Le Manuel Du Serial Killer
44 – Mardi 1er novembre 2011
44 – Mardi 1 novembre 2011 er
Sous le bar, à l’heure du bar.
Il ne m’a pas fallu longtemps pour mettre au point un message que seuls Jason et moi serions en mesure de décoder. « Sous le bar, à l’heure du bar. » On dirait un rencard d’alcooliques. Un truc pour piliers. De bar, bien sûr. Fou comme l’humour vous vient dans l’adversité.
Dans les heures qui ont suivi ma visite au Crimson, les pixels de l’écran LCD de mon portable ont subi un étrange phénomène de rémanence : Sophie, Sophie, Sophie… Son prénom s’affichait sans cesse. Quasi en continu. Je n’avais pas envie de répondre. Et elle n’a pas laissé un seul message.
Une fois le technicien de Devroe reparti de la maison, et comme je ne me voyais pas rester seul toute la soirée dans un lieu sans télévision, sans Wi-Fi, et plus encore dépourvu du moindre livre – il y avait bien les miens, encore encartonnés, mais j’avais la flemme de les déballer –, j’ai préféré sortir. Autant le dire tout de suite, je n’ai rien d’un buveur. Je ne sais même plus à quand remonte ma dernière cuite.
J’ai songé un moment à prendre la voiture pour aller au Bell In Hand Tavern, le pub attitré de Kennedy, puis j’ai renoncé. Le risque de tomber nez à nez avec lui était trop grand. J’ai plutôt erré dans le quartier. Ce ne sont pas les rades qui manquent… J’ai fini par échouer au Amrheins, un pub sans prétention à l’angle de Broadway et de la Rue A, à deux pas des docks qui s’étendent à perte de vue jusqu’à la baie. « Depuis 1890 », proclame fièrement l’enseigne, où un couple d’élégants, monsieur en canotier, madame protégée par une ombrelle, semblait tituber sur un pan de rue pavée. 1890… Jesse Pomeroy, premier du nom, était déjà en taule depuis belle lurette en ce temps-là. Il n’avait pas pu fréquenter le Amrheins.
Jesse Pomeroy. Les recherches de Sophie sur ce point étaient formelles : ma famille n’avait – généalogiquement parlant – rien à voir avec le plus célèbre serial killer de l’histoire de Boston. Si nous portions le même nom que lui, ce n’était que coïncidence. Pure coïncidence.
Assommé par plusieurs Samuel Adams de couleurs et d’amertumes variées, j’ai tangué moi aussi jusqu’à Emmet, croisant quelques bandes de gamins qui paradaient dans leurs déguisements. Des sorcières, des morts-vivants, plusieurs vampires, et même un Jason Voorhees derrière son masque de hockey, tout droit sorti de Vendredi 13. Jason, un bon prénom de serial killer, décidément.
31 octobre. Halloween. J’en avais presque oublié quel soir nous étions. Ce que j’avais également négligé, faute de pratique, c’est que, pris en quantité massive, l’alcool ne favorise pas l’endormissement. Au contraire. Il l’inhibe. Une sombre histoire d’enzymes et d’hormones, je crois. Je ne sais plus trop à quelle heure je suis arrivé chez moi – non sans m’être égaré avant ça dans les parages d’un gigantesque dépôt de l’US Postal, parfait coupe-gorge – et encore moins quand j’ai réussi à trouver enfin le sommeil. Disons, pour être plus juste, quand lui m’a trouvé.
Après une mauvaise nuit passée à me tordre dans mon sac de couchage sur le matelas défoncé de la grande chambre à l’étage, je suis sorti dès l’aube pour pêcher la presse que je guettais fébrilement : Phoenix, Boston Globe, Harvard Crimson. Autant les deux premiers se trouvent partout, autant j’ai eu du mal à dénicher le dernier dans mon quartier d’origine, si loin de cette plantation d’élites qu’est Harvard. Trois kiosques et un présentoir en accès libre plus tard, je suis rentré avec mon butin de papier sous le bras, le visage rougi, étreint par le vent glacial qui s’était levé durant la nuit. Le plafond était bas. La neige à fleur de nuages, prête à chuter.
Me voilà le nez plongé dans les pages au format tabloïd. Je feuillette nerveusement les trois canards. Trois soupirs de soulagement. Devroe a fait sa part du job. Chaque fois, mon message n’occupe qu’une seule ligne. On ne peut plus discret. Aucune chance que Kennedy ou les autres ne tombent dessus. Et Jason ? Et s’il passait à côté, lui aussi ? Je chasse cette incertitude en quelques lampées d’un café brûlant à sa sortie du percolateur ambulant, tout juste tiède maintenant.
