Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 17 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

13 – Lundi 24 octobre 2011

 

 

Cette fois, le froid est tombé pour de bon sur Boston et ses environs. Lentement, avec une douceur presque bienveillante. Les flocons qui jouent à cache-cache derrière ma fenêtre ne sont plus le fruit de mon cerveau insuffisamment irrigué. De la neige fin octobre, ce n’est pas banal, même pour une région aussi septentrionale que la nôtre. D’ordinaire, les premières chutes n’interviennent pas avant Thanksgiving. Cet hiver-là a un bon mois d’avance. Il a décidé de tout glacer plus tôt que d’habitude.

À commencer par ma vie.

J’ai tout fait pour me vider la tête – séries télé, lecture de deux romans récupérés lors de mon stage chez Killin, CD de relaxation – et pourtant j’ai passé les derniers jours à ressasser l’article du Crimson sur l’affaire et les éléments fournis par Reily juste avant ma grosse défaillance. Ce que le chroniqueur n’avait pas eu le temps de me divulguer, c’étaient les conclusions logiques auxquelles les diverses analyses avaient conduit les autorités. C’est-à-dire, en l’espèce, Joe Kennedy.

Le seul fait que l’aspirine meurtrière provienne du même lot disculpait presque de fait les parents des trois – maintenant quatre – victimes. « Parents hors de cause, dit la police », s’avançait imprudemment le Crimson. Cela dit, comment imaginer en effet que huit parents qui ne se connaissaient pas avant les drames aient pu se rendre complices du meurtre de leurs enfants respectifs ? Une telle hypothèse défiait toute probabilité forensique.

À bien y réfléchir, si cette concordance scientifique blanchissait les proches de manière quasi indiscutable, elle remettait en revanche sur le devant de la scène une autre hypothèse, trop vite écartée à mon goût : celle de l’intoxication accidentelle. Pourquoi ne pas imaginer que des boîtes d’aspirine périmées se soient retrouvées par mégarde entre les mains de ces enfants, lesquels en auraient ingéré le contenu de manière tout à fait fortuite, comme le font ces gosses qui piochent en catimini dans la pharmacie de papa-maman ?

Mais d’autres zones d’ombre et d’autres incohérences surgissaient alors sur ce chemin-là. Où les petits se seraient-ils fournis ? Auprès de qui ? Il était assez peu probable qu’un enfant de cet âge puisse gober volontairement autant de comprimés, même pour défier ses parents. Et quand bien même : était-il plausible que quatre gamins sans lien apparent aient conçu le même projet saugrenu, et fatal, presque en même temps ? La similitude de leurs profils – tous des garçons, tous âgés de huit à onze ans – ne constituait-elle pas une coïncidence un peu énorme, s’agissant d’un accident ? Surtout après ce précédent mémorable qu’était l’affaire Pomeroy ?

Cette première série de questions en appelait naturellement une autre. Les flics avaient-ils perquisitionné les domiciles des quatre familles à la recherche de ces fameuses boîtes ? Si oui, qu’y avaient-ils découvert ?

Je crois que Sophie est passée une fois ou deux. Elle a toqué à ma porte puis, après une minute d’attente silencieuse, elle est repartie. Le triple coup qui m’arrache à l’instant de ma rêverie n’est suivi d’aucun appel à voix haute. Elle ne me hèle pas à travers le panneau d’aggloméré en nid-d’abeilles. Elle se contente de glisser un papier sous ma porte, comme elle l’a déjà fait. Une façon d’être d’un autre âge.

Va voir à la librairie.

Tout de suite.

Je reconnais son écriture. Au même moment, ou presque, le vibreur de mon portable m’annonce l’arrivée d’un SMS de Lucy French.

Petit cachottier ! Je sors à l’instant de la librairie. On ne voit que ça. C’est formidable. Passez quand vous le voulez à mon bureau.

Je vous attends.

Dans le jargon de Harvard, quand l’un d’entre nous parle de « la librairie », il s’agit invariablement du Harvard Book Store, cette grande boutique à la devanture laquée noire à l’angle de Massachusetts Avenue et de Plympton Street, à cent mètres à peine du Crimson.

Qu’elles m’enjoignent toutes les deux de me rendre sur place, qui plus est au même moment, me paraît plutôt suspect.

Est-ce une sorte de piège qu’elles me tendent là ?

Vont-elles me séquestrer ? Me renvoyer de force en cours ? Ou peut-être chez Killin ? Je ne sais toujours pas quel lien les unit, toutes les deux, mais je ne peux m’empêcher de prendre cette nouvelle coïncidence pour de la connivence.

J’ai la curiosité de jeter un œil au site Web officiel de la librairie, mais la page d’accueil n’a pas été mise à jour depuis quelque temps. Aucun des ouvrages exposés dans la vitrine virtuelle, parfait fac-similé numérique de la devanture vitrée, n’évoque en moi quelque chose de spécifique. Pas plus que ceux qui se trouvent dans les présentoirs de part et d’autre de la porte d’entrée.

Je ne comprends vraiment pas ce qui motive leur excitation ni une quelconque urgence, mais elles ont réussi à inoculer en moi le virus de l’intérêt. Je n’aurai aucun repos tant que je ne saurai pas ce qui se trame là-bas.

