Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 45 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

37 – Dimanche 30 octobre 2011

 

J’aurais pu me satisfaire de cette version-là. Me contenter de ce flou et de l’incertitude entretenue par Fisk sur l’identité de celui qui tenait la rame. Mais il a ajouté presque aussitôt :

— Vu le contexte, le labo a jugé bon de procéder aussi à une analyse toxicologique de la dépouille.

— Résultat ?

— Édifiant : les traces d’aspirine sur les os pourraient remplir mon armoire à pharmacie.

Je sais ce que cela signifie. Je sais qu’il n’y a aucun doute possible sur l’origine de cette surdose, encore détectable près de deux décennies après les faits. En revanche, ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il a fini par tuer ma mère d’un coup sur la nuque si par ailleurs il l’empoisonnait méthodiquement ? N’aurait-il pas pu simplement laisser la molécule faire son œuvre ? Pourquoi avait-il subitement décidé d’en finir avec elle ?

— D’après ce que les gars du labo ont effectué comme prélèvement, ajoute-t-il dans la foulée, il semblerait qu’elle ait reçu une dose comparable à celle qui a été administrée des années plus tard aux gamins.

J’imagine qu’il parle des victimes qu’on m’impute, alors que je ne pense qu’à celles que mon père a laissées derrière lui…

— Plus ou moins une trentaine de comprimés, poursuit-il, sur une période assez courte si l’on en croit la concentration anormale d’amidon à la surface des os.

— D’amidon ? Pourquoi d’amidon ?

— Il n’y a pas que des acides salicylique et acétique dans l’aspirine, m’explique-t-il doctement. Il y a aussi tout un tas de substances pour solidifier l’ensemble. La principale est l’amidon de maïs.

Je réfléchis un instant à ce qu’il vient de m’exposer. Trente comprimés : une dose suffisante pour un enfant de dix ans. Mais quelle est son efficacité sur une femme qui devait avoisiner la soixantaine de kilos ?

Est-ce à dire qu’à cette époque mon père… tâtonnait ? Qu’il en était encore à ce stade où il étrennait sur sa propre famille la méthode qu’il finirait par appliquer quelques années plus tard sur des cibles extérieures, puis par théoriser dans son effroyable Manuel ? Et c’est elle, Thelma Harris, sa femme, ma mère, qui avait fait la première les frais de cette phase expérimentale. Deux scénarios étaient plausibles, partant de là : soit la mort ne venait pas assez vite à son goût, et il avait accéléré les choses à sa manière ; soit il avait eu pitié d’elle à la fin, et mis un terme à la souffrance de celle qui demeurait encore son épouse.

Mais je ne peux pas partager mes spéculations avec Fisk. Lui dire de quel père je suis le fils. De quel monstre…

— Je sais ce que tu vas me retourner, enchaîne-t-il aussi sec : étant donné les dates, on ne peut pas te reprocher ce forfait-là.

J’essaie de conserver un semblant d’assurance :

— Je ne vous le fais pas dire.

— Et je dois t’avouer que ça ne me tranquillise pas vraiment.

— Pourquoi ça ?

— Parce que, si tu t’étais rendu coupable de tous ces empoisonnements sans exception, je pourrais plaider l’irresponsabilité pour l’ensemble. Mais qu’on ait tenté d’intoxiquer ta propre mère selon le même mode opératoire que celui employé sur tes victimes supposées, et ce près de vingt années auparavant, alors là, on nage en plein surnaturel !

Non, vraiment, rien n’aide mon avocat à me défendre correctement. Ni mon présent, ni mon passé, et quant à mon avenir…

— Oh ! Et, Tom, j’allais oublier l’essentiel : j’ai eu un appel du bureau de Sawyer. Il a fixé ta première audience publique.

— Quand ça ?

Je lui pose la question sur un ton presque indifférent. Comme si la nouvelle concernait un autre que moi. Spectateur de ma propre fin.

— Demain matin à 9 heures pétantes. Je propose qu’on se retrouve devant le palais de justice à 8 h 30.

