Le Manuel Du Serial Killer
Devens, le 8 mai 2013
Depuis les dernières notes ajoutées à ce dossier, un aspect de l’affaire Pomeroy demeurait pour moi obscur et ne cessait de me tarauder : quel lien exact Jason et Jesse Pomeroy, le père et le fils, entretenaient-ils réellement avec Jesse Pomeroy premier du nom, le tueur mythique de Boston ?
Pendant de longs mois, j’ai donc effectué des recherches généalogiques approfondies, me heurtant aux bornes temporelles des registres publics, comme avant moi le personnage de Sophie dans le roman de Jesse (voir à ce propos, au chapitre 31, la scène où Sophie et Tom interrogent l’employée d’état civil revêche).
Puis, alors que je désespérais, j’ai trouvé ce qui m’est apparu comme un début de réponse dans une simple lettre extraite de la correspondance de Pomeroy. Dans ce courrier du début de l’année 1885 adressé à Will, son ami de toujours, il raconte comment, à l’occasion de travaux de rénovation effectués à la prison d’État de Charlestown, ses camarades et lui ont été placés provisoirement dans un autre centre de détention de la région. Il laisse également entendre à demi-mots, quoique très exaltés, qu’au cours du transfert les matons leur ont proposé – moyennant un tarif plutôt prohibitif – de leur fournir « des filles pas trop farouches » (je cite). Il a alors vingt-six ans, et ce contact d’homme avec une femme est pour lui le tout premier. Bref, maladroit, sans doute frustrant, il ne sera plus suivi d’aucun autre avant sa libération en 1929, quarante-quatre années plus tard.
Mon hypothèse, c’est que de cet unique rapport a pu naître un enfant. Une descendance. Pourquoi la mère, cette prostituée, aurait-elle déclaré le nourrisson conçu ce jour-là du nom de son père, un meurtrier honni par le pays tout entier ? Mystère.
N’en reste pas moins cet œil blanc, comme une évidence génétique, qui unit les deux Jesse Pomeroy par-delà les siècles. Un signe distinctif qui aurait pu sauter les générations et venir jusqu’à nous. Jusqu’à « Tom ».
L’autre possibilité, c’est que Jason ait été lui-même la victime du mythe Pomeroy, sa folie naissante s’engouffrant dans des coïncidences trop flagrantes pour être négligées : l’homonymie, la taie blanche sur l’œil gauche de son fils… Quand j’y songe encore, certains jours, je me dis même qu’il aurait pu aussi bien infliger lui-même cette infirmité à son fils pour créer de toutes pièces cette ressemblance et semer doute et confusion dans l’esprit de Jesse.
D’autres fois encore, les premières lignes de son roman me hantent : « La mort est en moi. Là, dans ma tête. Elle y a toujours été comme chez elle ou, plutôt, comme dans une résidence de vacances où elle aurait séjourné de temps à autre. »
Oui. La mort était bien restée tapie en lui tout ce temps, depuis qu’il l’avait donnée. Depuis qu’il lui avait échappé. Et avant de la rejoindre.
Écrire, passer le témoin de son drame à d’éventuels futurs lecteurs n’avait été qu’une manière de la domestiquer.
Tout s’était achevé comme il l’avait indirectement appelé de ses vœux, et comme en avait décidé la justice des hommes. Il était en elle, maintenant.
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Frédéric Mars