Le Manuel Du Serial Killer
27 – Vendredi 28 octobre 2011
Jason Pomeroy, comme l’empoisonneur des garçons en 2001. Le tueur à l’aspirine. Le Pomeroy de l’affaire Pomeroy. Mon illustre devancier. L’unique condamné à mort du glorieux État du Massachusetts à jamais avoir été exécuté pour de bon.
— Vous en êtes sûr ?
Comme si elle avait anticipé ma question, Sophie y répond à voix haute, ouvrant aussitôt le chemin à une autre interrogation. Celle-ci, il est clair que le Dr Adamson s’en serait passé. Il pique à nouveau du nez, retire ses bésicles d’un geste emprunté et se mord ostensiblement l’intérieur des joues, creusant plus encore son faciès étique.
— On vous a parlé de son exécution, n’est-ce pas ?
— Oui, je bluffe, les sourcils dressés.
— Je m’en doutais un peu… Ce genre de secret n’est pas éternel. Surtout pour ceux qui ont un intérêt particulier à fouiner, comme vous deux.
C’est le moment que Sophie choisit pour sortir de son hébétude :
— Que s’est-il passé ?
— L’opinion et les médias ont mis une telle pression sur le juge Sawyer…
Sawyer ! Déjà lui.
— … qu’il n’a eu d’autre choix que de monter cette mascarade : officiellement, Pomeroy a été exécuté le 1 novembre 2002, par injection er létale. Quand je dis « officiellement », c’est compte tenu de la liberté que cette décision prenait avec les lois souveraines de notre État. Mais Sawyer a exigé que la scène ait lieu à huis clos. M. Browning, deux gardiens, l’opérateur de l’injection et votre serviteur. C’est tout. Aucun témoin extérieur au centre. Aucun journaliste, aucune caméra.
— Il n’a pas été tué, c’est ça ?
— C’est ça. C’est la meilleure solution que la cour ait trouvée pour éviter une crise plus importante tout en préservant l’intégrité de son institution.
Nous restons pantois. Que la justice en vienne à un simulacre de peine capitale dépasse tout ce que les auteurs de Killin ont jamais pu imaginer en termes de manipulation.
— Et le corps ? Vous avez bien été obligés de produire un corps ? s’insurge Sophie.
— Disons que le hasard a bien fait les choses : avec les rixes entre détenus, on a un minimum de quatre ou cinq morts par an dans le centre.
— Et c’est encore le hasard qui vous en a fourni un au bon moment, je me trompe ?
— Non, vous ne vous trompez pas, soupire le médecin, son regard éteint posé sur moi.
Je me représente aisément le tour de passe-passe : Pomeroy qui entre dans la salle d’exécution, qui se laisse injecter une quelconque solution aqueuse, qui simule le grand départ… Puis le rideau que l’on tire sur la baie vitrée et le corps de substitution que l’on sort de la pièce dans un grand sac vert avant que l’infanticide soit à son tour escamoté, bien vivant, quelques minutes plus tard, la tête couverte d’un drap ou d’un sac au cas où l’on croiserait un membre du personnel exclu de la confidence.
— Personne n’a soupçonné la supercherie ?
— Personne ne s’embarrasse d’authentifier le corps d’un condamné à mort. On a enterré le faux Pomeroy le jour même, en comité restreint, dans notre cimetière.
Je me souviens en effet d’avoir aperçu depuis la route, quelque part dans le prolongement de Patton Road, des alignements de croix blanches dont le faîte dépasse à peine en cette saison de l’épaisse couverture de neige. L’une d’entre elles doit porter le nom de Jason Pomeroy. Ce serait facile à vérifier.
Il referme la chemise d’un claquement sec.
— Évidemment, si le moindre élément sur ce sujet venait à filtrer en dehors de ce bureau…
Il suspend la chute, évidente. Oui, si nous commettions une telle bévue, il ne manquerait pas de tout nier en bloc, et sans doute aussi de m’accabler en retour auprès du tribunal.
Des pas résonnent dans le couloir. C’est la première présence humaine, excepté Adamson, que nous percevons dans cette partie du centre depuis que nous y sommes entrés. On nous apprendrait qu’il n’abrite en réalité aucun détenu que je n’en serais pas surpris. Cet endroit est le royaume des illusions. Le psychiatre-chef vient de nous en donner la preuve. Le piétinement s’éloigne déjà, suivi du bip lointain d’un lecteur de badge qui autorise le passage.
— J’en déduis que, depuis dix ans, reprend Sophie, Jason Pomeroy est enfermé ici à l’insu du monde extérieur ?
Elle cherche presque ses mots, tant ce qu’elle énonce alors nous écrase de son énormité.
— Oui, approuve-t-il. Incognito.
