Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 47 sur 62

Pages du PDF

Le Manuel Du Serial Killer

III – Le Partage

 

OceanofPDF.com

38 – Lundi 31 octobre 2011

 

Les procès, cette grande passion américaine.

J’ai passé de longues heures, durant mes quelques cours de droit pénal, en option de première année, à m’interroger sur ce qui pouvait l’expliquer. Est-ce un effet de cette idée noble, inscrite dans notre Constitution, qui veut que chacun d’entre nous, petit ou grand, puissant ou faible, ait droit à la même justice ? Je ne le crois pas. Est-ce notre goût un peu enfantin pour les constructions dramatiques échevelées, émaillées de coups de théâtre, qui font par ailleurs les grandes heures d’Hollywood ? Cela doit jouer, oui, mais je ne pense pas que l’essentiel réside dans cette question de forme. Non, ce qui a inscrit dans notre peuple ce goût irrépressible pour les grandes affaires judiciaires, c’est selon moi la chute. La fascination que nous partageons tous ici pour la déchéance. Peu de peuples apprécient autant que le nôtre le spectacle d’un individu que tout accable à cet instant précis où le destin s’acharne sur lui, au moment où il s’apprête à tout perdre. Pourquoi cette dilection morbide ? Pourquoi cet appétit d’hyène prête à déchiqueter de ses crocs médiatiques l’être moral – et social – ainsi livré en pâture ?

Parce que, dans ce monde binaire que nous avons bâti, il ne saurait à nos yeux y avoir d’ascension sans effondrement. Pour qu’une minorité effleure du bout des doigts notre fameux rêve national, il est impératif que d’autres en soient exclus, de préférence de la façon la plus spectaculaire, pour que chaque aspirant à la félicité suprême sache bien ce qui l’attend s’il effectue le moindre faux pas sur la longue route qui le conduit au succès.

Mon procès, cette subite dépression dans le ciel plombé qui aspire le parvis du palais de justice et les protagonistes déjà présents dans un seul et même tourbillon. L’air marin – le nouveau Federal Court House est une gigantesque demi-lune de verre qui regarde la baie – nous balaie tous, et pétrifie les figures que je reconnais de loin dans ses embruns salés. Elles se détachent des quelques badauds comme autant de statues. Je suppose que je dois l’absence de contestataires banderolés à l’impressionnant cordon policier qui ceinture déjà le périmètre sur Courthouse Way et au-delà, jusqu’à la marina voisine. On ne les devine qu’au loin, masse grouillante et indifférenciée, et leurs cris ne nous parviennent qu’étouffés.

Plus près de moi, je reconnais…

Richard Reily.

Qui me gratifie d’un petit signe emprunté de la main. Sa présence en ces lieux et en ce jour n’a rien d’une surprise. Après tout, il assure son job. Je relève d’ailleurs la présence d’un logo du Boston Globe sur la couverture du gros calepin noir qu’il tient collé sur sa poitrine, signe qu’il est ici en mission commandée. Ce que je m’explique moins, c’est son silence assourdissant des derniers jours. Pas même une petite visite à l’hôpital pour venir se réjouir de ma mésaventure. Reily qui m’a poussé à toute force sur le sentier de la gloire littéraire. Reily qui n’a pas hésité à me débiner devant des millions de téléspectateurs. Reily qui semblait si bien informé sur la manière de plomber mes briques de jus multivitaminé. Pourrait-il être l’homme à la seringue, le principal complice de mon père, celui qui a précipité mon inculpation ?

Gene Devroe.

Lui non plus, je ne l’avais pas vu depuis belle lurette. Gene Devroe, celui qui m’a présenté à Reily. L’éditorialiste du Crimson, qui n’a pas hésité à tirer tout le parti qu’il pouvait de ma soudaine notoriété dans ses colonnes, au risque de noircir plus encore mon pedigree auprès de l’opinion.

Joe Kennedy.

S’agissant du flic du Boston PD, c’est au contraire son indulgence à mon égard qui pourrait paraître suspecte. Pourquoi m’a-t-il laissé fuir jusqu’à Devens sans intervenir ? Comment expliquer les carences flagrantes de ses enquêtes, tant il y a dix ans qu’aujourd’hui ?

Lucy French, la mine plus renfrognée que jamais. John Holz, du Delphic, arborant sans gêne un petit air de « Je l’avais bien dit ». Rony Albrecht. Peu ou prou les mêmes acteurs que lors de mon arrestation. Se sont-ils donné le mot ? Ma vie en miettes est-elle le dernier salon où l’on cause ?

Ne manque plus qu’Adamson pour parfaire cette touchante galerie.

Son nom clignote sur l’écran de mon mobile au même instant, comme un fait exprès. Le symbole enveloppe qui s’inscrit à droite de son nom m’indique la réception d’un SMS. C’est bien la première fois qu’il m’adresse ce type de message. Je presse fébrilement le bouton de lecture.

