Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 39 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

32 – Samedi 29 octobre 2011

 

 

Le panneau rouge et blanc sur Centre Street.

La petite pente depuis Whitcomb Avenue, si douce au printemps, si âpre en plein été ou en hiver quand nous la remontions, les bras lestés des courses que Franny, la cuisinière, nous envoyait récupérer à l’épicerie la plus proche.

L’escalier à gauche du réfectoire, tout juste quelques marches, où j’ai pourtant failli tant de fois me rompre le cou sur mon skate d’occasion.

Les buissons taillés en cercle, aussi ronds que des ballots de foin, à l’arrière du bâtiment principal, juste en face du toboggan bleu.

Le petit clocher pentu, au sommet duquel chaque nouvel arrivant était mis au défi de grimper par les autres pensionnaires. Étant entendu que personne n’y parvenait jamais. Personne d’encore vivant, bien sûr.

Et puis la piscine, oh oui, la piscine, dans laquelle nous n’avions le droit de tremper qu’une ou deux fois par an, à la fin de la saison, quand les enfants de la directrice Mme Esteban, par ordre de méchanceté Mitch, Jordan et Lily, l’avaient dûment souillée à raison de plusieurs baignades quotidiennes trois mois durant.

Moins de quatre années après l’avoir quitté, voilà tout ce qu’il me reste de l’Italian Home for Children et son centre Mary Savioli Palotta. Un nom à rallonge pour une enfance amputée. Un ensemble de verdure et de bâtiments en briques dans cette banlieue modeste qu’est Jamaica Plain.

En y retournant tout à l’heure, première visite depuis mon grand départ pour H, j’ai eu ce sentiment étrange que le petit garçon qui avait grandi là n’existait plus. Non, ce n’est pas ça : j’ai senti qu’il n’avait jamais existé. Qu’un autre que lui avait vécu les mille blessures et vexations que même le meilleur orphelinat du monde vous inflige inévitablement. Un autre que moi.

Ridicule, je sais. Car Andrea, la nounou en chef toujours en activité, une vieille Polonaise plus large que haute à la trogne rougeaude, m’a reconnu sur-le-champ. Elle ne m’a pas pris dans ses bras ; les effusions, ça n’a jamais été son truc. Elle s’est contentée d’un sourire un peu niais et d’un petit :

— Tom… C’est bien mon Tom.

Tout petit Tom, d’un coup, revenu au format minus, aux émotions brutes de ces années douloureuses. Preuve que j’y étais bien.

— Mme Esteban est là ?

— Non, mon garçon. Elle a pris sa retraite l’an dernier. Et j’espère bien pouvoir en faire autant d’ici une saison ou deux.

— Je vous le souhaite sincèrement, Andrea.

— Cette petite jeune femme, c’est ta chérie ?

— Non… Non, c’est une amie.

Sophie tortillait nerveusement une mèche folle jaillissant d’entre les mailles lâches de son bonnet.

Elle a fini par nous recevoir dans son bureau, une petite pièce dans le corps de bâtiment principal, à l’autre bout de la propriété. Une pièce à laquelle je n’avais jamais eu accès étant enfant. À ma demande, elle a ressorti mon dossier, celui qui avait été remis à l’Italian Home par les services sociaux de la ville au moment de mon intégration. Mon nom (Thomas Harris), la date du décès de mes parents (1 novembre 2001) et er celle de mon arrivée ici (10 novembre de la même année), je n’ai noté aucune anomalie dans les informations consignées. Tout était conforme à la version officielle de mon existence. Aucune trace de Jason ou de Jesse Pomeroy.

— Mme Esteban n’a jamais rien mentionné à mon sujet qui vous ait semblé étrange ?

Elle a éludé ma question :

— Ça commence à remonter, tu sais. C’est à cause de cette histoire de procès, n’est-ce pas ?

Même elle n’a pu échapper à la déferlante médiatique. À ma tête retouchée et exposée dans chaque flash info. Oh, pas que je sois le premier ex-pensionnaire des lieux à m’illustrer dans les faits divers. Certains ont bien dû se livrer à je ne sais quel menu larcin. Mais je suis sans doute le seul à m’être distingué à un tel niveau d’horreur.

J’ai bien vu à son regard las qu’elle n’y croyait pas. Ou, plus exactement, que ça l’épuisait d’y croire. Toute une vie à colmater celle des autres, celle d’enfants aussi déglingués que de vieilles montres à ressort. Andrea n’avait plus le jus requis pour s’attaquer à un cas aussi critique. Elle préférait en rester au petit Tom qu’elle avait connu.

J’ai répondu aussi sobrement que possible :

— Oui, en quelque sorte…

— J’imagine que vous parlez des enfants, entre vous, est intervenue Sophie. Ça doit bien vous arriver d’échanger sur les cas les plus difficiles, non ?

— Oui, oui, bien sûr…

— Et Mme Esteban ne vous a jamais rien confié sortant de l’ordinaire à propos de Tom ?

