Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 14 sur 62

Pages du PDF

Le Manuel Du Serial Killer

LE MANUEL DU SERIAL KILLER – extrait n° 1 - Chapitre 1 : L’enfance du serial killer

Le Manuel du serial killer. Tel est son titre. L’impression approximative – on la jurerait sortie des machines du Boylston Hall – fait vibrer les caractères.

« Vous verrez, m’a expliqué George Killin au cours de notre premier entretien, certaines fois il vous suffira de lire le titre du manuscrit pour comprendre que vous tenez quelque chose de spécial entre les mains. »

Je ne saurais dire si ce qui m’anime maintenant relève de l’excitation ou de l’effroi. J’hésite à tourner la première page, puis me lance enfin. Dès le début, qui se présente comme un sommaire, ce qui est une pratique fort peu ordinaire dans une œuvre de fiction, je me sens glacé. Saisi par la main froide de l’auteur. Étreint dans sa poigne d’acier comme un petit animal. À sa merci.

 

LE MANUEL DU SERIAL KILLER

 

Avant propos. Le meurtre est l’avenir de

l’homme

1. L’enfance du serial killer

2. La pathologie

3. Le projet

4. Techniques et méthodes

5. Déjouer les enquêteurs

6. Quelques modèles célèbres

7. Comment être un serial killer original : la

signature

8a. Le quotidien du serial killer : les traces et la

traque

8b. Les risques du métier

9. La chute

10. La postérité

 

L’introduction est un salmigondis de thèses faisandées, maintes fois reprises et recrachées par divers courants extrémistes, sur la nécessité de limiter ce que l’auteur appelle la « dangereuse prolifération de l’homme ». En un sens, les tueurs en série et autres tueurs de masse sont pour lui les régulateurs indispensables de notre espèce. Des agents au service des grands équilibres naturels, qu’une démographie galopante, favorisée notamment par les prétendus progrès techniques et sociaux, aura fait basculer depuis deux siècles dans un chaos d’entassement, de frustration et de misère. Selon lui, tous ceux qui contribuent à ce juste mouvement de balancier sont des bienfaiteurs de notre planète. Ils œuvrent pour le long terme, là où chaque individu tend à ne pas voir plus loin que le bout de sa lamentable petite existence.

Aucun nom. Aucune signature. Rien qui permettrait d’identifier celui qui se cache derrière cette abominable centaine de pages dactylographiées.

Gagné malgré moi par la fascination, je feuillette la suite, chaque page développant un nouvel aspect de sa monstrueuse démonstration. L’auteur y abandonne sa folle dialectique pour entrer dans des considérations plus pratiques. Car c’est bien de ça qu’il s’agit : apporter à chacun une véritable méthode pour devenir un tueur efficace. Le titre, destiné à enrober une fiction dans le glaçage déroutant de la pédagogie, n’est pas qu’une fallacieuse promesse. Non, ce livre qui ne paraîtra évidemment jamais a pour but avoué, assumé même, de délivrer un enseignement concret, supposé permettre sa mise en œuvre immédiate par tout lecteur.

Je referme le manuscrit d’un geste sec.

Pourquoi a-t-il fallu que ce truc tombe sur moi ? Une semaine plus tôt, et c’est mon prédécesseur qui aurait eu l’odieux privilège de sa primeur.

Tiens, mon nez saigne à nouveau. Plop. Plop. Deux grosses gouttes, lourdes, généreuses, aussitôt bues par le papier recyclé de piètre qualité. Ce dernier agit comme un buvard, dessinant deux formes aux ramifications tentaculaires qui s’étirent à vue d’œil.

De toute manière, vu la destination évidente de ce torchon, peu importe sa propreté. Personne n’y posera plus jamais son regard effaré. Tant mieux, que ce texte aille s’abîmer dans l’enfer de ce dément, emporté par le prochain service d’étage, balancé avec la prochaine poubelle.

Je le remballe avec fébrilité dans l’enveloppe qui nous l’a envoyé puis, le regard absent, déjà accroché par le pli suivant, je balance celle-ci dans la panière du bout, celle des candidats recalés. « À jeter. » Adieu.

 

LE MANUEL DU SERIAL KILLER

Extrait n°1

 

Chapitre 1 : L’enfance du serial killer

 

Personne ne choisit son enfance. Personne ne maîtrise ce qui lui arrive durant les premières années de sa vie sur Terre. L’autodétermination vient plus tard. C’est un fait indiscutable. Si elle vient jamais, d’ailleurs.