Dehors, un dehors qui m’apparaît avec un étrange relief, faute de l’avoir fréquenté ces temps derniers, des flocons fins et humides tombent dru. Si bien que le sweat à capuche que j’ai enfilé à la hâte est bientôt détrempé. Je ne prends pourtant pas le temps d’attendre la navette pour le Yard. Après tout, ce n’est qu’une marche d’une grosse dizaine de minutes quand on presse le pas.

Sur Harvard Square, je ne note rien de particulier. Si ce n’est une activité normalement frénétique autour du kiosque central et de la bouche de métro, qui vomit ses lots d’étudiants à intervalles réguliers. Le coucou sonore des passages piétons, signalant la fin du temps autorisé, résonne à son habitude, entêtant. Intempérie oblige, la terrasse du Bon Pain est déserte. Pas une seule partie d’échecs en cours sur les plateaux de jeu en ciment. En revanche, je devine déjà une sorte d’attroupement un peu plus loin sur Mass Avenue, au-delà du Porcelian, le plus élitiste et fermé des final clubs.

— C’est lui ! Je te dis que c’est lui !

— T’es sûre ?

— Oui, ma sœur est en littérature comparée avec lui.

Des chuchotements me parviennent à mesure que j’approche de la librairie et que je fends le premier rideau de badauds, me dégageant une vue plus large sur la façade.

Ces messes basses ne peuvent pas me concerner. Pourquoi parleraient-ils tous de moi ?

Hein, pourquoi ? Parce que ça, là, dans la vitrine de droite, celle des nouveautés, des exclusivités, des sorties incontournables. Bizarrement, j’identifie d’abord l’élément le moins présent sur la couverture, le plus petit en taille, le logo de Killin, un K majuscule entouré de crochets, remisé au pied de la mise en page : [K]. Puis c’est évidemment le titre qui me frappe, me gifle, aller-retour percutant qui me met aussitôt KO. Car toute la composition repose sur lui, et le travail typographique destiné à lui donner l’emphase qu’il mérite :

Le Manuel Du Serial Killer

L’emploi d’une police aussi vieillotte, comme échappée d’une antique Underwood, contribue au parfum d’authenticité qui se dégage de l’ensemble. On jurerait qu’il est question d’un manuscrit retrouvé dans un grenier et publié en l’état. Mais moi je sais que ce texte n’est pas qu’un coup marketing, un titre accrocheur pour emballer une fiction quelconque. Moi je sais que l’auteur dudit manuel est aussi fou que sincère. Car ce livre, j’ai été le premier à le lire.

À le lire, Tom, vraiment ?

Tout en haut de la couverture, en lettres fines, presque discrètes, détachées sur un fond blanc, le nom de l’auteur clame cette vérité absurde, irréelle, qui ouvre soudain sous mes pieds le gouffre qui va m’engloutir bientôt, je le sens : Thomas Harris. Je suis l’auteur de ce livre. Je. Moi.

J’échappe de justesse au précipice qui s’est ouvert dans mes entrailles, ce vortex qui aspire mes viscères et me coupe le souffle, et je me précipite à l’intérieur. Le Harvard Book Store est une librairie à l’ancienne, où l’essentiel du fonds est présenté sur de hautes étagères en bois verni auxquelles sont accrochés de petits escabeaux qui permettent d’accéder aux rayonnages supérieurs. Les tables, dévolues aux meilleures ventes et autres titres promis a priori au succès, se dressent en nombre limité, face à l’entrée, entre les caisses et l’escalier qui descend au sous-sol. Je me rue sur la première. Bingo ! Il est là, en piles régulières, occupant un tiers de la surface disponible.

J’en saisis un exemplaire d’une main tremblante et le retourne aussitôt, comme le ferait n’importe quel acheteur potentiel. Plus des deux tiers des lecteurs se décident après avoir parcouru la quatrième de couverture ; c’est Killin qui m’a appris ça. Il n’y a désormais plus de doute. Je retrouve les éléments clés du sommaire, résumé dans des termes putassiers, assorti d’un bref commentaire outrageusement vendeur : « Le Manuel du serial killer, déguisé sous la forme d’un vrai-faux ouvrage pratique, est une plongée sans équivalent dans les zones les plus noires de l’âme humaine. »

En haut à droite, de la taille d’une grosse vignette, je reconnais à peine ma tête. Ils ont pris ma photo d’intégration à Harvard. Elle date déjà. J’y suis plus frais, presque souriant. Je remarque surtout que, pour ne pas faire fuir le chaland, mon œil blanc a été dûment photoshopé. Le résultat de cette retouche me stupéfie : c’est que je serais presque mignon ! C’est bien moi, l’effet Frankenstein en moins.

Tel un zombie, je me dirige vers le guichet le plus proche. Mon nez dégoulineur, si expansif ces dernières semaines, reste étonnamment muet. Pas la moindre petite goutte pour troubler l’instant. La fille derrière le comptoir me susurre un bonjour emprunté. Elle a déjà dû feuilleter le livre. Ou bien a-t-elle perçu ces regards insistants dont je suis l’objet depuis mon entrée en ces lieux. Elle m’annonce le prix à mi-voix, et se contente d’encaisser machinalement mon billet de 20 dollars, sur lequel elle me rend deux washingtons fripés, un peu gras.

Je viens d’acheter un exemplaire de mon livre, mon premier livre. Un livre absolument abject. Un livre qui me donne l’irrépressible envie de me vider l’estomac à même la moquette élimée.

Et que je n’ai pas écrit.

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