Demain. 31 octobre. Le jour d’Halloween. Le jour où j’endosserai le costume effrayant du justiciable.

Sophie, qui s’est faite discrète tout le temps de cet échange, m’adresse un regard lourd, légèrement humide, qui mesure l’enjeu de cette comparution à venir. Moi je n’ai d’yeux que pour son stylo espion que, pendant ce temps, elle a connecté au port USB de son ordinateur. Les images tremblantes et insuffisamment éclairées se sont affichées automatiquement sur l’écran. On reconnaît pourtant sans peine les deux protagonistes qui se succèdent : Luke Stewart, farouche, à moitié caché derrière sa mère ; puis Simon Olson, plus abordable, qui tend même un jouet à la gentille demoiselle des services sociaux pour l’inviter à s’amuser avec lui. L’horodatage en caractères jaunes, incrusté au bas de l’écran, clame mon innocence : 29/10/2011 21 h 45. Plusieurs semaines après le meurtre supposé des gamins.

— Au fait, maître…

— Oui ?

Il a omis cette fois de me reprendre sur l’emploi de son titre.

Sophie se contente de balayer l’air d’un index, tel un essuie-glace. Sa façon à elle de me dire que ce n’est pas, mais alors vraiment pas, une bonne idée.

Je me reprends :

— Non… Non, rien. Je me demandais juste comment je devais m’habiller pour l’audience.

Le gominé me dispense quelques rapides conseils d’élégance pour prétoire, et j’ai tout juste raccroché que mon binôme me détaille sa stratégie :

— Pour l’instant, tu n’as aucune preuve que Kennedy ou Fisk ne soient pas de mèche avec ton père.

— Alors qu’est-ce qu’on fait de ça ?

Je désigne l’écran de son PC, où Simon Olson s’échine sur un combat de toupies échappées d’un manga japonais à peine sorties de leur emballage.

— Rien dans l’immédiat. Si on donne ce matériau à ton avocat maintenant, sans savoir ce qu’il en fera demain, on prend le risque de griller ton ultime cartouche.

— D’accord. Mais comment veux-tu qu’on le produise durant l’audience, si Fisk ne sait même pas que ces images existent ? Jamais la cour ne nous autorisera à les dégainer au dernier moment ?

— Grâce à lui !

Elle agite alors son mobile d’un air presque réjoui, comme une sale gosse déjà fière de son coup.

— Lui et quelques petits MMS bien ciblés, complète-t-elle.

La surprise qu’elle espère créer devant le tribunal aura-t-elle l’effet escompté ? Le juge Sawyer, principal artisan de la survie de Jason Pomeroy, n’a-t-il pas pris toutes les précautions voulues contre de tels coups de théâtre ? Je n’ai d’autre choix que de lui faire confiance, cette fois encore.

Qui me reste-t-il, si je n’accepte pas de déposer mon sort entre ses mains ?

Nous passons le reste de la matinée à vaquer chacun de notre côté, interrompus sur le coup de midi par un livreur de pizzas dépêché par le comptoir Otto, en provenance directe de Harvard Square. Notre embaumante commande nous arrache à nos tâches respectives : rangement de mes effets dans des cartons récupérés dans les poubelles de Cabot pour moi, recherches en ligne pour Sophie.

— J’ai bien déniché l’adresse de Jason Pomeroy au moment de son arrestation, résume-t-elle alors que j’ouvre le carton plat et tiède. 327 East Broadway, en plein cœur de South B. Mais il semblerait que l’immeuble qui se dressait là à l’époque ait été détruit depuis un bon bout de temps. Je crains qu’une visite sur place ne nous apprenne pas grand-chose de plus.

— Il a été remplacé par quoi ?

— Rien de passionnant : six niveaux de parking extérieur. En tout cas, on a la confirmation qu’il cloisonnait parfaitement sa vie de tueur et celle de père de famille.

