Le Manuel Du Serial Killer
II – L'Apprentissage
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22 – Jeudi 27 octobre 2011
En principe, la procédure se déroule de la manière suivante : après avoir été entendu par les services de police, le prévenu est écroué dans un centre de détention provisoire avant de comparaître, plus ou moins rapidement selon la gravité des faits qui lui sont reprochés et la médiatisation de son affaire, devant un juge qui lui lira les charges et décidera de transformer ou non ces dernières en poursuites pénales. Si c’est cette option qui est retenue, on lui signifiera alors la date de sa prochaine comparution et le cas échéant, si le tribunal ne croule pas sous les dossiers en souffrance, quand se déroulera son procès. C’est aussi au cours de cette audience que ce même magistrat est habilité à prononcer une libération conditionnelle, en contrepartie d’une caution financière qu’il fixe souverainement.
Voilà pour la théorie. J’ai bien dit la théorie. Parce que, dans mon cas, rien ne s’est passé comme ça.
Joe Kennedy en finissait de ses questions quand un grand type gominé, maigre, vêtu d’un costume italien outrageusement cintré, a fait irruption dans la salle d’interrogatoire et s’est écrié, presque trop solennel pour paraître crédible :
— Maître Jonathan Fisk, avocat au barreau de Boston.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? Qui vous a autorisé à entrer ici ?
Pour la toute première fois, je voyais ce policier flegmatique sortir de ses gonds.
L’homme de loi s’était contenté de lui tendre une sorte de papier vert, que Kennedy avait parcouru avec une moue déconfite. Vaguement dégoûtée.
— Comme le quatrième amendement m’y autorise, je représente et j’assiste M. Harris ici présent.
Première nouvelle. J’avais soudain un avocat. Le Delphic avait-il pris sur lui de me dépêcher l’un de ses cadors, pensant acheter ainsi mon adhésion ? Pourtant, un possible tueur en série, il y a mieux comme promotion pour recruter de nouveaux membres au club…
— Et le certificat de transfert de la caution, vous l’avez ?
Une caution ?
L’avocat avait dégainé un autre document, sur lequel on pouvait deviner une série impressionnante de tampons et de cachets.
À la lecture de cette seconde pièce, le flic avait recouvré en partie sa naturelle tempérance. Il dévisageait maintenant son vis-à-vis, le papier toujours en main, s’interposant entre mon sauveur et moi, comme si ces ordonnances ne suffisaient pas et qu’il aurait fallu lui passer sur le corps avant d’obtenir pour de bon ma libération.
— OK. Et depuis quand le juge Sawyer décrète des levées d’écrou en cours de procédure ? Et qui plus est en catimini ?
— Quand toutes les pièces sont réunies rapidement, rien ne s’oppose à une audience restreinte… et rapide.
Je ne l’ai appris que plus tard, mais aucun des deux interlocuteurs n’était dupe. Il faut d’ordinaire plusieurs jours pour en arriver là. Afin d’obtenir un tel miracle dans un délai aussi bref, il avait probablement fallu débarquer dans l’heure au bureau du juge Sawyer, peut-être même à son domicile, avec un dossier déjà constitué, une preuve certifiée de ma solvabilité et sans doute aussi quelques moyens de pression sur le magistrat.
Vu l’ampleur qu’avait prise l’affaire des gamins empoisonnés ces derniers jours, je ne doutais pas que le montant de la caution était astronomique. Quel mystérieux bienfaiteur avait pu débloquer une telle somme ?
Si vite… et pour moi ?
— Qui a dit que les éditeurs étaient des ingrats, hein, mon gars ?
George Killin m’avait ouvert grand les bras depuis l’autre extrémité du hall. Il marchait maintenant sur moi, un large sourire éclairant son bronzage. Lui qui m’avait mis au défi de le poursuivre devant un tribunal, voilà qu’il m’en sortait au moment le plus critique. M’accueillant comme un père retrouve son fils prodigue, sans aigreur ni rancune.
