Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 30 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

25 – Vendredi 28 octobre 2011

 

 

Je n’ai pas répondu. Contrairement à ce qu’il avait promis, il a répété deux fois sa question. Et je n’ai pas plus sacrifié à sa requête que je ne l’aurais fait s’il s’était borné à une seule interrogation ou s’il s’était acharné sur moi des heures durant. Tout simplement car j’en suis incapable. Or, « Je ne sais » pas ne figurait pas dans les options offertes. Oui ou non. Il ne voulait rien d’autre.

Reparti bredouille, il songeait probablement que les honoraires rapportés par mon affaire ne couvriraient jamais la somme d’efforts et d’emmerdements que j’allais lui occasionner. Mais il est certains dossiers, pour ces chasseurs d’acquittement ou de non-lieu de haut vol, qui s’acceptent pour leur seul mérite médiatique. Et le mien n’était pas près de se tarir. Sur l’écran accroché à un bras articulé, face à mon lit, tous les journaux télévisés de la matinée relatent déjà la petite mésaventure qui a manqué de m’être fatale.

«… Thomas Harris a été transféré au Massachusetts General Hospital, où, de source médicale, ses jours ne sont plus en danger… »

Quelle bonne idée de mentionner l’hôpital où je suis soigné ! Comme ça tous les cinglés du coin pourront venir achever le travail commencé à la gare… J’adore les journalistes.

Quelques heures plus tard, Sophie réapparaît dans ma chambre, un sac de sport frappé d’un H cramoisi à la main. Elle le pose au pied de mon lit et en sort la parfaite panoplie du jogger de campus : tee-shirt blanc, training et sweat gris perle, baskets noires biffées d’une virgule orange, casquette aux couleurs des Sox.

— J’ai fauché ça dans les vieilleries de mon père, annonce-t-elle avec un début de sourire.

Je crois qu’elle mentionne sa famille pour la première fois. J’en déduis que son paternel est un alumnus de Harvard, un ancien diplômé qui cultive les traditions et le souvenir de ses années d’études.

— Et je suis censé en faire quoi ?

— À vue de nez, ça doit être ta taille… Un poil trop grand, peut-être.

Inutile de m’en dire plus. Son plan est aussi limpide que les paroles de Joe Kennedy étaient claires : « Pas d’escapade en amoureux, les amis… On est d’accord ? » En amoureux. Comme s’il s’agissait de cela !

Moi qui ne suis même pas sûr de tenir sur mes jambes. Le moindre mouvement provoque un élancement douloureux qui transperce ma poitrine de part en part, à me couper le souffle. Je grimace ma douleur et mon impuissance. Mais d’une main elle dégage aussitôt le drap qui me couvre, pour m’exprimer toute sa détermination à m’aider.

— T’inquiète ! On va faire ça super doucement.

De fait, elle retire le cathéter planté dans mon bras droit avec une dextérité d’infirmière. Ce qui y coule est-il indispensable à ma survie ? L’idée me traverse, bref instant de panique, puis s’évanouit sous la douceur de ses gestes lents, mesurés. Je respire bruyamment, mais je ne tourne pas de l’œil. Juste une griserie passagère lorsqu’elle finit par redresser la tête de mon lit. À ce rythme, les minutes nécessaires pour m’habiller s’étirent dangereusement, et je surveille la porte de peur qu’une aide-soignante ne fasse irruption.

Le premier pied posé sur le sol pèse une tonne cotonneuse, transformant la fermeté du support en un sable mouvant. Sophie glisse une épaule sous mon aisselle, sa main à plat dans mon dos. La casquette vissée sur le crâne, je me laisse conduire jusqu’au seuil.

— On y va ? lance-t-elle dans un souffle.

J’approuve d’un hochement de tête accablé. Je gage que nous n’irons pas loin, dans un tel équipage.

Mais, à l’exception d’un adolescent qui attend qu’on l’admette dans une chambre, dos au mur, les yeux clos, enfermé sous son casque et dans les stridences musicales qui s’en échappent, le couloir est vide.

Lorsque nous parvenons enfin au parking, miraculeusement passés entre les mailles de la sécurité, je reconnais d’assez loin le véhicule vers lequel Sophie me traîne. Ma Corolla… Ma Corolla beige !

Installé sur le fauteuil passager, la poitrine étreinte par un poids invisible écrasant, je n’ai même pas la force de lui demander comment elle a mis la main sur les clés de ma guimbarde. Après un démarrage manqué et plusieurs calages, elle apprivoise mon vieux tacot et s’engage à petite allure sur Longfellow Bridge, en direction de l’ouest.

— C’est Rony Albrecht, il avait un double des clés de ton appart, m’explique-t-elle en quelques mots.

Décidément, cette fille a des ressources insoupçonnées. Elle a même prévu une couverture pour me dissimuler, vulgaire paquet, alors que nous débouchons de Main Street dans Massachusetts Avenue, atteignant les abords de Harvard. Parages où ma trombine est plus connue encore qu’ailleurs.

Ce n’est pas le chemin le plus prudent, d’ailleurs, mais c’est de toute évidence c’est le plus direct pour rejoindre les voies rapides Cambridge puis Concord en direction de la route 2W. L’axe majeur qui parcourt le Massachusetts d’est en ouest. J’imagine que ma conductrice a repéré l’itinéraire au préalable, car elle marque peu d’hésitation à chaque carrefour ou embranchement.

