Le Manuel Du Serial Killer
LE MANUEL DU SERIAL KILLER – extrait n° 3 - Chapitre 5 : Déjouer les enquêteurs
— C’est un peu trop tôt pour l’établir de manière précise. Comme ça, au jugé, je dirais un demi-million de dollars.
— Un demi-million… au total ?
— Non, par famille, me corrige-t-il. Tu peux compter dans les deux millions pour l’ensemble.
Le Manuel est à la fois mon bourreau et ma solution.
Moi qui me désespérais du succès de mon livre, voilà que je l’appelle maintenant de mes vœux. À chaque exemplaire vendu, ce sont quelques heures de moins que je passerai sous les verrous. Mais le montant évoqué par Fisk est si astronomique que j’ai du mal à croire que nous pourrons le réunir dans le temps imparti. Il faudrait probablement des semaines – voire des mois – en tête des meilleures ventes pour y parvenir.
Sophie agite une main devant moi pour capter mon regard égaré, puis elle me souffle :
— Demande-lui quand aura lieu ta prochaine audience.
Je répète presque mot pour mot dans le combiné :
— Vous avez une idée de la date à laquelle ils ont fixé la prochaine audience ?
— Pas encore. Je te dis ça dès que j’ai des nouvelles de Sawyer.
Mon père avait-il prévu l’ironie de la situation dans laquelle il s’est ingénié à me plonger ? En rit-il, seul, dans le silence de sa cellule ?
Pour un peu, je l’entendrais d’ici…
LE MANUEL DU SERIAL KILLER
Extrait n°3
Chapitre 5 : Déjouer les enquêteurs
Au cours du chapitre précédent, j’ai abondamment détaillé le mode opératoire et les outils employés pour parvenir à nos fins. J’ai notamment insisté sur les vertus de certains toxiques, que leur apparente banalité rend encore plus redoutables que les poisons spectaculaires ou foudroyants, tels que l’arsenic ou le cyanure.
Mais l’arme utilisée n’est pas le seul agent criminel qui peut gagner à avancer masqué. Vous aussi, si vous envisagez de mener une carrière de tueur en série longue et prospère, il vous faudra apprendre à déjouer les enquêteurs, eux et leurs innombrables idées reçues qu’ils trimbalent à votre sujet.
Ainsi, sans doute parce qu’ils regardent eux-mêmes trop de films de gangsters et de séries policières, la plupart des représentants de l’ordre qui nous traquent imaginent que les serial killers sont des pervers qui aiment entretenir avec eux une relation de jeu, une sorte de longue partie de cache-cache où nous les mettrions au défi de nous appréhender.
La vérité est double et, désolé de battre ces clichés en brèche, elle est tout autre : la manière dont nous tuons n’est pas destinée à manipuler un hypothétique partenaire de jeu ; elle n’a d’autre but que de nous procurer un sentiment de plaisir et de contrôle optimal à l’instant même ou nous perpétrons le geste fatal. Par ailleurs, nous ne tuons pas pour nous faire prendre. En conscience, nous espérons ne jamais être capturés. Plus nous repoussons cette échéance, et plus nous serons capable de reproduire cet état parfait, qui apaise toute tension et abolit toute souffrance.
Je ne dis pas que certains d’entre nous n’espèrent pas secrètement, passé un temps, mettre un terme à cette en avant qu’est l’activité meurtrière. D’aucuns éprouvent, au moment de leur arrestation, une forme de soulagement. Ils n’auront plus à se terrer,ni à échafauder ces stratégies exigeantes et complexes qui sont la matière même de ce livre. Ils n’auront plus à mener de front ces deux vies, celle de l’employé modèle ou du voisin avenant d’un côté, et celle du tueur implacable de l’autre. Jekyll et Hyde seront enfin réunis en une seule et même personne.
