Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 31 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

26 – Vendredi 28 octobre 2011

 

À dire vrai, il existe bien une différence entre se sentir prêt et l’être réellement. Je le mesure maintenant qu’il s’agit de sortir de la voiture. À ce tremblement qui me gagne. À cette sueur qui inonde mon front alors même que le radiateur de la voiture peine à réchauffer l’habitacle réfrigéré. À cette boule qui irradie depuis ma poitrine et qui gagne mon ventre. Pourquoi cet endroit me produit-il un tel effet ?

Sophie a rangé la Corolla entre deux gros SUV flambant neufs. Au crissement des pneus, on peut dire que le tapis neigeux est là depuis un moment et qu’il a eu le temps de givrer au rythme des périodes de gel successives.

Il doit y avoir là deux bonnes centaines de véhicules, répartis en quatre longues lignes en épis et dominés par d’immenses lampadaires blancs. Un large panneau blanc, surplombé d’une bande jaune, informe les visiteurs : « Avertissement : tous les individus pénétrant dans cette propriété fédérale s’exposent à une fouille sur leur personne et dans leurs effets (sacs, boîtes, véhicules, conteneurs, vestes, manteaux, etc.). »

Mais ce n’est pas ce qui m’impressionne le plus. Je suis plutôt frappé par la modernité glaçante des bâtiments, ce large parallélépipède rectangle en béton gris situé à l’autre extrémité du parking et qui semble être l’entrée principale du complexe, ainsi que ces autres édifices qui s’étalent derrière, en léger surplomb, en tous points semblables. J’en compte six ou sept d’où nous sommes, dans le prolongement desquels on devine plusieurs terrains de sport en partie dissimulés par deux rideaux d’arbres déplumés.

Une affichette collée à même les portes vitrées nous indique que, par chance, nous avons visé juste pour les jours de visite. Le vendredi est l’un d’entre eux, ainsi que le samedi et le dimanche. Nous n’avons pas encore touché la poignée qu’un gardien en tenue beigeasse surgit dans les reflets fantomatiques de la surface vitrée. D’un air peu engageant, il désigne l’interphone situé sur notre gauche, où sa voix crachote ses premiers mots, exempts de tout bonjour :

— Vous venez pour une visite ?

Sophie répond par l’une de ces grimaces dont elle a le secret, et qui ne veulent rien dire. Derrière la vitre, le maton pose un regard lourd de suspicion sur moi. C’est un Noir au crâne chauve, dont le début de barbe grisonnante signe la fin de carrière. Visiblement, mon visage dissimulé par la casquette l’intrigue. Il poursuit à l’intention de ma camarade, un œil toujours rivé sur moi :

— Vous savez qu’elles finissent à 15 heures… lâche-t-il d’une voix atone. Si je vous laisse entrer maintenant, le temps de passer les contrôles, vous n’aurez qu’à peine dix minutes de parloir.

— On n’est pas là pour un parloir, je réponds en retirant mon couvre-chef.

À ces mots, sa main droite s’est instinctivement portée sur la crosse de son arme de service, à sa ceinture. On m’a rarement dévisagé avec autant d’attention ni autant d’hostilité contenue. M’a-t-il déjà vu à la télé ? Est-il en train de faire coïncider ce jeune homme étrange qui frappe à sa porte et mon image à la une des journaux ?

— Vous êtes là pour quoi, alors ?

— Nous souhaiterions voir le directeur, exige Sophie avec aplomb.

— Le directeur ? Maintenant ? Mais vous êtes qui, au juste ?

— Mon ami est impliqué malgré lui dans une affaire un peu délicate… Et nous pensons que la preuve de son innocence se trouve ici.

— Qu’est-ce qui vous fait penser ça ? Et c’est quel genre d’affaire, d’abord ?

Si nous devons négocier ainsi à chacune des étapes qu’il nous faudra sans doute franchir, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Sophie me décoche un regard en biais, comme si elle jaugeait le poids de mon apparence sur ce qu’elle s’apprête à lui révéler, puis elle se lance :

— Une affaire criminelle.

— Vous êtes son avocate ? suggère-t-il sans y croire.

— Non… Je suis sa sœur.

Elle extrait alors son permis de conduire de sous son épais poncho en poils synthétiques et m’invite à faire de même d’un petit moulinet de la main. Quel coup de génie : profiter de notre homonymie pour jouer la carte émotionnelle du frère et de la sœur. L’une venant au secours de l’autre.