Tom, j’ai le devoir de vous annoncer que Jason a été libéré ce matin sur ordonnance du juge Sawyer, et sous réserve de présentation quotidienne à son officier de probation. En l’occurrence, il s’agit du capitaine Kennedy.

Je n’ai rien pu faire pour empêcher cette relaxe qu’à titre personnel je désapprouve. Je suis désolé.

Je sais que cela tombe au plus mauvais moment pour vous. Évidemment, cette information doit demeurer strictement confidentielle.

De toute façon, comme vous le savez, Jason n’existe plus pour les autorités de ce pays depuis dix ans.

Cordialement. W. Adamson.

Mon psy appartient à cette génération qui rédige ses textos comme s’il s’agissait d’une lettre cachetée à la cire. Dans un style outrageusement suranné, et bien trop long pour ce format supposé être un modèle de concision. Ah oui, accessoirement : Sawyer vient de relâcher le meurtrier de onze enfants, ainsi que celui de ma mère. Je me surprends à retenir sans peine le hurlement que cela m’inspire.

Le vent glacial qui souffle du large repousse ceux qui traînent encore – curieux, officiels et journalistes – à l’intérieur du vestibule, petite rotonde vitrée qui déborde en avant de l’édifice. Je reste seul ou presque sur le vaste terre-plein de gazon. Tiens, je n’avais pas remarqué jusque-là la présence de cette camionnette bleu nuit aux couleurs de la chaîne nationale ABC : Eye Witness News. C’est que j’appartiens désormais à la race si particulière de ceux qui font l’actualité. Celle des hommes en chute libre.

Je décide d’appeler Sophie pour lui apprendre la nouvelle. Elle ne trouve aucun commentaire pertinent à faire. En existe-t-il seulement un ?

— Et toi, côté mairie, ça donne quoi ?

Elle ne voulait pas me laisser seul pour ma première comparution publique. J’ai dû insister pour qu’elle admette qu’elle me serait plus utile encore dans le rôle où elle excelle : celui de la chasseuse d’informations.

— Trop tôt. J’attends encore que le Bureau des affaires commerciales et des licences daigne ouvrir son guichet. Je te laisse un message dès que j’ai du neuf.

— Je doute qu’on me laisse pianoter sur mon portable à l’intérieur du prétoire.

— Je sais. Ne t’en fais pas. L’essentiel, c’est qu’eux puissent recevoir mes messages.

Deux silhouettes retardataires débouchent à l’autre bout du parvis déserté, côté parking, franchissant à la hâte le contrôle policier. Elles sont encore trop loin de moi pour que je les identifie sans risque d’erreur. Mais l’une d’entre elles agite une main dans ma direction et sa voix, portée par un souffle favorable, me hèle sur un ton que je reconnais cette fois sans hésitation :

— Tom ! Tom, attends-nous, mon garçon !

George Killin, crinière argentée au vent, flanqué d’un échalas plus jeune, plus mince et surtout plus brun, qui ne peut être que Jonathan Fisk.

Il est 8 h 45. L’audience débutera dans quinze minutes.

— Sophie, je te laisse. Mon avocat arrive.

— OK. Tom, je…

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Non… Non, rien, ça pourra attendre.

J’hallucine, ou elle s’apprêtait à me livrer certaines choses à propos de nous ?

— Alors, Harris Killin Junior, prêt pour la bagarre ?

Le jeu de mots de mon éditeur est lamentable, et son sourire parfaitement factice. Il tape du plat de ses mains sur mes deux épaules, comme on motive un boxeur avant la montée sur le ring. Fisk s’excuse de l’attitude désinvolte de son client d’une petite moue en coin, puis me tend une main ferme.

— Bonjour, Tom. J’espère que vous n’avez pas trop ressassé la découverte d’hier.

J’essaie de minimiser :

— Ça va, ça va…

Comment pleurer une mère dont on apprend sur le tard qu’on ne l’a jamais réellement connue ?

— En vertu de la motion d’enquête préalable, le bureau du procureur Epstein a reçu une copie complète des éléments du labo. Je ne sais pas ce qu’il va décider d’en faire. Il est probable qu’il soit aussi embarrassé que moi par la flagrante incohérence dans les dates…

— Tom l’empoisonneur et sa machine à remonter le temps ! s’esclaffe Killin, décidément très en verve.

— … mais, dans le doute, il vaut mieux se préparer à une attaque violente sur le sujet.

— Je comprends.

L’éditeur fourre une main dans la poche de son pardessus camel, celui qu’il portait déjà lorsqu’il m’a mis au défi de le poursuivre en justice. Il en sort une enveloppe kraft pliée en deux et me la colle d’autorité dans la paume, comme s’il cherchait à s’en débarrasser au plus vite.

