Le Manuel Du Serial Killer
9 – Mercredi 5 octobre 2011
« Voilà notre fameux spécimen, monsieur Harris ! Bienvenue chez Killin ! »
C’est dans ces termes pour moi inhabituels – on me donne rarement du monsieur – que George Killin m’a accueilli hier matin, le lendemain de mon entretien avec Lucy French, un large sourire fendant son faciès de vieux beau bronzé.
Comme j’étais en avance d’une bonne demi-heure, j’en avais profité pour marcher le long du parc du Boston Common, sur Beacon Street. Le genre d’endroit où un petit Southie comme moi évite généralement de se promener, de peur qu’une patrouille de flic ne l’éconduise à la demande des riverains.
Habillé de mon unique veste de costume, sans doute trop peu vêtu pour la saison, je ne sentais pourtant pas la fraîcheur qui était tombée sur le centre-ville et appréciais pleinement la vue dominante sur son poumon vert et, par-delà, sur les hautes tours du quartier financier. Vue de New York ou de Los Angeles, Boston n’est certainement qu’une grosse ville de province. Mais, pour un gars de la banlieue tel que moi, passé des faubourgs ouvriers à la lointaine périphérie résidentielle où se niche l’Italian Home, elle a les attraits légèrement menaçants d’une mégalopole. Un endroit où le monstre Tom Harris a autant de chances de passer inaperçu, noyé dans l’anonymat, que de se faire lyncher au premier pas de travers.
— Entrez, mon garçon, entrez !
La familiarité bienveillante de Killin me déroutait. À l’inverse de la plupart des gens que je croise, il ne m’a pas lâché des yeux un seul instant. Selon toute vraisemblance, ma gueule cassée le fascinait. Il semblait même se repaître de mon étrangeté sans détour, loin de ces regards obliques dont je suis habituellement l’objet.
À peine m’étais-je assis qu’il s’est lancé dans un descriptif du poste qu’il me proposait, à grand renfort de superlatifs. Je finissais presque par me demander si je ne m’étais pas trompé d’étage – le premier niveau du 25 Beacon Street est occupé par l’Association des congrégations unitariennes. Son ton enflammé évoquait plus celui d’un prêcheur cathodique que celui d’un éditeur tel que je me le représente. Sérieux, distingué, appliqué.
— Vous voyez, a-t-il conclu, c’est assez coton, comme job : vous dégrossissez les manuscrits, vous nous détectez quelques pépites dans le tas de bouses que nous recevons chaque jour… et le comité de lecture fait le reste. Du vrai gâteau, pour un garçon comme vous.
— Vous… vous ne voulez pas jeter un œil à ce que j’écris, quand même ? je m’étonne.
— Ouh là, non, surtout pas ! Gardez vos nouvelles pour notre amie Lucy et vos petits camarades de Harvard. Eux sauront les apprécier à leur juste valeur.
— Mais si vous ne lisez aucun de mes écrits, comment pouvez-vous savoir si je suis assez qualifié pour lire les textes qu’on vous adresse ?
— Je suis sûr que, si le Pr French vous a envoyé à moi, c’est que vos compétences sont au niveau. En tout cas bien supérieures à la moyenne de celles des ânes que je me coltine dans cette maison. Et puis ici, voyez-vous, on ne fait pas de la littérature, on publie des livres pour les vendre, c’est très différent. Mais je ne vais pas vous faire peur avant même que vous ne commenciez, ce ne serait pas très fair-play !
Avec un rire de gorge un peu gras, il a dégainé une nouvelle version de son sourire, tendance « Je vous prouve que j’ai les moyens de me payer un dentiste et des prothèses dignes de ce nom », puis il a ajouté, comme pour s’en convaincre lui-même, une main presque paternelle sur mon épaule, juste un peu trop lourde pour être tout à fait sincère :
— Tout va bien se passer.