La vieille mamma blonde a soupiré en laissant son regard s’échapper par la fenêtre :

— Hum… Si, elle s’est inquiétée une fois ou deux.

— À quel propos ?

— Je peux te le dire maintenant : quand Fluffy, son chat blanc, a été retrouvé dans la piscine, elle…

Le tintement d’une cloche au loin, probablement dans la tourelle de l’entrée opposée, a percé le silence qui suivait. Probablement l’appel des pensionnaires à rallier le réfectoire. Le goût aigre de la vinaigrette que nous préparait Franny a soudain empli ma bouche.

— Elle a cru que Tom l’avait noyé, c’est ça ? l’a encouragée Sophie.

— C’est ça. Mais moi je savais que ça ne pouvait pas être lui.

À ces mots, Andrea a fixé mon œil blanc comme si elle retrouvait un vieil ami. L’œil qui m’avait tenu à l’écart, année après année, Noël après Noël, de toutes les demandes d’adoption. Les autres enfants finissaient presque toujours par repartir d’ici au bras d’un nouveau papa et d’une nouvelle maman. Mon œil et moi restions. Avec Andrea pour seule famille.

— Pourquoi Esteban me soupçonnait-elle plus qu’un autre ? j’ai insisté.

— Elle disait… Elle disait que tu étais « double ». Que tu étais capable du meilleur comme du pire.

— Comme un schizophrène ?

— Non. Je lui ai posé la question. Elle disait que ça ne relevait pas d’une maladie mentale. Que c’était quelque chose de plus concret.

— C’est-à-dire, « plus concret » ?

— Je ne sais pas. Elle refusait de rentrer dans les détails. Mais elle prétendait que tu étais réellement deux personnes à la fois.

Thomas Harris et Jesse Pomeroy.

Comment Gloria Esteban aurait-elle pu être au courant de ma double identité, alors même que la police en ignorait tout ?

Avait-elle été la complice de mon père ?

Était-ce lui qui m’avait confié à elle juste avant de se livrer à Joe Kennedy ? Y avait-il eu d’autres femmes que ma mère dans la vie de Jason Pomeroy-Harris ?

— C’est pourtant elle qui a recommandé à l’administration de Harvard de me faire suivre par un psy, non ?

— Non. Elle était même plutôt contre. C’est le service des admissions de l’université qui l’a exigé, au vu de ton passage ici.

— Pourquoi ? Elle ne pensait pas que c’était nécessaire ?

— Si, ce n’est pas le problème…

— Quoi alors ?

— Elle pensait que ça pouvait être dangereux.

— À quel point de vue ?

— Disons que, d’après elle, il valait mieux que tu n’exhumes pas certains pans de ta mémoire.

Parce que j’avais laissé mon père se noyer sous mes yeux ? Ou parce que je risquais de découvrir qu’il végétait encore, quelque part dans une prison fédérale, condamné à vie pour onze meurtres abominables ?

— Et elle ne vous en a jamais dit plus ? s’est obstinée Sophie.

— Non. Je sentais bien que Tom faisait partie des sujets qu’elle évitait d’aborder. À part ça, c’était une directrice très convenable, je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Alors j’évitais les histoires…

J’ai saisi la main épaisse et calleuse de ma vieille nounou par-dessus le froid bureau métallique.

— Andrea, vous savez où on peut joindre Mme Esteban, aujourd’hui ?

— Elle a laissé un numéro, oui. Mais je ne l’ai pas eue une seule fois au bout du fil depuis son départ. Je crois qu’elle avait vraiment envie de couper avec tout ça.

Je confirme.

Gloria Esteban souhaitait réellement mettre toute la distance possible entre l’Italian Home et elle. De retour à Cabot, j’ai essayé de la joindre durant plusieurs heures en vain. Le numéro donné par Andrea correspondait à une ligne au Mexique, pays de ses origines, et ne semblait plus attribué. Quelque chose me laissait même penser qu’il ne l’avait jamais été.

Pendant que j’y suis, je passe d’autres coups de téléphone. À Devens notamment, où je joins le Dr Adamson, non sans difficulté, et tente de le convaincre de me laisser revoir Jason Pomeroy. Il refuse. Il a déjà pris trop de risques à son goût la première fois.

Le combiné à peine raccroché, c’est à mon tour de recevoir un appel.

Fisk ! Ce n’est pas parce que j’oblitère mon destin de justiciable que la machine judiciaire m’oublie pour autant. Inexorablement, elle poursuit son œuvre. Je me demande d’ailleurs si un sbire de Kennedy nous a suivis à la mairie, puis à mon orphelinat. Probable.

— Bonjour, Tom. Tu n’es pas facile à joindre, dis-moi.

Le ton de sa voix n’augure rien de très favorable. Il ne me laisse pas le temps de me justifier et enchaîne aussitôt sur ce qu’il semble avoir d’urgent à me dire :

— Les flics ont fini de retourner ton jardin. Ça leur a pris plus de temps que prévu.

Mon jardin ? Je mets plusieurs secondes à comprendre qu’il parle de ce petit lopin derrière la maison d’Emmet Street. Là où gît le bateau de mon père, sa petite barque de pêche au fond troué.

