Le Manuel Du Serial Killer
12 – Vendredi 7 octobre 2011
C’est la deuxième fois en quelques jours qu’on me ramène chez moi dans les vapes. Pauvre petite chose sanguinolente. Les monstres de la littérature sont toujours dotés de pouvoirs qui viennent compenser leur apparence, la peur qu’ils suscitent ou leur faiblesse morale. Ils inspirent le respect et l’effroi non seulement par leur difformité, mais aussi par ces dons que la nature, peu rancunière, a bien voulu leur conférer. Pas moi. Je suis un freak sans aucun chic. Une pure anomalie, parfaitement inutile.
— Allô, Sandy ? C’est Tom Harris…
Je ne sais pas comment je trouve la force et le courage de prévenir de mon absence chez Killin Publishing. Après m’avoir vu pisser le sang sur les tapuscrits dans mon bureau, Sandy ne s’étonne même pas de cette brutale rechute et promet de m’excuser auprès du grand manitou. J’hésite à lui révéler ce que m’a confié Reily sur les petits calculs de son patron, mais je renonce. Après tout, ce n’est pas mon affaire. Je ne fais que passer chez Killin. Je n’ai fait qu’y passer. Je n’y retournerai plus. À quoi bon ? Contrairement à ce que prétend mon mentor du jour, je n’écrirai jamais le grand roman des garçons empoisonnés de Boston. Je ne suis pas Capote. Ni Ellroy. Je ne suis que ce drôle de garçon de Cabot, la curiosité de Harvard. Je ne suis même pas un serial killer, cet enfant roi qui déchaîne ses pulsions primales. Je n’ai pas plus tué Jimmy Gray qu’aucun autre garçon de Boston.
À défaut de pointer chez Killin, je suis censé fréquenter à nouveau les salles de cours. Mais la moindre heure me pèse autant que les leçons d’Histoire 97, ce module obligatoire et ô combien barbant qu’on nous imposait en première année. Le « temps de Harvard », cette coutume locale qui veut que les cours ne commencent traditionnellement qu’avec sept bonnes minutes de retard sur l’heure dite, se transforment pour moi… en heures entières. Je deviens l’étudiant invisible.
Enfermé dans mon réduit, je me contente d’écouter vivre Cabot tout au long de la journée. Les portes qui claquent. Les gloussements de nuit. Les éclats de voix d’un hurluberlu qui traverse le Quad totalement nu, sans doute le bizut d’un final club qui débute son parcours d’initiation.
Un soir, des bribes de piano me parviennent depuis le petit salon au rez-de-chaussée – je me demande bien qui peut en jouer ainsi, je n’ai jamais vu personne derrière le clavier. Y aurait-il un fantôme dans notre maison ?
Livré à ma peine, livré à mes peurs, j’en viens à produire d’étranges associations d’idées. Comme le fait que le nom de l’actuelle présidente de Harvard, Drew Gilpin Faust, j’ai bien dit Faust, ne peut être un hasard.
« Salut Tom, c’est Joe Kennedy… De la police de Boston. Je me faisais un peu de souci depuis ton petit pépin de l’autre jour. Rappelle-moi si tu veux. Tu dois toujours avoir ma carte. »
À mesure que passent les jours, les messages s’empilent dans la messagerie vocale de mon portable. Puis disparaissent d’eux-mêmes, engloutis par le serveur de mon opérateur, qui procède à un ménage automatique tous les six ou sept jours.
« C’est Sophie… en fait. Rappelle-moi, s’il te plaît. »
Sophie… Je ne l’ai plus croisée depuis que j’ai surpris son dialogue ambigu avec le Pr French. Sa voix est beaucoup moins ferme que lorsqu’elle s’amuse à jouer les Sherlock Holmes. Son message si succinct, si désespéré, me met plus la pression que les longues suppliques. Comme celles de Lucy French, justement :
« Bonjour Tom. Ici le Pr French. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement chez Killin, mais je crains que vous ne vous soyez pas fait un nouvel ami. Vous ne pouvez pas abandonner votre poste aussi vite, ni sans raison. J’espère que vous me comprenez : si vous ne vous ressaisissez pas très vite, je ne pourrai pas vous soutenir indéfiniment. Je vous rappelle que votre bourse et votre présence en nos murs ne sont envisagées que sous cette triple condition : assiduité, résultats… et soins !
Le Dr Adamson me dit que vous ne vous rendez plus à vos séances avec lui. Il est encore temps de reprendre la barre, Tom. Je compte sur vous. C’était Lucy French. Et j’espère vous voir dès demain en cours de littérature comparée. »
J’avais presque oublié l’existence de William Adamson, mon thérapeute attitré. L’homme qui doit me purger de mes traumas infantiles. Pour ce que ces séances me servent…
La deuxième semaine de mon isolement, comme j’ai épuisé les maigres réserves de mon minuscule garde-manger – essentiellement des conserves de poisson à l’huile ou au citron et des paquets de Cheetos aux goûts variés –, je suis contraint de sortir de ma tanière.
L’indigence de mon alimentation n’a pas vraiment contribué à reconstituer mes forces, et les accès d’épistaxis se sont faits de plus en plus fréquents, véritable cercle vicieux. Je suis désormais très faible, et amaigri d’au moins quatre kilos. Je tiens tout juste debout.
Je ne pratique mes incursions hors de Cabot, jusqu’au réfectoire de l’autre côté de la grande pelouse du Quad, qu’aux heures les plus creuses. Je vais jusqu’à utiliser mes jumelles pour scruter le réfectoire illuminé et dénombrer les étudiants qui s’y restaurent. À plus de dix occupants, je renonce. À moins, je m’y aventure, non sans d’infinies précautions. Habillé du même sweat et du même jogging gris depuis au moins dix jours, je ne dois pas sentir la rose. Mais rassurez-vous, je prends soin de me planquer dans un coin reculé de la cantine, où personne ne peut me voir de face ni me sentir.
« Bonjour, Tom. Je suis Rony Albrecht, du HoCo de Cabot. On ne se connaît pas personnellement, et je suis assez gêné que notre premier contact se fasse dans ces conditions. Apparemment, il est question de te retirer le bénéfice de ton logement dans notre maison. Hum… Écoute, rappelle-moi au numéro qui a dû s’afficher sur ton écran. Je suis certain qu’on peut trouver une solution. Je te dis à très vite. »
Le HoCo gère l’occupation des appartements, ainsi que les mouvements de population, d’une maison donnée. Chacune possède le sien, où siège un conseil d’étudiants élus en début d’année.
J’efface son message et rentre chez moi, la poche avant de mon sweat chargée de petits pains aux lardons, de pommes et de bananes. De l’extérieur, je vérifie que le hall de Cabot est vide avant d’entrer. Je suis prêt à le traverser en pressant le pas, histoire de ne risquer aucune rencontre, quand la une du Crimson accroche mon regard :
Nouveau cas d’empoisonnement d’un garçon de dix ans.
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