encore besoin, que mon entourage a parfaitement gardé sous cloche tout ce qui aurait pu me mettre sur la piste de mon propre passé.
— Qu’est-ce que c’est ?
— On ignore encore comment ça survient. Mais les médecins ont malgré tout observé un lien entre les sujets atteints et un usage abusif des salicylés durant l’enfance. C’est d’ailleurs pour ça qu’aujourd’hui encore on interdit l’aspirine aux enfants de moins de six ans.
— On connaît les symptômes ?
— Il y a cinq stades, le dernier correspondant à un arrêt respiratoire et à la mort.
— Je me suis arrêté auquel ?
— Au troisième : coma, décortication…
— Décortication ?
L’intitulé n’augure rien de bon.
— Lésions du sous-cortex cérébral, si tu préfères. Ce qui explique tes phases amnésiques et ce qui ressemble chez toi à un syndrome de Korsakoff. Et encore, tu t’en sors pas mal. Ceux qui atteignent le stade trois peuvent rester aphasiques tout le reste de leur vie. De vrais légumes.
Je trouve encore le courage d’ironiser :
— Un vrai coup de bol, quoi !
— Ouais, en un sens. Mais pas assez pour qu’on nous autorise à vivre ensemble, toi et moi. Tu avais besoin de calme et de soins attentifs. Je crois que les toubibs craignaient aussi que, à notre contact, la mémoire ne te revienne d’un coup, en bloc. D’après eux, à l’époque, il valait mieux te maintenir dans l’oubli que dans une conscience pleine et entière de l’horreur à laquelle tu avais échappé.
Toutes ces heures passées à l’infirmerie de l’Italian Home… Comment s’appelait la nurse, déjà ?
— C’est Jonah qui t’a déposé au foyer de Centre Street. Tu ne l’as jamais su, mais, environ tous les deux-trois mois, il allait là-bas prendre de tes nouvelles. Il ne se montrait pas, mais il te regardait jouer dans le jardin avec les autres.
Et jamais il n’est venu me parler.
Pour me dire quoi, après tout ? Que j’avais tué mon père pour sauver ma peau ? Que j’avais débarrassé la famille, Boston et l’Univers du pire des salopards, son frère ?
— Et maman… Personne ne s’est soucié d’elle ? Personne n’a trouvé bizarre qu’elle ne revienne pas pour récupérer ses enfants ?
— Pour ça, il aurait fallu que quelqu’un dépose une recherche officielle.
— Sa famille, peut-être, je suggère.
— Elle n’en avait plus de son côté. Et Jonah et Elie y ont renoncé très vite. Ils ont pris leur parti de la situation. Je crois même qu’ils se doutaient un peu de ce qui avait pu advenir d’elle au moment de son départ supposé. Mais ils n’ont pas voulu creuser plus.
C’est le cas de le dire.
— Ils n’ont pas souhaité accabler plus la mémoire de notre père et le nom de la famille.
— Pomeroy.
— Pomeroy, oui.
La double identité, la fausse patente… Tout cela était parfaitement authentique.
Mais que sauver du reste ? Pourquoi cette sinistre pantomime : le vrai-faux Jason soi-disant condamné puis incarcéré en secret ? Pourquoi avoir voulu me faire porter le poids de ses fautes, me couvrir du sang de ses crimes ? Pourquoi cette comédie de la conspiration unissant le tueur (Jason), le juge (Sawyer), le flic (Kennedy) et le médecin (Adamson) ?
À cette question, le regard de ma sœur s’évade par-dessus son épaule par la fenêtre. Elle me tourne le dos.
— C’est Adamson qui nous a tous convaincus, reprend-elle à voix basse. C’est lui qui a été chargé du suivi des conséquences psychiatriques de ton syndrome de Reye, il y a dix ans.
William Adamson, le chef d’orchestre de cette cacophonie.
— Convaincus de quoi ?
— De participer à ce scénario. Il prétendait que vos séances ne suffisaient pas à te faire accepter ton triple statut de victime, de parricide et de complice des meurtres de ton père. À sa connaissance, aucun enfant vivant de ton âge n’avait à supporter un tel fardeau. Aucun ne souffrait d’un atavisme aussi lourd, aussi complexe. En sa qualité de spécialiste des traumatismes originaux, il comparait ton cas à celui de certains enfants déportés qui avaient par exemple sacrifié leur propre frère ou sœur pour s’en sortir.
— Comme dans Le Choix de Sophie, je réplique sans réfléchir.
— Si tu veux… Toujours est-il qu’il fallait selon lui t’appliquer une méthode originale. Un traitement sans précédent.
— Un remède de cheval : me faire passer pour mon père.
— En quelque sorte, oui.
Me révéler à ma véritable identité dans le cadre du plus gigantesque jeu de rôle thérapeutique jamais inventé. Un jeu qui impliquerait non seulement les membres directs et indirects de ce complot – Kennedy, Sawyer, Browning, Devroe, Reily, French, Killin, Adamson bien sûr, et surtout Sophie – mais aussi tous ces anonymes, lecteurs et téléspectateurs, le pays tout entier en somme, qui seraient les complices involontaires de cette supercherie et dont le regard accablant achèverait de me convaincre de ma propre monstruosité en même temps que de son contraire.
Victime et bourreau.
Beau et laid tout à la fois.
À travers ce long et douloureux processus, j’en viendrais à purger pour de bon tout ce qui me rattachait à ce passé ô combien difficile à accepter. Adamson était sûr de son fait.
— Passe encore que Jonah et toi adhériez à un tel délire. Mais quand même, qu’un flic comme Kennedy ou qu’un juge tel que Sawyer marche dans la combine, tu ne trouves pas ça complètement dingue ?
— Kennedy s’en est toujours voulu de ne pas avoir su arrêter la série de meurtres de 2001 à temps. Et il n’a jamais accepté que ton geste d’autodéfense ait laissé Jason impuni.
— Admettons. Et Sawyer, qu’est-ce qu’il cherche à réparer ?
— Va savoir ! Son orgueil, sa réputation… ou juste à préserver son siège. Comme tu dois le savoir, les juges sont élus. De toute façon, même sans lui, je crois que rien n’aurait empêché Adamson de monter cette folie. Sawyer a dû penser à un moment qu’il était préférable pour sa carrière d’en être l’acteur plutôt que de la subir. D’être dedans que dehors.
— Et le Manuel ? Je suppose que c’est du bidon, ça aussi ?
— Non. C’est bien Jason qui l’a écrit. On l’a retrouvé dans le coffre que tu as ouvert, ici, juste à côté. Pour Adamson, ç’a été une aubaine inespérée. Il connaissait ton goût pour la littérature et tes facilités d’écriture. Il y a vu le signe que tout pouvait se dérouler comme il l’espérait. La pièce qui lui manquait pour assembler son puzzle.
Mon puzzle. Désormais achevé. Une vue effroyable sur ma vie, faite de mille crimes et d’encore plus de mensonges.
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