Le vieux gardien scrute nos papiers plaqués à même la porte vitrée, puis lève à nouveau les yeux sur nous avec une moue incrédule :

— Mouais… il n’empêche que, sans rendez-vous ou ordonnance d’un juge, je ne peux rien faire pour vous.

Il est clair maintenant que nous ne franchirons jamais ce premier rideau. Si impavide soit-il, ce cerbère est programmé pour filtrer l’entrée de son enfer. Je ne saurais dire pourquoi, mais je me sens presque soulagé de ne pas y être admis. J’avise alors seulement une petite pancarte dans le hall sombre qui s’étale derrière lui, sur laquelle de gros chiffres rouges dénombrent la population du lieu : 1 026 détenus, 412 personnels, dont 178 gardiens, 98 médecins et infirmiers, et 136 agents administratifs et d’entretien.

Un chuintement de pneus neige dans notre dos attire notre attention. La voiture qui s’est aventurée dans cette zone du parking doit appartenir à une huile, car elle se gare sans hésiter sur une place dont le marquage « Réservé » dissuade en principe les simples visiteurs.

De la berline noire et élégante, sans doute une européenne, sort un petit homme malingre, le visage émacié, vêtu d’un manteau de peau retourné brun et coiffé d’une chapka.

— Adamson… je murmure pour moi-même.

— Tu le connais ?

— Oui, c’est le Dr Adamson. Mon psy.

L’homme marche sur nous d’un pas sec, sautant à plusieurs reprises par-dessus une nappe de soupe ou de verglas. Ce n’est qu’à quelques pas de nous qu’il semble enfin me reconnaître. Dans son mouvement de menton entendu, quelque chose comme un « Tiens donc » ou un « Ben voyons », je ne lis guère de surprise. Juste un peu de perplexité et une once d’exaspération.

Je suis le genre de type dont on attend spontanément des embrouilles. Sans l’espérer, il devait s’attendre à ce moment depuis le début de notre relation thérapeutique. Il s’étonne néanmoins pour la forme :

— Tom… Qu’est-ce que vous faites là, mon garçon ? Ce n’est pourtant pas le jour de notre séance.

— Je sais, docteur. Je ne suis pas venu ici pour vous voir. En fait… Je ne savais même pas que vous travailliez ici.

Pourquoi ne l’a-t-il jamais mentionné, depuis le temps qu’il me suit ? Pourquoi ce cloisonnement étanche entre son activité en cabinet et ses interventions en milieu carcéral ? A-t-il peur d’effrayer sa patientèle ?

— Si, trois jours par semaine. Je dirige le département d’études des délinquants sexuels.

Voilà sans doute la raison pour laquelle il n’en fait pas état auprès de ses clients ordinaires. Le genre d’annonce qui jette un froid, s’il est encore possible de faire chuter la température ambiante.

Comme il note enfin la présence de Sophie, je me sens tenu de la lui présenter :

— Sophie est mon binôme en littérature comparée.

— Mademoiselle…

Il la gratifie d’un salut presque militaire, hochement de tête bref et rigide, avant de revenir à moi :

— Ce n’est quand même pas le Pr French qui vous envoie ici ?

— Non, j’admets en sourdine.

— À moins que ça n’ait un rapport avec cette histoire de livre… Non ?

C’est vrai, pourquoi aurait-il échappé à la déferlante médiatique autour du Manuel ? Ce n’est pas parce que je sèche nos rendez-vous depuis plusieurs semaines que William Adamson a cessé d’exister pour autant !

— C’est un peu plus compliqué que ça, intervient Sophie. Mais ça n’est pas sans lien, en effet.

— Venez, nous enjoint-il en désignant la porte verrouillée. Vous allez me raconter tout ça dans mon bureau.

Le timbre du maton crachote son inquiétude depuis le boîtier noir de l’interphone :

— Docteur ? Tout va bien ?

— Oui, oui, Albert. Ces jeunes gens sont avec moi.

Joignant le geste à la parole, il dégaine un badge plastifié qu’il glisse sur une protubérance grise dans le mur. Un voyant vert s’allume, et le clic libérateur du pêne se fait entendre.

— Je peux quand même vous demander où vous les emmenez ? s’enquiert le gardien.

— Juste dans mon bureau. On n’en a pas pour longtemps.