Á titre personnel, je n’ai pas choisi d’être ce garçon laid, différent, cible des moqueries les plus humiliantes, objet de mauvais traitements presque constants, enfant pauvre et en résumé doté de si peu d’atouts pour réussir.

La plupart des psychiatres criminalistes, en particulier les trois ténors américains de l’étude des serial killers, Samenow, Lunde et Markman, semblent s’entendre sur ce point : il n’y a pas de tueur en série sans traumatisme lourd ET répété au cours de l’enfance, voire de la petite enfance. Tous n’ont pas nécessairement été victimes d’abus. Certains d’entre eux admettent même avoir connu ce qu’il est convenu d’appeler une enfance plutôt heureuse. Il n’en demeure pas moins que des lacunes affectives patentes et profondes sont observées. Ainsi, dans près de la moitié des cas, les futurs serial killers ont connu une disparition de la figure paternelle avant l’âge de douze ans.

Mais je ne suis pas là pour vous proposer un énième ouvrage de commentaires pseudo-scientifiques sur le sujet. Je suis là pour vous remettre en contact avec vous même. Pour rétablir un lien entre cet adulte mal dans sa peau, floué, méprisé, que vous êtes probablement, et l’enfant que vous étiez. Car non, messieurs les spécialistes, il n’est pas nécessaire d’avoir connu les souffrances d’hier pour être le meurtrier d’aujourd’hui. Il suffit de renouer avec cette part de cruauté que vous avez en vous depuis votre plus jeune âge, et que les impératifs familiaux, sociaux et parfois même moraux ont indûment étouffée sous leur règle, leurs consignes et leurs vaines injonctions : « Arrête de pincer ta soeur ! », « Pourquoi tu as tué cette araignée ? Elle ne t’a rien fait ! »

Non, elle ne m’a rien fait. En tout cas, pas encore. Mais dois-je attendre que l’araignée me morde pour l’écraser ? Dois-je être celui que sa soeur ou son frère martyrise avec plus de ruse ou de discrétion avant de lui montrer qui je suis ? Pour survivre dans notre monde, dois-je être la victime ou au contraire celui qui sait tenir les menaces à distance par l’expression naturelle et préventive de sa force et/ou de son intelligence supérieures ? Quelle sorte d’être humain serais-je si je prêtais servilement le flanc à toutes les agressions dont nous sommes chaque jour les cibles ? L’instinct de conservation primal qui s’exprime chez l’enfant n’est pas le fruit d’une quelconque perversion. Et, s’il prend l’apparence de la cruauté, c’est en vertu de ce principe universel et que chacun d’entre nous entrevoit dès le plus jeune âge : la meilleure défense, c’est l’attaque. Et la première attaque se doit d’être forte, puissante, si elle veut couper court à toute riposte.

Ce que je vous invite donc à faire dans ce chapitre inaugural, c’est de vous prêter à une série d’exercices qui viseront à ressentir cette énergie première. Brute. Enivrante. Ce sens si spontané chez l’enfant, et qui se dissipe hélas avec les années, de sa propre et nécessaire préservation.

Si je dis « enivrante », c’est à dessein, car nous verrons aussi ensemble comment, en libérante cette énergie élémentaire, vous ressentirez ce sentiment grisant que vous tenez à nouveau les rênes de votre existence entre vos mains. Que votre vie n’est pas qu’une résistance plus ou moins active, plus ou moins efficace, face aux aléas et aux agressions subies, mais bien une histoire dont vous devenez vous même l’auteur.

Contrairement à ce que prétendent nos amis les psychiatres, le tueur en série ne transforme pas l’impuissance et les avanies d’hier en une toute-puissance morbide d’aujourd’hui. Il ne fait que réaliser la force potentielle, extraordinaire, qui existait en lui dès l’origine. Tuer ne vient pas venger ou compenser un état antérieur de victime. Tuer est l’acte fondateur dans lequel chacun révèle à lui même son propre pouvoir.

Oui, tout enfant est un tueur qui sommeille. De même que tout tueur est un enfant rendu à sa vraie nature. Il est temps de laisser la vôtre jaillir à l’extérieur de vous, cet être social et trop policé que vous êtes devenu, et de la laisser s’ébattre de par le vaste monde. Il est temps d’être l’enfant tueur que, sans en avoir nécessairement conscience, vous avez toujours été.

 

OceanofPDF.com