— Il a quand même bien des codétenus, il croise forcément des gardiens ?
— Non. Il est à l’isolement total. À part moi et l’un de mes assistants, en l’occurrence une assistante, ses seuls contacts au sein du centre sont toujours les deux mêmes matons, Troy et Bradley.
— Comment vous pouvez être sûr qu’ils ne bavent pas à l’extérieur ?
— Ils perçoivent double solde, et même triple selon les horaires. Jusqu’ici, ça a suffi pour qu’ils tiennent leur langue.
— Vraiment ?
— Vous savez, c’est un peu la planque pour eux : un seul détenu, pas d’embrouilles ou de bagarres, un salaire de ministre… Les jobs comme ça ne courent pas les rues dans le coin. Encore moins en milieu carcéral. Ils seraient un peu bêtes de tuer la poule aux œufs d’or.
Il se garde de mentionner les à-côtés de la fonction : l’enfermement dans un périmètre restreint, le poids du silence… la promiscuité avec un monstre.
— Et, depuis tout ce temps, personne d’autre ne lui a parlé ?
— Il n’a pas reçu une seule visite ? j’ajoute dans la foulée, sans laisser au psy le temps de nous répondre.
— Des visites ? À un mort ? Je ne vous connaissais pas cet humour !
Touché.
Qui irait demander après Jason Pomeroy, exécuté par injection dix ans plus tôt ? Qui pourrait être assez barjot pour mettre en doute la bonne foi de l’administration pénitentiaire ? Qui… sauf nous, désormais ?
Adamson s’attend à ce qui va suivre. Mais c’est son rôle de me laisser venir, de ne pas prévenir mes prières, d’attendre que je les lui formule haut et clair. En toute conscience.
— Je veux le rencontrer.
— Je sais. J’ai déjà soumis votre requête à Browning… et je me suis permis de l’assortir de ma propre condition.
— C’est-à-dire ?
— Oh, la mienne n’est pas bien méchante : je souhaite juste que nous reprenions nos séances, mais cette fois de manière régulière. Pas d’annulation. Pas de disparition des écrans radar.
— Sinon ?
— Sinon rien. Je ne dispose pas réellement de moyens pour vous y contraindre. Mais, accordez-moi au moins ça, je crois qu’elles peuvent vous en apprendre plus sur vous-même que vos petites investigations à la sauce tabloïds.
Sophie guette ma réaction, mais je ne trouve rien à dire. Le deal me semble équitable. Tenir mon engagement de soins, après tout, ce n’est pas si terrible. Et puis, tant que je pourrai l’honorer, cela signifiera aussi que je serai libre.
— Et l’autre exigence ? s’enquiert Sophie. Vous nous avez laissé entendre qu’il y aurait plusieurs conditions.
— Elle vient de Browning.
— Mais encore ? je le presse.
— Si vous deviez finalement comparaître devant un tribunal, dans cet État ou à un échelon fédéral, vous ne pourriez en aucun cas divulguer cette rencontre ni le fait que Jason Pomeroy est encore en vie. J’ai bien dit : en aucun cas. L’embargo doit être strictement respecté. Pour vous comme pour moi, comme pour tout citoyen de ce pays, Jason Pomeroy est mort le 1 er novembre 2002. Un point c’est tout.
Il a martelé ces derniers mots avec toute l’autorité que lui confère sa fonction. Je ne crois pas l’avoir jamais vu aussi grave.
De mon côté, je tente de conserver mon calme, favorisé en cela par le silence lénifiant qui règne entre ces quatre murs. Une onde soporifique. Ce n’est pas possible, ils doivent diffuser un gaz dans la clim.
— En gros… vous me demandez de renoncer à la seule information susceptible de m’innocenter ?
— Je ne vous le demande pas, Tom. Je l’exige. Contrevenez à ces termes et, croyez-moi, je serai le premier à vous enfoncer.
Ça a le mérite de la franchise. Cash. Pas besoin de long développement pour comprendre le pourquoi : si cela venait à filtrer dans les médias, leurs carrières respectives, celles de Sawyer, de Browning et la sienne, seraient irrémédiablement compromises.
— De toute façon, poursuit-il, le juge Sawyer étant amené à présider le jury auquel vous serez confronté, il ne retiendra rien dans la procédure qui pourrait de près ou de loin avoir un lien avec ces éléments. Pour la justice, Jason Pomeroy n’existe plus. Et en l’espèce, en ce qui vous concerne, la justice c’est le juge Sawyer.
Sa démonstration est sans appel. D’un battement de cils, Sophie m’exhorte à accepter l’offre qui m’est faite. Si inique qu’elle soit.
Ai-je seulement le choix ?