En attendant, tout ce qui peut contribuer à détourner de nous les soupçons est le bienvenu. Croyez-moi, j’ai lu tout ce qui avait été écrit sur le sujet, en particulier sous la plume de ces éminents spécialistes que sont Markman, Samenow ou Lunde. Tous sont d’accord : au quotidien, il n’y a pas de comportement plus inoffensif que celui d’un serial killer. Nous sommes capables d’entretenir des rapports sociaux normaux, de sourire à la caissière du supermarché ou d’inviter nos collègues à dîner. Il en est même parmi nous qui font des époux ou des pères plus agréables que la moyenne des gens déclarés « sains ». En cela, et sous cette apparente normalité, nous sommes beaucoup plus difficiles à démasquer que les psychotiques, dont le dysfonctionnement mental s’exprime par un isolement et des attitudes étranges, résolument marginales, parfois violentes.
Néanmoins, pour déjouer les flics qui ne manqueront pas de vous pister à mesure que vous laisserez derrière vous un nombre croissant de victimes, cette bonhomie de façade ne suffira pas. Afficher aux yeux de tous le visage rassurant de M. Tout-le-Monde ne saurait être un gage permanent d’impunité. Avoir l’air inoffensif ou détenir des informations que les enquêteurs n’ont pas, tout cela est bien beau mais ne dure qu’un temps. Vous pouvez dresser autant de paravents que vous voudrez entre vos poursuivants et vous, ils finiront toujours par deviner votre silhouette en ombre chinoise et parla faire coïncider avec vous. Le vrai vous. Celui qui assassine pour continuer d’exister.
Alors que faire ? Comment est-il possible de saper durablement les efforts des enquêteurs, étant donné la somme d’éléments matériels, mais aussi psychologiques, qu’ils collecteront inévitablement sur vos crimes et sur vous-même au fil du temps ?
C’est à la fois plus simple sur le principe et plus compliqué à mettre en place qu’il n’y paraît. J’appelle cette stratégie la « tactique de l’éléphant rose ». Oui, les policiers de notre beau pays ont beau accumuler des années d’études et une expérience de terrain inégalée, ce ne sont que des enfants. Un rien les distrait. On, pour être plus juste, comme avec le gamin à qui on désigne un « éléphant rose » imaginaire pour détourner son attention, il suffit bien souvent de leur donner un os à ronger plus conséquent que celui que vous constituez vous même pour qu’ils relâchent la pression autour de vous,et vous permettent de vous évaporer. Évidemment, plus cette diversion intervient tôt, plus elle est efficace. Passé un certain stade, et un nombre d’indices convergents, elle ne sera plus d’aucune utilité.
En réalité, l’idéal est de désigner l’« éléphant rose » à l’enquêteur avant même qu’il n’ait commencé à concevoir le moindre soupçon à votre égard. Le leurre est d’autant plus probant, et susceptible de mystifier celui qui lui court après, que rien dans la manière dont il est apparu au chasseur ne le désigne comme tel. Si vous préférez, le policier croira d’autant plus volontiers à l’« éléphant rose » que vous aurez créé de toutes pièces pour lui qu’il ne verra pas le doigt qui le lui indique. S’il surgit devant lui sans aucun fil ni bâton relié à son marionnettiste, cet éléphant lui semblera aussi crédible que n’importe quel gibier ordinaire. On ne le dit jamais assez, mais, ce qui fait le succès d’une imposture, ce n’est pas la nature même du leurre, c’est la finesse et la discrétion des coutures qui le fixent au décor.
Cependant, je le répète, il ne s’agit pas de s’adonner à je ne sais quelle partie d’échecs avec les profilers qui tenteront de vous cerner. Même quand vous penserez avoir un coup d’avance sur eux. À aucun moment, ces derniers ne doivent savoir qui les balade de la sorte. Pour gagner la partie, il faut en quelque sorte accepter de ne jamais y entrer de plain-pied. Rester en retrait, dans les coulisses. Confier son poste sur le terrain à une personne plus en vue, et qui prendra à votre place la lumière et les coups.
Pour être un bon serial killer, il faut savoir déléguer. Pour être un tueur en série avec une espérance de vie digne de ce nom, il faut être deux. Et qu’à aucun moment celui qui vous assiste ainsi n’ait conscience de la place exacte qui est la sienne dans la petite représentation que vous avez écrite pour lui. Vous êtes l’auteur, il n’est ni plus ni moins que votre personnage. Docile, servile, insouciant. Quant aux flics, ils seront les spectateurs, bien sûr.
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