Nous franchissons quatre autres points de contrôle électroniques, les deux derniers nécessitant l’emploi d’un second badge en sus du premier. Hormis cette sécurité intransigeante, les locaux ressemblent aussi peu que possible à une prison. Couloirs propres et éclairés en abondance, bureaux vitrés, affiches portant des messages de prévention, sol lavé de frais… La pièce que nous ouvre Adamson d’une petite clé plate s’inscrit dans cette neutralité presque rassurante, épurée de ce qu’un tel lieu peut normalement distiller d’effrayant : pas de cris, pas de coups ou de claquements suspects, pas de traces de violence, pas d’odeurs déplaisantes. Sur le mur opposé, je note même un poster représentant un paysage de montagne – est-ce l’Idaho ? – qui m’apparaît comme étrangement familier.

D’une main tendue, il nous invite à prendre place sur les deux chaises qui regardent son bureau. Sophie n’attend même pas qu’il se soit assis à son tour, après avoir jeté ses effets sur une commode en métal gris pour sortir de sa gibecière la grande enveloppe kraft, raison de notre présence ici, et la lui tendre d’un bras décidé.

— Qu’est-ce que c’est ? l’interroge le psy.

— L’enveloppe dans laquelle Killin Publishing a reçu le manuscrit du Manuel, je réponds à sa place.

— Et… en quoi cela concerne-t-il cet établissement ?

Je me borne à pointer le cachet du bout de mon index.

Être cette fois celui qui réclame des explications me procure un sentiment de puissance réel, même si je devine que ce brusque renversement de nos positions sera éphémère. Un homme tel que le Dr Adamson ne s’en laisse compter par rien ni personne.

— Vous pensez sérieusement que la personne qui a écrit cette chose est ici… N’est-ce pas ?

— Nous ne le pensons pas, nous en sommes sûrs.

— En imaginant qu’un détenu ait obtenu le matériel nécessaire à la rédaction de son texte, vu la qualité très particulière de celui qui vous occupe, la direction du centre ne l’aurait jamais laissé partir au courrier destiné à l’extérieur.

— Vous voulez dire que le contenu des enveloppes est contrôlé ?

— Systématiquement, oui.

— Et si notre auteur avait un complice au service postal ? suggère ma propre comparse.

— Difficile à envisager. Les employés du service courrier n’ont aucun contact direct avec les détenus. Ce sont les gardiens qui remettent et reçoivent les plis.

À mes côtés, Sophie frémit de cette même exaspération qui tire mes traits à l’instant. Pas besoin de se parler pour partager cette commune tension qui nous anime l’un et l’autre.

— Donc, on n’a aucun moyen de savoir si cette enveloppe provient bien d’ici ? demande-t-elle.

— Si… à condition que l’auteur du manuscrit ait rempli lui-même l’enveloppe.

Il brandit à son tour la coupable, sur laquelle l’adresse de Killin s’étale en caractères ronds, presque enfantins.

— Vous pouvez identifier une écriture ?

— Nous conservons un échantillon manuscrit de chaque détenu entré ici.

— Depuis quand ?

— Depuis l’ouverture du centre, en 1999.

— Et pour en faire quoi ? s’interroge Sophie à voix haute.

— Analyse graphologique systématique.

— Personne ne peut être passé entre les mailles du filet ?

— Ça m’étonnerait. C’est moi qui effectue tous les « prélèvements ».

J’interviens avec fougue :

— Dans ce cas, vous pouvez nous dire qui a écrit ça ?

Du plat de la main, il pondère mon empressement.

— Pas si vite. Il y a plus de mille prisonniers à Devens. Ma mémoire a beau être meilleure que la vôtre, Tom…

Sa manière à lui de me rappeler qui est le psy ici, et qui est le patient.

— … je ne suis pas encore capable de reconnaître chacun d’entre eux sur deux ou trois lignes de sa plume.

— Mais on peut comparer cette adresse à vos archives, non ?

— On peut procéder comme ça, oui, toussote-t-il dans ses mains réunies. Disons qu’on le pourrait, si le directeur Browning m’y autorisait.

Difficile de lire sur ce visage impassible ce qu’il attend de nous : que nous renoncions, que nous le suppliions, ou tout bêtement que nous lui fournissions les arguments imparables qui lui permettront de convaincre sa hiérarchie ?

— Tom a quitté la ville contre l’avis du capitaine Kennedy, intervient ma partenaire. Lorsqu’il sera repris – et ça ne devrait être qu’une question d’heures, maintenant –, il n’aura plus aucun moyen de se disculper. On ne va pas vous mentir, docteur : tout le reste du dossier est accablant. Si nous n’y apportons rien de neuf aujourd’hui…

Elle étrangle la fin de sa phrase, mais chacun la complète parfaitement. Je n’arrive pas à déterminer si cette émotion dans sa voix est feinte ou non.