Je hoche simplement la tête pour signifier mon accord. Sans ajouter le moindre commentaire, il se retourne et attrape derrière lui une bannette en plastique bleu, semblable à celles avec lesquelles j’étais censé trier les manuscrits chez Killin. Il la dépose devant nous d’un geste las.
— Bien. Je vais vous demander de vider là-dedans tout ce que vous avez sur vous. Portefeuille, clés, monnaie… tout.
Nous nous exécutons docilement, bref ballet de mouvements feutrés, tandis qu’il poursuit :
— Et j’attends que vous retourniez ensuite vos poches pour me prouver qu’elles sont parfaitement vidées.
Cette fois encore, nous sacrifions à ses exigences, lui apportant la preuve qu’il demande. Plus une miette dans chacune de nos huit poches respectives.
Adamson valide d’un double mouvement du menton, avant de se lever enfin et de nous désigner la porte. Comme nous sortons de son bureau, il éprouve le besoin de préciser, confirmant mes doutes sur la réalité de ces lieux :
— Rien de tout ce que vous allez voir à partir de maintenant n’existe vraiment, nous sommes bien d’accord ?
— On ne va quand même pas fermer les yeux, se rebelle Sophie.
— Non… Mais vous n’avez qu’à vous dire que vous rêvez !
Nous le suivons aux confins du couloir, là où les pas du promeneur anonyme se sont dissipés. Après ce premier point de contrôle, le corridor serpente et s’étire dans le ventre de l’établissement, long boyau aveugle qui nous digère peu à peu, jusqu’à brouiller totalement mon sens pourtant aiguisé de l’orientation. Je serais incapable de dire en quel endroit du centre nous nous trouvons. Nous aurions glissé sur un toboggan que je ne serais pas plus déphasé. L’absence totale de lumière du jour contribue à ce dérèglement. Tout au long de ce parcours qui s’éternise, nous ne croisons pas un seul autre résident, détenu ou personnel. On pourrait aussi bien se trouver, au détour d’un angle, nez à nez avec nos doubles. Je n’en serais pas surpris.
Plus nous progressons et plus le décor se dégrade. Et, si une propreté ascétique prévaut toujours, je note que l’entretien laisse désormais à désirer, du lino défraîchi jusqu’aux peintures murales écaillées.
— Nous y sommes ! s’exclame soudain le psychiatre.
Ce sont ses premiers mots depuis que nous avons quitté son antre. La porte devant laquelle il s’est figé ne comporte qu’un minuscule hublot, à peine plus large qu’un judas.
Sur le mur, il presse le bouton rouge d’un interphone :
— Troy ? Troy, c’est nous. Vous pouvez nous ouvrir, s’il vous plaît ?
Le battant en métal vert bouteille s’entrouvre avec un déclic métallique et laisse apparaître le quasi-jumeau d’Albert, le vigile de l’entrée. Noir, las, grisonnant. Un bref hochement de tête en guise de bonjour, puis il s’efface pour nous laisser pénétrer dans un parloir aussi rudimentaire que le reste du centre est moderne : une simple grille qui divise la pièce dans le sens de la largeur, une chaise du côté opposé et deux du nôtre. Face à nous, une porte identique à celle que nous venons de franchir, encore close.
Le gardien nous enjoint de nous asseoir d’un geste impérieux.
— Je vous laisse, nous précise Adamson. Mais je garde une oreille ici.
Il dresse un index vers le plafond, que mon regard fouille en vain à la recherche d’un hypothétique micro. Trop bien planqué.
— Vous avez quinze minutes. Pas une de plus. C’est tout ce que j’ai pu obtenir, s’excuse-t-il pour la forme.
Troy et lui se retirent et, au moment de se refermer, l’huis produit un claquement sourd qui ricoche sur les parois de notre boîte, vierge de toute décoration, et se prolonge de longues secondes. L’attente qui suit est plus interminable encore.
Puis, soudain, un cliquetis derrière l’autre porte. Le mirage beige d’un uniforme glisse fugitivement derrière l’œilleton. Bradley, je suppose. Et, dans un couinement qui nous vrille les tympans, le vantail s’ouvre enfin sur une silhouette orange. Tout prisonnier fantôme qu’il est, Pomeroy n’échappe pas au régime général des détenus. Menotté aux mains. Enchaîné aux pieds. Il entre à pas minuscules, au ralenti, le menton collé à la poitrine, enseveli sous un rideau de cheveux gris.
Quand il relève enfin son visage et nous adresse d’une voix douce, presque suave, un salut banal.
Ça y est. Devens a fini de m’assimiler. Les sucs digestifs du passé ont fait leur œuvre. L’effroi m’accueille maintenant dans son intestin, et un grondement sourd enfle à mes oreilles.
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