Le Manuel Du Serial Killer
Compte rendu de la séance du 25 octobre
Trois semaines après notre dernier entretien, j’obtiens le retour consentant du sujet à mon cabinet. Dans l’intervalle, il a pourtant décliné toutes mes propositions de rendez-vous, prétextant je ne sais quel écrit urgent à boucler. L’administration a bien suggéré qu’il me soit conduit par la contrainte, mais je sais ce que ce genre de méthode peut avoir de contre-productif. Si l’on veut bloquer définitivement la parole d’un patient, il n’y a pas mieux.
Or, mon but, c’est justement de le faire s’exprimer au-delà des quelques éléments encore succincts glanés lors de nos premières entrevues, et notamment la séance d’hypnose sur laquelle nous nous sommes quittés, lui et moi.
Néanmoins, je résiste à la tentation de lui proposer d’emblée un tel procédé. Pour ce type de malade, chaque rencontre est un peu comme une première fois. Je ne peux pas capitaliser sur son acceptation passée ou sur l’état antérieur de notre relation. Chaque fois, je dois reprendre de zéro, tisser une nouvelle confiance, avant d’évoquer ce genre de méthodes alternatives.
— Est-ce que vous avez envie de me parler de quelque chose en particulier ?
— Non…
Il semble sonné. Pourtant, son traitement n’a pas été modifié depuis plusieurs mois. Toujours l’Atarax, en faible posologie dans son usage régulier ; sous forme de dose flash pour les crises éventuelles. Ça ne peut pas être l’effet d’une nouvelle posologie. Je suis formel à ce propos, puisque c’est moi qui contrôle sa prescription.
— Il n’y a aucun événement particulier qui vous ait marqué, ces dernières semaines ?
— Hum. Si. Oui.
— De quoi s’agit-il ? Est-ce une chose dont vous pouvez me parler sans que cela vous mette mal à l’aise ?
— Je ne sais pas… C’est ce putain de livre !
— Quel livre ?
— Le Manuel…
— D’accord. Et qu’est-ce qui ne va pas à propos de ce livre ? J’ai l’impression qu’il vous contrarie.
— Un peu qu’il me contrarie ! Tout le monde veut me le mettre sur le dos, mais moi je ne suis pas cinglé… Je sais très bien que ce n’est pas moi qui l’ai écrit !
— Je vous crois.
— On sait quand même ce qu’on a écrit de sa plume, hein ?
— En effet. Surtout quelqu’un comme vous.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux juste souligner que vous avez du talent avec un stylo. Vous n’écrivez pas n’importe quoi, n’importe comment.
— C’est vrai… Merci.
— Alors, qu’est-ce qui vous chagrine tellement avec ce livre ?
— Vous êtes sourd ou quoi ? Je vous dis que ce n’est pas moi qui l’ai écrit !
— Et en quoi serait-ce une si mauvaise nouvelle, que vous en soyez l’auteur ?
— Vous le faites exprès ? Sans cette connerie, je ne serais pas là ! Je n’aurais pas le pays entier contre moi ! Je ne serais pas obligé de venir faire le guignol avec vous ! Ça ne vous suffit pas, comme raisons ?
Le mutisme dans lequel il se mure alors devrait en principe sonner la fin de notre échange du jour. Mais il finit par murmurer ce qui ressemble à des excuses :
— Je suis désolé…
— Ce n’est pas grave.
— Je sais que je ne suis pas ici pour parler de ça.
Après un nouveau temps de silence, je lui propose une session d’hypnose qu’il accepte, sans doute pour s’amender. Compte tenu de son état de nervosité, le processus d’induction est plus laborieux que la fois précédente. Il ne s’abandonne plus aussi facilement. Après quelques minutes, cependant, je fais une nouvelle tentative :
« La dernière fois, vous m’avez parlé de ce qui s’était passé dans le canot de votre père. Est-ce que vous pourriez essayer de me décrire ce bateau ?
— Il est blanc.
— Et quoi d’autre ?
— Blanc, avec une quille et une proue bleu marine.
— C’est une embarcation à moteur, à voile ou à rames ?
— À rames.
— Vous le trouvez beau ?
— Oui, très beau.
— Est-il en bon état ?
— Oui… Oui, mais…
— Mais quoi ?
— Il y a cette fissure.
— Une fissure ? Où ça ?
— À l’intérieur, au fond de la coque.
— Large comment ?
— Je ne sais pas bien…
— Une fissure, ou un trou ?
— Peut-être bien un trou.
— À part vous, qui a repéré ce trou ?
— Personne.
— Comment cela se fait-il ?
— Je ne sais pas. Il y a toujours beaucoup de choses qui cachent le fond. Des cordes, des paniers, plusieurs paires de bottes…
— Vous diriez que ce trou est assez large pour laisser passer de l’eau en abondance ?
— Peut-être.
— Comment s’est-il creusé, à votre avis ?
— Aucune idée.
— Vous pensez qu’il est venu là naturellement ? À force de poser des objets contondants dans le bateau, par exemple ?
— Non.
— Alors, s’il ne s’est pas formé tout seul, c’est que quelqu’un s’en est mêlé, vous ne croyez pas ?
— Si.
— Et qui peut être ce quelqu’un, selon vous ?
— Je ne sais pas.
— Est-ce que cette personne… pourrait être vous ?
— Non ! Bien sûr que non !
(Le sujet se débat doucement sur son fauteuil.)
— Vous en êtes sûr ?
(Pas de réponse.)
— Vous êtes certain que vous n’êtes pas l’auteur de ce trou ? »
Pas de réponse.
Je n’obtiendrai plus rien de lui aujourd’hui. Je vois bien qu’il s’est noyé à son tour dans ses souvenirs inconscients. Je le sors de l’état hypnotique et réussis à lui faire promettre un prochain rendez-vous. J’espère sincèrement qu’il l’honorera.
Nous progressons, je crois.
OceanofPDF.com