Croquer dans les parts de pizza huileuses et encore chaudes, où la pointe pimentée du pepperoni vient rehausser la douceur du coulis de tomates, est un délice qui ferait presque oublier le reste. Le temps d’avaler nos parts, nous ne sommes plus les jouets d’une improbable conspiration. Nous ne sommes plus que des papilles qui jouissent des saveurs qui leur sont offertes. Aussi coulantes que de la mozzarella fondue.

Cette pause bienfaitrice derrière nous, nous reprenons notre office avec une application décuplée. C’est dimanche et, tous les services de la mairie étant aujourd’hui clos, Sophie met tout son savoir-faire informatique dans ses investigations assistées par ordinateur.

Elle m’invite à la rejoindre devant son écran :

— Viens voir !

J’abandonne la couette que je tentais vainement de fourrer dans son étui d’origine et m’affale avec elle sur le lit désormais dénudé, mon épaule au contact de la sienne.

Est-ce un frisson qui vient de nous traverser l’un et l’autre ?

— Regarde : à partir du nom du dentiste de ta mère, Dennis, j’ai réussi à dégotter le numéro de son cabinet. Visiblement, il pratique encore.

— Génial. On l’appelle ?

— Un dimanche ? Tu penses vraiment qu’il va répondre ?

— Oui. Tout dépend de qui l’appelle.

Ma petite combine exposée, elle inspire du courage à pleins poumons et compose le numéro du praticien. Comme nous l’avions anticipé, notre premier appel débouche directement sur la boîte vocale du Dr Dennis : « Franck Dennis, dentiste homologué. Pour toute demande de rendez-vous, merci de laisser votre numéro après le bip sonore. En cas d’urgence uniquement, je suis joignable au 617 456 1856. Merci. »

Ce précieux sésame obtenu, elle se connecte à un site Web que je n’ai encore jamais vu. Le genre de plate-forme pas franchement autorisée, dont le fond noir sent l’illégalité à plein nez. Après avoir rempli un rapide formulaire, elle valide ce qui semble être une inscription. À son sourire en coin, je devine qu’elle est satisfaite du résultat. Sans prendre la peine de m’expliquer ses manipulations par le menu, elle compose ensuite le numéro de portable du dentiste. Plusieurs sonneries restent sans réponse, et enfin :

— Oui ?

La voix d’un homme âgé, grasseyante, entrecoupée de raclements de gorge profonds. Peut-être un homme malade.

— Docteur Franck Dennis ?

— Qu’est-ce que vous lui voulez ? s’enquiert-il sur un ton peu amène.

— Mary Kellerman, du bureau du capitaine Kennedy, au Boston PD.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? Ce que je vous ai donné ne vous suffit pas ?

— Non, je suis désolée. Nous aurions besoin du dossier médical complet de votre patiente, Thelma Harris.

— Pff. Ça ne va pas être simple. À l’époque, on fonctionnait encore avec un fichier papier.

— Envoyez-moi déjà ce que vous avez au format électronique. Je vous recontacterai si mon patron estime que ce n’est pas suffisant.

L’aplomb de Sophie est stupéfiant. Son ton, sans appel. Une toux chargée lui répond.

— OK, OK… approuve la voix lasse. Je vous envoie ça où ?

Elle épelle alors une adresse électronique :

— Mary.kellerman@bostonpd.com.

— C’est comme si c’était fait.

— Merci, monsieur. Et encore désolée pour le dérangement un dimanche.

— Pas d’quoi.

La ligne raccrochée, elle clique sur la boîte mail de son portable et me l’indique d’un mouvement de tête :

— Y a plus qu’à attendre notre colis.

— C’est quoi cette adresse, Mary machin ?

— Un fake provisoire. Toutes les adresses électroniques des administrations de la ville finissent par @cityofboston.gov, et celles du Boston PD ajoutent un BPD, précédé du nom de l’intéressé, avant l’arobase. Notre chance, c’est que personne ou presque dans le public ne fait gaffe à ça. Et qu’un domaine bidon en .com en impose toujours plus que les adresses officielles, pourtant bien réelles.