Ce subit revirement devait bien avoir une explication logique. En l’espèce, elle était économique.
— Allez, devine un peu à combien on en est ?
Combien de quoi ? Milliers de milliards de dette publique ? Je pensais à ce compteur lumineux dans une rue proche de Time Square, à New York.
Enfants tués par balle cette année dans la région ? Je songeais à celui accroché le long de l’autoroute du Massachusetts, visible depuis le pont qui l’enjambait en direction de Fenway Park.
— Euh… Aucune idée.
— Près de cent mille ! En moins d’une semaine ! Tu te rends compte ? ! On en est à la troisième réimp en trois jours !
Cent mille. C’était le nombre d’exemplaires écoulés du Manuel qui le rendait si joyeux, si prolixe. Et soudain si généreux.
— À ce rythme-là, s’enflammait-il, on est sûrs d’atteindre le million ! Et on n’a pas encore eu tous les médias nationaux attendus. Ajoute là-dessus un petit 60 Minutes ou un truc dans ce genre, et on pourra bientôt parler de millions avec un « s » !
La suite de sa logorrhée m’avait détaillé les plans mirifiques qu’il faisait sur à peu près toutes les comètes connues. À l’écouter, nous allions devenir immensément riches. Non, mieux : le livre était à peine dans les librairies que nous l’étions déjà. L’engouement était tel, la couverture médiatique si hystérique, que son diffuseur avait concédé une avance exceptionnelle sur la part qui nous revenait à tous deux, lui l’éditeur et sa trentaine de pour cent, moi l’auteur et mes dix à douze pour cent. C’est sur cette cagnotte inespérée qu’il avait ponctionné le montant astronomique de ma caution : 200 000 dollars.
Des livres écrits par des serial killers, il en était paru des dizaines depuis la vague des thrillers sanglants des années 1990. Mais tous sans exception jusqu’au mien, jusqu’à la publication du Manuel, étaient des documents écrits depuis leur cellule. À un moment où, aux yeux de la justice et de l’opinion publique, les jeux étaient déjà faits depuis longtemps. De ce point de vue, et presque malgré lui, Killin avait proposé un ouvrage aussi brûlant qu’inédit : la confession d’un tueur en série au cours du procès d’instruction, alors qu’il venait tout juste de perpétrer son dernier crime. Mieux encore, et pour la première fois, c’est le livre lui-même qui avait précipité la chute et l’arrestation du criminel concerné. Thomas Harris, pour vous servir.
Exit Capote. Out Ellroy. Enfin la littérature n’était plus à la traîne de l’actualité ! Cette fois, c’est bien elle qui la façonnait, qui lui donnait son sens et la direction à suivre. Un phénomène si nouveau, si inattendu surtout, à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, que même les non-lecteurs chroniques se ruaient chez leur libraire pour obtenir leur exemplaire de mon livre. Un roman si sulfureux, tellement en prise avec le fait divers qui passionnait maintenant l’Amérique tout entière, que chacun voulait se faire son opinion. Quitte à hurler au loup. Quitte à me condamner avant même que mes juges aient entendu ce que j’avais à dire et ne se soient exprimés à leur tour.
Évidemment, si Killin s’était risqué à le mettre en vente après mon inculpation, jamais Sawyer et ses confrères ne l’auraient toléré. La publication aurait été suspendue, peut-être même purement et simplement interdite. Mais, en réagissant aussi vite qu’il l’avait fait, éditant le Manuel dans les conditions que l’on sait, pour le moins précipitées, George s’était engouffré dans une fenêtre de tir certes étroite et périlleuse, mais aussi particulièrement favorable. Et vertigineusement profitable. Désormais, il était assez peu probable que le juge fasse retirer le livre des librairies. D’autant moins qu’il apparaissait aux yeux de tous comme la première des pièces à conviction, l’élément qui m’accablait. L’histoire judiciaire de ce pays regorgeait de cas où un livre avait permis de disculper un prévenu, ou tout au moins d’apporter un autre éclairage sur les faits qui l’impliquaient, hélas souvent à titre posthume. Mais, pour la première fois, c’est le phénomène inverse qui se produisait : le Manuel me condamnait par avance, et de manière quasi certaine. Pire, plus il rencontrait un succès retentissant, plus l’opinion publique se mobilisait contre moi. Qu’un tueur d’enfants puisse pousser le cynisme et l’abjection jusqu’à faire un tel étalage de sa folie criminelle provoquait moult remous dans l’Amérique croyante et bien-pensante. Dans les jours suivants, des comités pour le rétablissement effectif de la peine de mort dans l’État du Massachusetts fleuriraient un peu partout. Des marches blanches seraient organisées spontanément par des pères et des mères de famille révoltés, sans l’aval des parents des victimes, au cours desquelles certains brûleraient des exemplaires de mon livre à même l’asphalte.
