Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 59 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

Compte rendu de la séance du 1er novembre 2012

Compte rendu de la séance du 1 novembre 2012 er

 

 

C’est le jour J, ici, à Devens.

Étant donné l’imminence de l’échéance, et à titre exceptionnel, j’ai obtenu du directeur Browning que le sujet soit reçu et entendu dans mon bureau et non dans une salle médicalisée comme c’est l’usage. Ensuite, seulement, nous passerons dans cette fameuse salle verte où un public en nombre réduit nous attend déjà. Enfin, lui surtout.

— Juste une dernière séance, m’a-t-il imploré une heure auparavant.

J’ai approuvé avec un rictus plus embarrassé que compatissant : étant donné les circonstances, pouvais-je lui refuser cette ultime requête ?

— D’accord… Je ne peux pas vous retirer ça. Une dernière séance.

Une fois Browning consulté, et l’assentiment de ce dernier obtenu, le sujet a été conduit jusqu’à moi par les deux gardes ordinairement affectés à mon service, Troy et Bradley. À ma demande, ceux-ci demeureront dans le couloir tout le temps de la séance, prêts à intervenir si besoin est, munis le cas échéant d’un brancard.

Il est maintenant installé dans le fauteuil qui me fait face. Comme l’avant-veille, lors de notre dernière entrevue, c’est lui qui me réclame de le placer sous induction hypnotique. J’y parviens très vite. Ses résistances sont très faibles, désormais. Il n’aspire qu’à une chose : me laisser accéder au plus profond de son esprit dérangé, en arracher tout ce qu’il reste encore de nocif. Afin de partir d’ici aussi propre que possible.

« Que souhaitiez vous me dire de si important, Jesse ?

Je crois bien que c’est la première fois que je l’appelle ainsi au cours de nos séances. En temps normal, j’évite de personnaliser le rapport patient-praticien, en bannissant les adresses au sujet par son prénom.

« Je voulais reparler de la noyade…

— D’un moment en particulier ?

— Oui… de la fin.

— Pourquoi ça ?

— Parce que… je crois que j’ai menti, la dernière fois. »

Ce genre de stratégie de défense n’est pas rare chez les sujets psychotiques. Même sous hypnose, ils sont capables de bluffer, de pratiquer des effets d’écran, ou de paravent si l’on préfère, qui ne tombent qu’après plusieurs séances. Parfois jamais…

Sans présumer de ce qui va suivre – il est encore possible que son inconscient me joue une nouvelle pirouette, nous laissant lui et moi sans réponse définitive –, j’ai bon espoir que cette version soit enfin la bonne. La seule digne de foi.

« À quel propos ?

— De mon père… Il n’est pas ressorti de l’eau.

— Vous l’avez vu se noyer pour de bon, alors ?

— Non.

— Et pourquoi ? Qu’est-ce qui aurait pu vous empêcher d’assister à la scène jusqu’à son terme ? Vous étiez là, sur la berge, à quelques mètres de lui…

— Non.

— Non… Quoi ?

— Je n’étais pas sur la berge, souffle-t-il. Pas dans l’eau. Pas sur le bateau. »

Malgré son débit heurté, il a ânonné ces trois vérités comme si elles n’en faisaient qu’une.

Je tâche de ne pas me laisser décontenancer par cette version, en contradiction si flagrante avec la précédente, obtenue pourtant elle aussi sous hypnose.

« Où étiez-vous, alors ?

— Dans la cuisine. »

Lui.

« Vous voulez dire que le garçon qui saignait sur le sol de la cuisine… c’était vous ?

— Oui. »

Je ne le lâche plus. Il faut aller jusqu’au bout, maintenant. Je n’aurai plus d’autre occasion. Et lui n’aura plus de nouvelle chance.

« Votre père n’était donc pas avec vous dans cette maison ?

— Non.

— Il était en train de se noyer, à ce moment-là. N’est-ce pas ?

— Oui.

— Jesse, cette maison où vous avez failli y passer ce jour-là… C’était la vôtre ? Votre maison sur Emmet Street ?

— Oui. »

Mais il n’était pas mort. Non. Pas ce jour-là.

« Quelqu’un est-il venu à votre secours ?

— Oui.

— Savez-vous de qui il s’agissait ?

— Oui… Jonah. Mon oncle Jonah. »

Les secondes qui suivent sont pour le moins confuses. Tout se précipite. Toujours sous induction, le sujet manifeste une agitation extrême : tension musculaire de tout le corps comparable à une crise de spasmophilie sévère, mouvement rapide des globes oculaires (réflexe MOR), production abondante de bave…

Heureusement, je conserve toujours quelques seringues unidoses d’Atarax sous sa forme flash, dans le tiroir du haut de mon bureau.

Avant de le piquer, je suis néanmoins contraint d’attendre que le gros de cette attaque soit passé, tant il m’est impossible avant cela de maintenir son avant-bras dans une position suffisamment stable. J’y parviens enfin. L’aiguille pénètre sa veine sans heurts. Il en sera juste quitte pour un beau bleu dans le creux du coude. Mais vu ce qui l’attend après, je pense qu’il se fichera pas mal de ce petit dommage esthétique.

Il se calme peu à peu, jusqu’à atteindre un état d’apaisement presque total, proche d’un endormissement superficiel.

Cet épisode marque la fin de notre toute dernière séance.

 

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