— Hum… maugrée-t-il.

— Prouver que l’auteur du Manuel est enfermé ici est sa dernière chance.

Tout cela, il le sait. L’absence totale de vie sur son visage prouve qu’il n’ignore rien des tenants et des aboutissants de cette situation. Ni du rôle crucial qu’il peut y jouer. La seule question qui doit l’habiter, désormais, c’est celle que Fisk m’a posée quelques heures auparavant : « As-tu, oui ou non, tué ces quatre garçons ? » Allez savoir pourquoi, lui ne la pose pas. Il doit déjà avoir sa petite idée sur la question. Après tout, ce n’est pas comme s’il me découvrait. Depuis combien de temps me suit-il, exactement ? Deux ans ? Plus ?

Il se lève soudain, les deux mains posées à plat sur le sous-main de cuir craquelé qui recouvre son secrétaire.

— OK… Je vais vous demander de patienter un moment. Ça pourrait être un petit peu long.

Nous acquiesçons tous les deux en silence. Parvenu à la porte de son bureau, il sort de sa poche un trousseau et pose sur nous un regard gêné :

— Je suis désolé… Mais je dois vous enfermer. Je ne peux pas prendre le risque de vous laisser sans surveillance.

— Et qu’est-ce qui nous dit que vous n’allez pas revenir avec le marshall du coin ?

— Moi. Moi je vous le dis. Et il va falloir que vous vous contentiez de ma parole.

Il referme aussitôt le panneau de verre dépoli et boucle la serrure de deux tours secs. Nous voilà captifs. Nous avons fui… pour nous jeter directement dans la gueule d’un autre loup. C’est absurde. Mais tout ne l’est-il pas dans cette histoire ?

Dans un angle de la petite pièce aveugle, éclairée par deux rampes de néons jaunâtres, un minuscule poste de télévision à tube cathodique trône sur une étagère en métal anthracite. Je vois bien que nous ne trouverons plus rien à nous dire d’intéressant jusqu’au retour d’Adamson. Alors j’appuie sur le gros bouton noir à liseré argenté et une image apparaît bientôt sur l’écran convexe. Soucieux de n’alerter personne de notre présence, je règle le son à son minimum audible. Juste assez fort pour capter des bribes :

« … circonstances de la disparition de Thomas Harris du Massachusetts General, en début d’après-midi, ne permettent pour l’heure d’échafauder aucune hypothèse quant à la future destination du jeune prévenu en liberté conditionnelle, et… »

Une chose semble acquise : Fisk n’a rien dit aux autorités de notre échange du jour au sujet de l’enveloppe. Excepté mon psy et Albert le gardien, personne ne nous sait ici.

Le reste du journal est consacré aux événements périphériques à l’affaire : l’explosion des ventes du Manuel, l’arrestation de mon agresseur, une interview de Joe Kennedy, un portrait du juge Sawyer puis du procureur Samuel Epstein, le magistrat qui représentera l’État du Massachusetts lors de mon procès…

Le cliquetis hésitant des clés contre la paroi vitrée nous tire en sursaut du cours assommant des actualités. J’en viendrais presque à oublier que tout ce cirque me concerne. Tandis que je me rue sur le téléviseur pour lui couper la chique, le psychiatre rentre sans un mot, une pochette cartonnée rouge à la main. Avec ce qui m’apparaît comme de la gravité, il reprend place sur son fauteuil de cuir et libère les deux élastiques qui ceignaient le dossier.

— Bon… Nous avons quelque chose de concordant avec l’écriture de votre enveloppe, annonce-t-il sans quitter des yeux les pages qu’il tourne d’un doigt nonchalant.

— Un employé du courrier ?

— Non… Non, j’aurais préféré. Mais c’est un détenu.

« Qui ? » hurlons-nous de conserve en notre for intérieur.

— Vous le connaissez ? se risque Sophie.

— Je connais tous les pensionnaires du centre, mademoiselle. Aucun d’entre eux n’est admis ici sans l’autorisation du conseil médical que je dirige. Je les rencontre tous, individuellement.

— Alors ?

Il reprend son souffle, lève enfin le nez de sa paperasse et me fixe par-dessus les demi-lunes qu’il a pris soin de chausser.

— J’ai peur que vous n’appréciiez pas l’ironie de la coïncidence, Tom.

Ne me dites pas qu’il s’appelle Harris, lui aussi ? !

J’explose, mes poings écrasés sur son sous-main :

— Son nom, putain ! C’est QUI ?

— Pomeroy. Jason Pomeroy.

 

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