— Attends le plus beau : devine qui m’a appelé au bureau hier ?
— Le président de l’amicale des serial killers ?
Je faisais de l’humour, mais, la vérité, c’est que chacune des nouvelles qu’il m’apportait, et qu’il considérait visiblement comme un nouveau trophée à poser sur son bureau, achevait d’effondrer en moi ce qu’il me restait d’humain et de vivant.
— Si je te dis le plus grand réalisateur de tous les temps, ça t’évoque quelque chose ? Celui dont le nom commence par un…
— George ! je l’avais coupé brusquement. Vous réalisez quand même que ce bouquin est en train de me conduire tout droit à l’injection létale ? Vous en êtes bien conscient ?
— Tu écoutes ce que je te dis, ou tu fais semblant ? Hollywood va adapter ton livre, mon garçon. Tu vas être sanctifié par le cinéma !
— Et alors, qu’est-ce que ça change pour moi ?
— Tu vas devenir une putain d’icône ! Et tu sais comment tourne ce pays : on adore voir les vieilles gloires se casser la gueule… Mais on ne touche pas à une étoile en pleine ascension. Jamais ! C’est contre l’esprit même de la Constitution. Ce serait un véritable attentat contre le rêve américain.
Comme je ne réagissais pas, il m’avait saisi par les épaules et emmené à sa suite à l’extérieur du bâtiment. Les quelques minutes de son exposé enthousiaste avaient suffi à son avocat, Fisk, pour obtenir qu’on me retire les menottes et qu’on me restitue les quelques effets – ceinture, clés, portefeuille et lacets – déposés à mon entrée.
Dans la rue, la meute s’était en grande partie dissipée. Ne demeuraient plus que quelques voitures de service, dont deux, pourtant vides, crachaient une fumée blanche qui attestait l’activité de leur moteur. Prêtes à partir à la moindre urgence.
— Sawyer a cent fois le temps de me condamner, d’ici là…
— Fais confiance à Jonathan. Il va bien réussir à nous trouver un petit vice de procédure pour faire traîner tout ça le temps qu’il faut…
Il avait désigné le beau gosse en Cerruti qui était sorti à notre suite. Fisk s’était engouffré dans la brèche :
— Il faudrait d’ailleurs que nous nous parlions au calme, vous et moi, pour mettre au point la véritable première audience. Mon passage en force d’aujourd’hui a un peu crispé tout le monde, à la cour. Il va falloir rattraper le coup et passer du baume à tout ce beau monde.
— Quand ça ?
— Le plus tôt serait le mieux. Demain matin 11 heures ? Mon bureau ?
Son bureau. Son heure. Ses conditions. On ne marchande pas avec l’avocat qui est supposé vous sauver la vie. On accepte tout. Et on note sagement.
Le souci, c’est qu’à l’adresse qu’il m’a donnée, et devant laquelle je me tiens maintenant, il n’y a aucun accès vers de quelconques étages de bureaux. Et pour cause : le 720 Atlantic Avenue – comment ai-je pu l’ignorer ? – est l’adresse de South Station, la principale gare routière et ferroviaire de Boston. Le point de départ vers toutes les destinations du pays.
Une vraie invitation à la fuite.
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