Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 2 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

I – La Révélation

 

 

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1 – Vendredi 30 septembre 2011

 

La mort est en moi.

Là, dans ma tête. Elle y a toujours été comme chez elle ou, plutôt, comme dans une résidence de vacances où elle aurait séjourné de temps à autre. Je suis sa villégiature. Son club all inclusive. Son meilleur terrain de jeu. Un petit coin d’humanité où elle s’épanouit semble-t-il plus qu’ailleurs. Alors elle revient. Elle m’est fidèle. Je crois que, à sa manière, elle m’aime bien.

Depuis le décès de mes parents, il y a dix ans, il faut dire que je l’accueille régulièrement. Il y a des gens comme ça, comme moi, qui ont le don de faire tomber les autres autour d’eux comme des mouches : Jonah, mon unique oncle, qui aurait pu m’accueillir à l’époque, mais qui a préféré mourir quelques semaines après son frère, d’après ce qu’on m’a toujours dit. Mais aussi certains de mes camarades de l’Italian Home, le foyer où j’ai vécu jusqu’à mon arrivée ici. Un prof ou deux, si mes souvenirs sont bons. Et tout un paquet d’animaux, chiens, chats, oiseaux, poissons rouges, etc. qui n’ont pas survécu à mon contact. Tous canés. Juste parce que la mort est venue me rendre visite. Là. Dans ma tête.

J’y pense, et puis les autres s’évanouissent.

Ils trépassent.

Moi, je suis toujours en vie. Je résiste. Je m’accroche comme un drôle d’insecte postatomique. Thomas Harris. Vingt et un ans. Étudiant en quatrième année de lettres, avec une spécialité en droit. À Harvard, excusez du peu. Sans ma qualité d’orphelin, jamais la plus prestigieuse université du monde ne m’aurait ouvert ses portes. Jamais elle n’aurait financé l’intégralité de ma scolarité. Vous pensez ! Un Southie comme moi, un pur produit de la pire crasse qu’on peut trouver à South Boston, admis parmi les fils de courtiers et les filles de sénateurs.

J’écris bien ? Je suis plus doué que la moyenne dès qu’il s’agit d’aligner trois mots ou de tourner une phrase avec assez de style ? La belle affaire. Tout ça aurait dû se terminer à l’état civil d’une quelconque annexe de mairie, à enregistrer des lignes de saisie pour le restant de mes jours, pause déjeuner de trente minutes et assurance maladie incluses.

Eh bien non. J’ai intégré la grande H. Je me suis installé à Cambridge, Massachusetts, là où les élites se reproduisent plus vite que les rats de mon enfance. Où le fric ruisselle de partout, même quand c’est la crise. Harvard, noyau brûlant de la planète Intelligence, foyer du feu sacré académique, ultime garantie d’un destin supposé tout tracé.

Alors, à moi le charme des étudiantes fraîches et blondes. À moi le prestige oligarchique de notre couleur emblématique, le cramoisi, dont j’ai toujours trouvé, à titre personnel, qu’il ressemblait surtout à du sang séché. À moi…

À moi rien du tout ! Vous plaisantez ou quoi ? Vous m’avez bien regardé ? Oh, s’il n’y avait eu cet œil, je ne serais pas dénué de charme, j’imagine. Le front large, les pommettes hautes, les lèvres ourlées, promesse d’interminables baisers de cinéma… Pas la catégorie beau gosse à nez grec et à crinière blonde, plutôt le genre beauté sombre, destructurée, bancale juste ce qu’il faut, perturbante à souhait. Mais il est là, comme une tache sur la gauche de mon visage. Cet œil, oui, cet œil recouvert depuis toujours d’une taie blanche. Par lui, avec lui et en lui, je suis un monstre, les amis. Amen, la messe est dite. Une erreur de mère Nature, et tout ce que je pouvais espérer a foutu le camp. Une anomalie si pénible à accepter qu’on préfère généralement détourner le regard plutôt que de me fixer face à face.

Pour moi, c’est plutôt régime promenades en solitaire le long de Memorial Drive et de la rivière Charles. Je ne me plains pas. J’aime ça. Ce calme. Ces vents maritimes qui remontent jusqu’à moi et sèchent les plaies les plus récentes.

Tiens, sans doute est-ce le froid, étrangement piquant pour la saison, je me suis mis à m’épancher par le nez. Cela dit, ça m’arrive tout le temps. Depuis toujours. À chaque changement de température ou à chaque émotion, je me répands. Ma vie est une saignée.

Je les sens vibrer dans mes pieds avant de les apercevoir qui déboulent, lancés à ma rencontre, horde compacte et imprécise dans la lumière déclinante. Trépidation lourde des coureurs qui remontent la grève à toute allure, et fondent maintenant sur moi.

— Allez, allez, allez, les gars ! On se défonce !

Lequel d’entre eux a braillé ça ? Est-ce ce grand blond au profil de rameur, sans doute un membre de l’équipe d’aviron, aussi carré que je suis malingre ? A-t-il dit « On se défonce » ou « On le défonce » ? Je vais pas lui poser la question. Déjà, la nuit qui nous sépare n’est plus qu’une étoffe fine, si fine que je peux sentir leur souffle animal au travers.

Comme tous les ans, la River Run réunit tous les étudiants des douze maisons du campus qui veulent confronter leur vitesse en cavalant sur les deux berges de la Charles, tout autour de Cambridge. Le parcours total s’étire sur un peu moins de dix kilomètres. Soit bien plus que je ne suis capable d’en avaler sans cracher mes poumons dans le cours d’eau aux reflets brunâtres. D’ailleurs, jamais je n’aurais eu l’idée stupide de participer.