— Tiens. On a reçu ça pour toi, au bureau. Sandy m’en a fait une jaunisse au téléphone tout le week-end.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Aucune idée. Mais elle me soutient que l’adresse a été écrite par la même main qui a mis le Manuel sous pli. Bref, tu connais Sandy quand elle ne contrôle pas ses nerfs !

L’écriture de Jason, parfaitement identique, en effet, à celle de l’enveloppe contenant le manuscrit maudit. Celle-ci est peu épaisse. Comme la précédente, elle a été affranchie au bureau de poste intégré du FMC Devens. Le 28 octobre à 17 heures… Soit après notre départ du centre. Et avant la libération de mon père. Je l’ouvre d’un doigt frémissant d’impatience.

La première page porte une mention surprenante, toujours dans cette même police de caractères : Postface au Manuel du serial killer. La seconde, car le pli n’en comporte que deux, n’est pas couverte de ces longues digressions macabres auxquelles l’auteur nous a habitués. Elle n’est couverte que de trois lignes très brèves et impeccablement centrées. Trois noms.

Sophie Harris

Jason Pomeroy

Jesse Pomeroy

Sophie, mon père… et moi !

— C’est quoi ces bêtises ?

Killin s’est glissé à mes côtés, un œil penché sur cette missive qui ne lui était pas destinée.

— C’est qui cette Sophie Harris ? Il se fait inquisiteur. Ta sœur ?

— Non. Mon binôme.

— Et ceux-là, là ?

— Je peux regarder ? interfère Fisk.

Je n’ai d’autre choix que de lui confier la feuille volante et ses trois patronymes qui sonnent pour moi comme trois coups de glas. Je ne vois pas ce que cela peut être d’autre que la liste de ses prochaines victimes. Sophie, lui et moi. Mais pourquoi cet ordre ? Comment peut-il me tuer… après être mort lui-même ? Vous me direz, ce ne serait pas la première fois qu’il reviendrait d’entre les morts pour me nuire. N’est-ce pas exactement ce qu’il m’inflige en ce moment ?

Mais Sophie… Pourquoi Sophie ? !

— Ce sont ses futures cibles, c’est ça ?

L’avocat n’a pas eu besoin de sous-texte pour comprendre l’intention de cet addendum. Je lui sais gré de son emploi du pronom possessif à la troisième personne, me disculpant de fait de ces crimes à venir. Pourtant, pas plus que Killin, il ne doit comprendre pourquoi ces noms-là figurent sur cette liste.

— Je crois, oui.

— Enfin, c’est délirant, ajoute-t-il aussitôt. Deux tueurs morts depuis belle lurette et une jeune femme dans la vingtaine… Même en considérant qu’il ne faut prendre en compte que le premier nom, ça n’entre pas du tout dans son schéma habituel.

C’est vrai. Cette fois, les victimes ne seront pas des enfants.

— Si c’est une menace, même indirecte, intervient Killin, il faut que tu fasses appel à une protection privée.

Son ton est péremptoire. Comme si cela l’avait gêné ou inquiété, à South Station, de m’exposer aux débordements de mes contempteurs ! Mais, désormais, je suis la poule aux œufs d’or de Killin Publishing, celle qu’on protège, celle qu’on couve. L’auteur best-seller. Une courbe ascendante que mon procès, il l’espère sans doute, fera grimper encore plus vite vers les sommets. Comme je ne réponds que d’un haussement de sourcils las, il insiste :

— Je peux m’en occuper, si tu veux. Je connais une très bonne agence de gardes du corps.

— Ah bon ? s’étonne Fisk.

— Oui, quand j’ai divorcé de Melanie, j’ai cru un moment qu’elle voulait ma peau et je me suis fait chaperonner pendant deux mois. Tu n’imagines pas comme ça peut être réconfortant.

— Ça ira, George, je lui réponds pour botter en touche. Merci.

Un greffier d’origine hispanique, petit, gros et engoncé dans un costume sombre, cravate noire, est sorti pour nous chercher.

— Maître Fisk ? L’audience va commencer…

Il demeure dans l’entrebâillement de la porte vitrée pour mieux nous inciter à l’y rejoindre séance tenante. Un rayon de soleil orphelin, longue traînée de lumière crue, pénètre avec nous dans la façade translucide. J’aimerais croire moi aussi que rien n’échappera à l’œil de la justice, même si je sais qu’il n’en sera rien.

— Votre client et vous-même êtes attendus. Le juge Sawyer est prêt à entrer dans la salle.

Ce que Jonathan Fisk ne sait pas, c’est que Pomeroy père et fils sont bel et bien en vie. Et, désormais, tous deux en liberté.

Prêts à tuer.

 

OceanofPDF.com