— Pour quelle raison ?

— Eh bien, j’aimerais que tu puisses répondre toi-même à cette question.

— Je ne suis pas sûr de vous…

— Ils en ont trouvé assez pour ouvrir une putain de pharmacie, Tom ! me coupe-t-il sèchement.

Un tel emportement ne lui ressemble pas vraiment, pour ce que je le connais.

— Pardon ?

— Arrête de faire le malin : il y avait des dizaines de boîtes d’aspirine enterrées dans ton jardin. Toutes périmées depuis dix ans.

Je demeure sans voix. Puis, enfin, un filet s’échappe de ma bouche, presque malgré moi. Un murmure enfantin, comme revenu lui aussi de l’Italian Home :

— C’est la même… Je me reprends : C’est le même lot que celle qu’ils ont trouvée dans le sang des garçons et dans les boissons ?

— Ils ne savent pas encore. Ils procèdent à l’analyse en ce moment même. En tout cas, ce qui est certain, c’est que les deux molécules datent de la même époque.

De l’acide acétylsalicylique produit par Bayer avant 2001, et en théorie impropre à la consommation depuis une bonne décennie.

— Enfin, étant donné le reste, j’ai presque envie de prendre ça pour une bonne nouvelle…

— Le reste ?

À l’autre bout de la ligne, Fisk marque une pause qui doit lui permettre d’évaluer la sincérité de ma réaction. Dieu que son métier est difficile ! Jauger un homme, juger de son innocence ou de sa culpabilité, aux seules inflexions de sa voix. Faire confiance à son instinct. Alors, ai-je sonné à l’instant comme le meurtrier qu’ils veulent tous que je sois ou avais-je les accents du pauvre gars dépassé par les événements, écrasé par je ne sais quelle machination ? Ai-je résonné à ses oreilles comme un condamné à mort ou comme un acquitté ?

— À ton avis… Qu’est-ce qu’ils ont pu dénicher d’autre sous ton gazon ? Tu n’as pas une petite idée ?

Deuxième phase du test, je suppose.

— Non… Non, vraiment, je n’en sais rien, je me défends mollement.

— Le corps d’une femme, Tom.

— Quoi ?

Je n’ai pas enclenché le haut-parleur de mon portable, mais, à la tête que je fais alors, Sophie comprend que la situation est grave. Je veux dire, encore plus accablante pour moi qu’elle ne l’était jusqu’ici. C’est peu dire.

— Une femme adulte. À vue de nez, la trentaine. Enfouie là depuis plusieurs années. Les légistes du Boston PD sont en train de l’autopsier.

— Combien d’années, exactement ?

Avant ou après ma sortie de l’Italian Home ? Cette question-là, je la garde pour moi. Les apparences m’enfoncent déjà assez pour ne pas apporter l’eau de mes doutes au moulin de ma responsabilité.

— C’est trop tôt pour le dire… Mais, dans tous les cas, tu as conscience de ce que ça signifie pour nous ?

— Oui… Enfin non, pas bien.

Je n’ai plus conscience de grand-chose, à dire vrai. Je flotte dans un éther absurde, où le moindre atome semble conspirer contre moi. Même l’air qui entre dans mes poumons à cet instant me brûle. Même ce qui me maintient en vie me paraît hostile.

— Avec autant de nouveaux éléments à charge, je n’ai plus le choix : je vais devoir plaider coupable.

— Vous ne pouvez pas faire ça !

D’une phrase assassine, définitive, il cherche à tempérer mon petit mouvement d’humeur et de rébellion :

— C’est ça ou la peine capitale direct ! Je sais que tu te désintéresses de ton propre procès… Mais je te signale qu’une des familles des victimes a sa résidence principale dans le Delaware. Ils peuvent très bien réclamer que le cas de leur fils soit jugé là-bas. Et, pour ton information, le Delaware n’a pas aboli la peine de mort. C’est même l’un des États présentant le taux d’exécutions par habitant le plus élevé de toute l’Union. J’en rajoute, ou ça te suffit ?

J’essaie vainement d’objecter :

— Mais si je plaide coupable…

— Si tu plaides coupable, jeune homme, sache qu’alors je peux entrer en négociation avec les familles. Tu comprends ?

— Une négociation ?

— Je ne dis pas que c’est gagné d’avance, mais, si on pose une somme correcte sur la table, on doit pouvoir obtenir d’eux qu’ils fassent pression sur Epstein et que celui-ci abrège la durée requise pour ta peine. Donnant donnant.

Charmant pays où même la douleur d’avoir perdu son enfant se marchande.

Voilà à quoi vont donc servir les sommes astronomiques promises par George Killin. Voilà dans quelle impasse ridicule je me suis fourré : afin d’adoucir mon sort, il me faut dépenser cet argent indu, et ce faisant accréditer le fait que je suis l’auteur du texte qui m’a mis dans cette posture si fâcheuse. Et la boucle infernale sera bouclée.

— Combien ?