En tête, et qui me dépassent maintenant sans m’accorder un regard, je reconnais les meilleurs sportifs de l’université à leur sweat frappé des initiales du département d’athlétisme : dHa. Les filles qui apprécient les garçons bien bâtis les appellent d’ailleurs les « dHa’s » et se refilent le tuyau dès que l’un d’entre eux est à nouveau disponible sur le marché de la baise facile. Les dHa’s sont toujours partants, elles le savent. Leurs biceps parfaits, leurs abdos en béton, le moindre détail de leur plastique sculptée au gymnase Hemenway, plaident en faveur de leur réputation de meilleurs coups de tout Boston.

— Hey, Frankenstein, c’est pas Halloween ! Vire ton masque !

Le quolibet est venu d’un traînard, que sa cadence moins soutenue autorise à laisser errer son regard alentour. Je ne réponds pas, je suis coutumier du fait. À notre âge, on a le droit d’être beau ou alors franchement laid. Il faut choisir son camp. On ne peut décemment être tiraillé entre ces deux pôles adverses. Comme moi : laid et beau à la fois.

Une seconde remarque fuse aussitôt après. L’inconfort que mon apparence suscite ne s’exprime jamais en une seule salve. Il faut bien plusieurs insultes pour l’expurger :

— Dis donc, ton père a plutôt mal visé !

Quelques rires gras, puis le gros du peloton m’a définitivement laissé derrière lui. Les derniers concurrents, un chapelet de grassouillets à lunettes, sont trop essoufflés pour se moquer de moi. Alors que le troupeau disparaît dans la pénombre, où des lambeaux de brume s’accrochent aux bâtiments en briques séculaires, le disputant aux immenses coulées de lierre, je décide de rebrousser chemin.

Direction le Quad.

Je prends soin d’emprunter les petites rues, où la lumière bleutée des bornes d’urgence dispense un halo plus inquiétant que rassurant. Surtout ne pas passer par Harvard Square, où la terrasse du Bon Pain déborde à cette heure-ci de tout ce que l’université compte de têtes auxquelles la mienne ne revient pas.

Le Quad a longtemps été le quartier des exclus. Ou, pour être plus juste, des tolérés. Les trois résidences qui le composent – Cabot, Currier et Pforzheimer – ont été presque exclusivement occupées, jusque dans les années 1970, par deux types de minorité : les Noirs et les femmes. Aujourd’hui encore, c’est là que l’on trouve le Bangladeshi fraîchement débarqué de son avion low-cost ou la fille inscrite en psychologie qui porte à longueur d’année un bonnet péruvien ou un appareil dentaire. Le bref quart d’heure de marche qui nous sépare du Yard, le cœur historique de Harvard, suffit à marquer ce gouffre socio-économique entre les étudiants issus de l’aristocratie wasp, biens nés, riches et promis aux plus hautes fonctions, et tous les autres.

Nous.

Pourtant, même au sein de ce ghetto implicite, un système de castes persiste, quoique moins violent, plus insidieux. Pour faire simple, une démarcation se dessine naturellement entre les studieux, clan dépourvu de nom ou de chef, auquel j’appartiens évidemment, et les fêtards. Dans mon malheur, j’ai eu cette chance : mon double statut d’orphelin et de boursier m’a permis de décrocher, dès l’an dernier, ce qu’un élève désargenté n’obtient en principe jamais. Une chambre individuelle. À peine plus grande qu’un placard à balais, certes – ce que je la soupçonne d’avoir été pour de bon, dans une autre vie.

Cabot est la plus belle des trois résidences du Quad. Chaque fois que j’entre dans le hall de Bertram, l’un des deux bâtiments qui la composent, et que je jette un œil sur ma gauche au petit salon de musique avec son piano à queue laqué, je suis saisi d’un petit frisson d’aise, alors même que je n’ai jamais su en jouer. Puis je me dépêche de regagner mon chez-moi si exigu, au premier étage, angle nord-ouest. Un vrai poste de vigie sur les allées et venues alentour, d’où je peux entendre tous les retours de beuverie, au milieu de la nuit, et pronostiquer lesquels de ces couples qui s’enlacent sous mon unique fenêtre se déferont dès le matin suivant.

Au passage, comme une fois par jour au moins, j’attrape un exemplaire du Harvard Crimson dans le gros présentoir en plastique orange, à droite de la porte. Le Crimson est le seul quotidien du campus, écrit et réalisé pour l’essentiel par les étudiants du cru. Une institution. Pour les aspirants journalistes, une voie royale vers les grands médias nationaux. Parmi ses anciens contributeurs, on compte des noms aussi prestigieux que les présidents Franklin D. Roosevelt et John F. Kennedy. De quoi amplifier les complexes d’un potentiel candidat tel que moi. Voilà trois ans que je songe à postuler, et trois ans que je renonce à la comp’, le parcours d’intégration officiel des étudiants journalistes, qui suppose de produire un minimum de dix articles et que tous soient dûment acceptés par la rédaction en chef. Pour qu’on refuse mes papiers ? Pour qu’on me distille une fois de plus quelque aumône sous la forme d’entrefilets de cinq lignes ? Pour devenir quoi, à la fin ? La coqueluche, la bizarrerie à la mode, la caution sociale de ces messieurs dames ?

Comme je monte l’escalier, mon pas se ralentit. L’un des gros titres vient d’attraper mon regard. Sans que je sache pourquoi, mon cœur bat un peu plus vite. Il s’emballe presque autant que celui des coureurs, tout à l’heure, au bord de la rivière.

Deux morts d’enfant suspectes à Boston

Les corps sans vie de deux garçons de dix et onze ans ont été retrouvés à leurs domiciles familiaux respectifs, morts tous deux par hémorragie interne, des suites d’un apparent empoisonnement. Enquête et analyse en cours.

 

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