— Tom ? C’est Gene Devroe.
Je m’attendais à son appel. Mais son timbre ne traduit pas la jubilation que j’anticipais. Il paraît même plutôt inquiet.
— Tu es sorti de chez toi hier soir, n’est-ce pas ?
— Oui… Enfin, pas très longtemps. Pourquoi ?
« Je n’en bougerai plus jusqu’à ce que tout soit fini », ai-je solennellement promis la veille.
— Visiblement assez longtemps pour que des visiteurs s’y introduisent.
— Des visiteurs ?
— Tu as un moyen de te connecter à Internet sous la main ?
Kennedy détient toujours mon ordinateur sous scellés, et mon mobile n’a rien d’une bête de course.
— Je peux essayer avec mon téléphone.
— OK. Je t’envoie une adresse Web par SMS.
Une dizaine de secondes s’écoule avant que je ne reçoive son message, puis encore vingt avant que ladite page s’ouvre. Une vidéo se déclenche aussitôt, sombre et hachée.
Je reconnais immédiatement l’endroit : la chambre de mes parents, au premier étage, telle que captée par la caméra miniature glissée dans l’alarme incendie du plafond. L’émetteur associé transmet toutes les images ainsi saisies en temps réel à un serveur du Crimson, à Plympton Street, où elles sont enregistrées.
— Ça y est ? Tu les vois ?
— Non…
— C’est Stan, le technos qui est venu chez toi hier, qui m’a fait suivre ça ce matin.
Si. Les voilà. Elle et lui. Furetant dans ma maison.
— Mets le volume au maximum, le son est assez faible.
J’obéis et presse compulsivement le bouton + sur le flanc de l’appareil. Au milieu des crachotis électroniques, je distingue leurs voix. Leurs mots.
— Tu peux m’expliquer ce qu’on fait là ? s’agace Kennedy.
— Je sais pas, c’est bizarre… Il ne répond à aucun de mes appels.
— Il a peut-être juste envie de couper un peu. Tu ne crois pas ? On ne peut pas dire que ces dernières semaines l’aient ménagé.
— Il répond toujours à mes appels, insiste Sophie.
Ils déambulent dans la pièce, le regard à l’affût de tout, de rien, sans bien savoir ce qu’ils cherchent. Le cadrage est imparfait, mais j’aperçois le bar sur la planche en merisier verni, le plus beau trophée de pêche de Jason, accroché sur le mur juste au-dessus du lit conjugal.
« Sous le bar. »
— Bon… Ils se font juste un peu de mouron pour moi.
— Attends la suite, m’enjoint le rédac’ chef du Crimson.
— Ce serait quand même con qu’il nous fasse tout foirer maintenant, se lamente le fantôme grisâtre de Kennedy.
Tout foirer ?
— Non… je suis certaine qu’il va revenir. Il a autant envie de cette confrontation que nous.
— Ouais… Si tu le dis.
— Au fait, il t’a bien confirmé l’heure ?
De qui parle-t-elle ? De moi ?
— Oui, oui, pas de souci. Je l’ai eu dans la soirée.
Non, ça n’est pas moi…
— Je te rappelle que je suis son officier de probation, ajoute-t-il sur le ton de la plaisanterie. Il doit me faire son petit rapport quotidien.
Jason. Ils parlent de Jason.
— Très drôle, souffle-t-elle sans un sourire. Donc l’heure… c’est quoi ?
— 21 heures, comme prévu.
Pas l’heure du bar, donc. L’heure du bar, entre chien et loup les soirs d’été, c’est 20 heures. Depuis toujours notre heure de pêche, à Jason et moi. Avant que le bateau coule…
— Tom ? Tom vous êtes toujours avec moi ?
La voix de Gene me ramène soudain à l’instant présent. La vidéo s’est figée sur un plan en plongée des deux comparses. L’image tressaute, les agitant comme deux marionnettes prises de convulsion.
C’est donc lui qui les manipule. Lui qui fixe les lieux et les heures. Lui qui dicte chacun de leurs actes. Chacun de leurs mots ?
— Oui… Je suis là.
C’est faux. Je plane quelque part entre la Charles et les cheveux blonds de Sophie. Je m’enfonce dans les sables mouvants des doutes et des soupçons qui n’en finissent pas, pris par une algue, enlacé par une mèche.
Aspiré.
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