À mesure que nous nous enfonçons vers l’intérieur de l’État, au milieu d’une circulation moins dense, les centres commerciaux de périphérie et les bâtiments industriels se clairsèment. La neige, elle, s’épaissit sur les bas-côtés, et les projections de soupe boueuse qui jaillissent sur notre passage jouent à saute-mouton par-dessus ces gros talus blancs. Bien avant Acton, alors que l’autoroute traverse déjà une campagne triste et dépeuplée, plantée çà et là d’une grosse demeure bourgeoise en bois pastel, le ciel se pare d’un immense aplat gris qui éteint prématurément le jour. La température a brusquement chuté dans l’habitacle. Toute concentrée sur la route, Sophie ne pipe mot. Elle ne semble même pas avoir remarqué les premiers flocons qui s’écrasent sur le pare-brise dans un concert de ploc assourdis. Les essuie-glaces restent à l’arrêt.

Tendre le bras jusqu’au levier pour les actionner est un supplice qui m’arrache un piaillement de bête blessée. Sophie sort si brusquement de la torpeur hypnotique dans laquelle la conduite l’avait plongée qu’elle fait une embardée, et frôle le rail de sécurité sur notre gauche.

— Nom de D… Ça va ? Tu veux que je prenne le volant ?

Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a été tentée de nous envoyer dans le décor. Mais pourquoi ferait-elle ça, hein ?

Elle secoue la tête pour chasser mes idées sombres en même temps que les appels au sommeil qui l’accablent.

— Non, non, ça va très bien. De toute façon, on a fait plus de la moitié du chemin. On ne va pas s’arrêter maintenant.

Une voiture de police silencieuse, dont le gyrophare strie de rouge et de bleu le paysage lugubre, nous dépasse en trombe à la poursuite d’un hypothétique chauffard, lui donnant raison. Non, on ne va pas risquer de se faire reprendre, pas si près du but. Autant poursuivre le trajet comme nous l’avons commencé. Il faudrait juste que je lui parle un peu pour éviter qu’elle ne sombre. Mais les mots me manquent. Alors, à la place, j’allume la radio quelques instants, balayant la bande FM à la recherche d’une station d’informations, vaguement surpris qu’aucun flash ne mentionne ma fuite du Massachusetts General. Cela viendra sans doute bientôt.

En attendant, je tente de lancer une discussion :

— Ton père était à Harvard, lui aussi ?

— Hum, hum…

— Quelle spécialité ?

— Comme moi… Enfin, comme nous, littérature.

Je me demande s’il appartenait à la même promotion que French et Devroe.

— Et il fait quoi, maintenant ?

— Pas grand-chose. Il écrit des trucs débiles pour s’occuper. Mais pour l’essentiel, il gère le patrimoine familial.

Je vois que j’aurai du mal à lui arracher plus que ces quelques propos expéditifs, s’agissant de ses proches. Une telle discrétion ne serait pas dépourvue de charme si elle ne venait s’ajouter à tant d’opacité et tant de mystères.

Son acharnement à me porter secours a largement excédé le cadre fixé par Lucy French.

Jusqu’où irait-elle, pour moi ?

Quelques minutes plus tard, retournée à son mutisme confortable, elle relève la commande du clignotant pour indiquer qu’elle va se déporter sur la droite et, d’un mouvement du volant très progressif, presque trop lent, elle emprunte la bretelle de sortie où une couche de neige fraîche a résisté au précédent salage. « Sortie 37B – Jackson Road – Devens », indique le panneau qui surplombe la voie coudée.

Nous voilà presque arrivés. J’en suis le premier surpris. Depuis combien de temps avons-nous quitté Boston ? Ai-je dormi ? Sophie me semble pourtant avoir roulé tout du long à une vitesse largement inférieure à la limitation.

Devens est à peu près aussi sinistre que je l’imaginais. De longs bâtiments en briques bas, très en retrait de la route, à mi-chemin entre l’entrepôt et la caserne. Peu ou pas de commerces. Un trafic réduit à quelques camions qui sillonnent la région sans jamais s’y arrêter. On dirait un gigantesque camp militaire. Et pour cause : la commune s’est longtemps réduite à cela, comme nous l’apprend une guérite qui marque l’entrée officielle de cette riante agglomération. Après quelques centaines de mètres sur Jackson Road, Sophie tourne à droite dans Patton, étroite bande d’asphalte en léger surplomb de l’axe principal. Comme nous gravissons la pente légère au ralenti, un ensemble d’édifices d’architecture plus récente, années 1970 ou 1980 à vue de nez, apparaît sur notre droite. Perché sur un socle de pierres grossier, un large panneau nous indique la fin du voyage : « US Department of Justice / Federal Bureau of Prisons / Devens Federal Medical Center / Devens, MA. »

Sophie immobilise la voiture juste au niveau de la petite voie qui, à travers une plaine enneigée, serpente jusqu’au vaste parking de l’établissement. Il est plein. C’est donc qu’il y a des visiteurs. Ou bien les détenus qui sont enfermés là nécessitent-ils tant de personnel pour les maîtriser ?

— Tu te sens prêt ?

Un petit nuage glacé danse devant la bouche entrouverte de Sophie. Ses yeux bleus brillent comme deux cristaux dans la pénombre grisâtre qui s’abat peu à peu sur nous. Les tiraillements dans ma poitrine déchirent ce qu’il me reste de lucidité. S’il ne faisait pas si froid, j’aurais sans doute perdu connaissance depuis longtemps. Le sourire que je parviens à esquisser n’est que le fantôme de ma résolution.

Si je me sens prêt !

 

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