J’ai donc pris ma nouvelle fonction sur-le-champ dans un climat étonnamment détendu. Le patron avait dû briefer son monde par avance car, d’un bureau à un autre, on m’a reçu comme le nouveau-messie-du-service-manuscrit et non pas avec cette curiosité malsaine dont je suis coutumier. Sandy, son assistante, a tout de suite fait preuve d’une gentillesse et d’une prévenance qui ne me semblaient pas feintes. Ou alors, c’est que son poste lui est si précieux qu’elle joue admirablement la comédie.
Une heure après mon arrivée, elle m’a annoncé ma première bonne nouvelle de la journée : dans le cadre de mon stage chez Killin, je me verrai gratifié d’une petite indemnité mensuelle. Oh, pas grand-chose, à peine 300 dollars. Mais j’ai accueilli cette surprise comme un signe favorable, et promis de lui rapporter mes coordonnées bancaires dès le lendemain pour qu’elle puisse programmer mon virement en fin de mois. J’en étais encore à me réjouir de cette perspective quand cette bavarde invétérée m’en a révélé une autre, beaucoup moins reluisante :
— Killin Publishing se porte mal. Les ventes sont en constante dégringolade, et ça depuis plusieurs années. Si la maison ne se dégotte pas un best-seller de calibre national dans les mois à venir, elle ne survivra pas au-delà du prochain semestre.
Je ne suis parmi eux que depuis quelques heures à peine, et je me sens déjà comme chez moi dans cet univers protégé, feutré, coupé de la frénésie extérieure. Les crimes de papier me vont mieux au teint que les vrais.
Par l’unique fenêtre du bureau que l’on m’a attribué, sur le flanc est de l’immeuble, j’aperçois la coupole en or de la Massachusetts State House. Fraîchement restaurée. Éclatante sous le moindre rayon. Au premier plan, la statue de John Hancock, le premier signataire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, me tourne le dos. J’essaie surtout de ne pas y voir un signe.
Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sens surtout proche d’une forme de sérénité. J’en oublierais presque Sophie, Joe Kennedy et les corps exsangues des enfants empoisonnés.
Pourtant, les textes que je parcours à longueur de journée ne sont pas que champs de roses et baisers à la mariée. L’un des premiers me plaît bien. Il y est question d’un tueur en série qui écume notre bonne ville de Boston selon une logique meurtrière pour le moins originale : il émaille en effet la ligne rouge du Freedom Trail, ce circuit touristique inscrit dans le pavé d’un sillon écarlate que chacun ici connaît, d’autant de cadavres que le parcours compte d’étapes. Chaque fois, le corps est retrouvé en pleine rue, devant la stèle commémorative ou le monument correspondants. Je suis d’autant plus captivé par ce récit que son principal protagoniste est affecté tout comme moi de violents accès d’épistaxis, et pisse lui-même le sang le long de son chemin meurtrier.
— Oh mon Dieu, Tom… Vous allez bien ?
La voix douce de Sandy m’arrache à ma lecture. Sur le manuscrit, trois ballons rouges se sont écrasés à même le papier. Je saigne du nez à mon tour. Mais je minimise mon état :
— C’est rien… Vous inquiétez pas pour moi, ça m’arrive souvent.
— Faut pas rester comme ça ! Allongez-vous.
Elle fait mine d’actionner la manette de bascule sous l’assise de mon fauteuil.
— Non, je vous assure, j’ai l’habitude. Il faut que je reste la tête en avant, au contraire.
— Vous êtes sûr ?
Le vermillon est monté aux joues si blanches de Sandy. Sa peau d’albâtre ressort d’autant mieux qu’elle est coiffée d’un chignon noir et que ses yeux bleus percent son visage de deux perles lumineuses. Si je ne me surveillais pas, je pourrais tomber affreusement amoureux d’une telle fille.
Comme si elle devinait le cours tortueux de mes pensées, elle met une distance raisonnable entre nous et s’éloigne sur la pointe de ses talons aiguilles, en murmurant :
— Je vais vous chercher plus de mouchoirs. D’accord ?
Qu’elle y aille donc, pense la goutte rouge qui frappe la page déjà mouchetée. Qu’elle y aille donc.
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