— Bostonpd.com, donc…

— Oui. Certains hackers rentabilisent leurs petites activités en te louant à l’heure les adresses en .com qu’ils piratent. Grâce à eux, si tu veux, tu peux être le vice-président de n’importe quelle grosse société le temps d’une journée moyennant une vingtaine de dollars.

— Et Mary Kellerman, elle sort d’où ?

— Oh, ça… C’était ma prof de maths au lycée. Une vraie punaise, ajoute-t-elle avec un haussement de sourcils éloquent. Si on doit chercher des poux à quelqu’un, je préfère encore que ce soit elle.

Le tintement caractéristique d’un nouveau message reçu nous ramène à l’écran. En deux clics rapides, elle l’ouvre et détache l’importante pièce jointe. Une mauvaise capture de document administratif s’inscrit dans une fenêtre de visionnage.

— Et voilà ! s’exclame-t-elle. On a absolument tout ce qu’il nous faut : numéro de sécurité sociale, statut marital, taille et poids, adresse et… oh !

— Quoi ?

Je me rapproche de l’écran sans parvenir à détecter l’élément qui provoque son étonnement.

— Là, dans la rubrique « Allergies connues »…

En toutes lettres : « Acide acétylsalicylique. » Autrement dit, aspirine.

— C’est comme ça qu’il en a eu l’idée, je déduis dans un souffle.

— On ne le saura jamais, mais ça ne m’étonnerait pas. Et là, regarde ça…

Elle pointe son doigt gauche sur une ligne de la synthèse des informations personnelles.

Comment est-ce possible ?

J’énonce cette fois à voix plus haute :

— Date du décès, 3 août 1993.

— Huit ans avant ton père, renchérit-elle sans oser me regarder.

— Comment… Comment ont-ils pu établir une date aussi précise ?

Oui. Comment la date d’un meurtre – puisque c’est bien de cela qu’il est question ici – peut-elle figurer sur son dossier médical et clore à jamais celui-ci ?

— Attends. Y a un deuxième volet. C’est l’historique complet de ses principaux actes médicaux.

Après avoir ouvert le document, d’un geste leste sur le pavé tactile de son portable, elle descend directement aux derniers événements consignés. Une seconde encore de sa gymnastique de geek virtuose, et nous y sommes.

— Là ! Maternité du Massachusetts General !

Je retiens ma stupéfaction :

— Décès périnatal. Qu’est-ce que ça veut… ?

Elle se tourne enfin vers moi, livide.

— Ça veut dire qu’elle est morte en couches, Tom.

— Hein ?

— Elle n’a pas survécu à un accouchement.

— Quoi ? Mais quel accouchement, putain ? Je suis né en 1991 ! Le 18 mai 1991 ! Tu connais mon certificat de naissance aussi bien que moi…

— Je sais. À moins…

Ne le dis pas, je t’en prie, Sophie, ne le dis pas…

— À moins qu’elle n’ait eu un autre enfant, souffle-t-elle, sourde à mon injonction muette.

Mon œil blanc se contracte alors d’une manière inhabituelle. On dirait bien qu’il va pleuvoir, là-dedans. J’ai déjà pleuré de l’œil droit, mais jamais du gauche. Pas que je me souvienne, en tout cas. Blanc et sec, comme si la taie semi-opaque qui le couvre l’en empêchait. Pourtant, cette fois…

— En tout cas, ça correspond à peu près à l’évaluation des légistes quant au décès du corps dans le jardin…

Comme si cela allait éclaircir quoi que ce soit ! Morte d’une noyade le même jour que mon père ? Morte sous les coups de ce dernier ? Ou morte en me donnant un petit frère ou une petite sœur que je ne connais pas ?

Qui dit vrai ? Qui dit la plus petite part de vérité ?

Une première larme roule sur ma joue brûlante. Et beaucoup d’autres la suivent, toutes incapables de me rafraîchir.

 

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